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Les sons fantômes d’Alvin Lucier

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - par GLITCH

« No ideas, but things ». Pas de concept, mais des réalisations. Le travail d’Alvin Lucier se veut en prise directe avec les manifestations cachées du son, ses palpitations enfouies et ses interstices. La démarche de ce plasticien-musicien se tient dans l’exhumation inlassable du son inexprimé et pourtant toujours à l’œuvre au creux de l’audible. Lucier écoute le monde comme une matrice sonore, bien plus grande et plus fine que ce que perçoit l’oreille. Parcours de l'oeuvre en 4 énoncés, et quelques oeuvres.

 

Entre deux sons, il y a encore du son.

Alvin Lucier (né en 1931) s’est beaucoup intéressé aux frottements entre deux sons proches. La rencontre de leur spectre harmonique produit de nouveaux sons ambigus et pulsés, des altérations dynamiques de timbres. Battement, résonances et halo harmonique sont au coeur de ces frictions sonores.

Panorama mélange la poésie cagienne à l’exploration des interstices sonores entre les notes. Un tromboniste « joue » un panorama de montagnes en guise de partition. Le son de l’instrument glisse suivant le relief des massifs. Lorsqu’il arrive à un sommet, le piano fait entendre une note ou un accord, au plus proche du son du trombone. La résonance des 2 instruments (l’un est accordé, l’autre pas) génère des battements imprévisibles..

 

Autre exploration du battement, avec Music for piano with amplified sonorous vessels (1990). Le son d’un piano résonne dans des objets de vaisselle disposés sur les cordes ou à côté. Ainsi mis en résonance, les objets produisent leurs propres harmoniques à partir de celles du piano. Amplifié au micro, l’ensemble sonne comme un rituel pour des gongs hybrides..

 

Dans Crossings (1984), un haut-parleur diffuse un son sinusoïdal (ou onde) qui monte en continu pendant toute l’oeuvre, sur 11 octaves. Chacun à leur tour, du plus grave au plus aigu, 16 instruments accompagnent ce son. D’abord en  jouant légèrement plus haut que l’onde, puis en se laissant rattraper et dépasser par elle.
Le rapprochement des deux sons produit un battement qui diminue au fur et à mesure qu’ils se rapprochent. Il disparaît lors de l’unisson, puis repart en s’intensifiant. Et circule en permanence dans l’espace, d’abord de l’instrument vers le haut-parleur, puis dans le sens inverse..

 

Effacez les mots, le timbre et la mélodie.. la voix subsiste encore.

En altérant les données fondamentales de la parole, en parasitant l’exercice de la communication, Lucier fait disparaître peu à peu l’énoncé, mais conserve l’empreinte de la voix..

Pour The Only Talking Machine of its Kind in the World (1969) une personne qui redoute la parole (bégaiement, phobie) prononce un discours. Sa voix passe par un nombre croissant de magnétophones qui rediffusent ses paroles en boucle jusqu’à saturation complète de l’espace sonore. Le dispositif aboutit à la désintégration du discours dans son propre écho, réduit à un phénomène sonore pur, libéré du devoir de la communication.

 

Dans The Duke of York (1971) un récitant lit un texte ou chante une chanson connue. Un interprète l’écoute et applique progressivement à la voix, via un synthétiseur, des effets et des filtres. Le but pour l’interprète est de ramener le son du texte ou de la chanson au souvenir, à l’image qu’il en a, à la façon dont lui l’entend. Au fur et à mesure, les effets s’additionnent, brouillant toujours plus la voix.  Les mots, le timbre, la mélodie se disloquent peu à peu. Ne subsiste plus à la fin que la « trame d’écoute », le filtre auditif de l’interprète. Une troublante décomposition qui rappelle l’agonie de Hal, l’ordinateur vocal du film 2001, dont la « personnalité », les mots et les intonations s’éteignent peu à peu jusqu’au pur signal.

Enfin, avec Sitting in a room (1970), Lucier signe son oeuvre la plus célèbre. Une performance d’effacement-réenregistrement sans fin d’un énoncé sur bande, qui ne laisse subsister de la voix qu’un écho fantomatique, débarrassé des scories du bégaiement de Lucier. Une résonance abstraite, comme l’empreinte acoustique du lieu, et la trace de ce qui s’y est dit, réduite à un chuintement métallique.
En voici une présentation sur L’Influx et une explication détaillée sur Poptronics.

 

Chaque espace possède une empreinte sonore.

Les propriétés acoustique des espaces et des lieux sont une des obsessions de Lucier. L’espace lui-même est une trame sonore, une matrice acoustique que questionnent ses travaux.

Dans Vespers (1968) des interprètes se déplacent à l’aveugle dans une salle, munis chacun d’un système d’écholocation (comme un sonar, ou un radar de recul). En fonction des surfaces qu’ils approchent, l’appareil génère des clics plus ou moins forts et rapprochés. Un enregistrement spatialisé de l’ensemble donne l’impression de toucher les reliefs à l’oreille et de se mouvoir dans un espace proprement acoustique..

 

Pour Ricochet Lady (2016) un glockenspiel (xylophone en métal) joue une pièce rapide et carillonnante dans 4 espaces différents, à l’acoustique très typée.. La musique crée un continuum résonant, un bain d’harmoniques totalement différent d’une pièce à l’autre, bien que les notes et le jeu de l’interprète soient les mêmes.

 

Il suffit d’un espace pour y trouver du son. C’est le principe de Music for a long thin wire (1977). Un long fil de métal est tendu. Ses extrémités sont reliées à un amplificateur et des microphones. Un oscillateur fait courir une onde électrique sur le fil, ainsi mis en vibration. Le son produit s’apparente à un drone, un bourdonnement continu. Mais le fil interagit avec les microvariations de l’air ambiant : humidité, température, courant d’air, vibrations, passages.. Toutes ces interférences se traduisent par des changement de timbre, de volume, de pulsation ou de structure harmonique..

 

 

Les ondes, les particules bruissent en silence.

Alvin Lucier s’attache aussi à traduire en sons l’activité d’ondes ou de particules, explorant le potentiel sonore de micro-phénomènes.

Avec Sferics (1981) Lucier capte le champ électromagnétique de la ionosphère. C’est un chant de l’espace, un crépitement de radiofréquences parcouru d’ondes sinusoïdales, comme un feu de particules. Une installation qui s’apparente à cette musique des étoiles..

 

 

Enfin dans Music for a solo performer (1965), Alvin Lucier capture l’activité des ondes alpha, produites par l’activité électrique du cerveau lorsqu’il est au repos. Des capteurs posés sur son crâne transmettent l’influx à un dispositif sonore, qui se met à vibrer, trembler, marteler.. Impressionnant ! C’est le son du rêve, de l’activité cérébrale en sommeil et une performance à voir comme à entendre.

 

Compléments

Musique 109 : dans un style concret et accessible, les notes des cours donnés par Lucier pendant 40 ans à l’Université de Middletown. L’ouvrage dessine un panorama de la musique expérimentale du XXè siècle. Et il le dit lui-même : « Pas de connaissances musicales requises. Tous les lecteurs sont les bienvenus. »

Grand entretien avec Alvin Lucier : une rareté, diffusée sur France Culture et traduite en français

No ideas but things : autour du documentaire du même nom, un site passionnant (en anglais) qui détaille notamment une douzaine d’oeuvres

-En écho au travail de Lucier sur l’inouï du son, cet article de L’Influx sur Michael Lévinas et les musiciens du son.

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