:) These Bots Are Made For Workin’ *

Réseau et raison

- temps de lecture approximatif de 14 minutes 14 min - Modifié le 20/08/2022 par pj

S’il est désormais un lieu commun, topique amplement partagé, c’est bien qu’internet bouleverse nos existences depuis un peu plus de deux décennies. Et il ne se passe guère de semaine sans actualisation notable ou anecdotique du réseau mondial et de ses modes d’organisation globale.

L’évolution cybernétique de nos vies semble vouée à une perpétuelle mise à jour. Alors penser et apprendre à penser ce qui advient est bien le meilleur moyen d’instaurer des repères solides et des jalons propices à une interrogation régulière, sinon constante, et parfaitement légitime à propos de l’amplitude de ce maillage technologique inédit et inexorable (smartphones, réseaux sociaux…)

La capacité de penser de manière éthique la complexité de cette transformation, entre refus technophobe et soumission technophile, apparait non seulement nécessaire, mais aussi saine et stimulante – soit de nouveaux réflexes propres à préserver discernement et autonomie, à l’opposé d’un accord tacite et massif, nouvel avatar de la servitude volontaire.

Les technologies les plus basiques comme les plus sophistiquées, s’imposent rapidement et largement. Rapidement au point d’effacer des modes de fonctionnement antérieurs ; largement car encouragées à la fois par des injonctions faussement douces, des sollicitations sociales complexes et la fascination qu’exerce les machines.

A la nature et à la structure des technologies actuelles, doit correspondre une capacité d’appréhension et de compréhension fondamentalement nouvelle. C’est ce que suggère Kate Crawford :

Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire à ouvrir, de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir imbriqués. La transparence totale est donc un objectif impossible. Nous pouvons en revanche mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels, à ses orientations politiques, et en examinant comment ils sont connectés.

Les divers aspects d’internet et de l’intelligence artificielle sont précisément abordés dans des essais de toute nature dont voici une brève revue.


Pour une résistance oisive – ne rien faire au XXIe siècle /  Jenny Odell (Dalva)

Commençons par un retour sur le livre de Jenny Odell, philosophe et artiste américaine. Elle examine dans Pour une résistance oisive – ne rien faire au XXIe siècle, la prédominance des machines dans un nombre sans cesse croissant de champs quotidiens. Face à cela, elle cherche à redéfinir les possibilités qui nous sont offertes par l’oisiveté et une certaine forme de refus ; clefs d’une libération à la fois paisible et réfléchie.

À l’heure actuelle, les «abus systémiques» qu’il convient de refuser sont légion. Je propose néanmoins de commencer en mettant l’accent sur l’abus de notre attention. En effet, l’attention sous-tend tous les autres types de refus pertinent […]

L’attention et l’observation sont au centre du livre de Jenny Odell. En tant qu’artiste elle se place au centre d’une cartographie minutieusement étudiée et faussement improductive. En tant que philosophe, la pensée qu’elle en dégage est réellement significative.

La nature apparait d’évidence comme une ouverture possible et elle insiste notamment sur la relation qui existe entre l’espace public et le temps libre, sur cette possibilité d’être improductif au sens économique.

L’espace public virtuel – celui des réseaux sociaux – semble invalider ce rapport. Il lui semble donc salutaire de sortir d’une économie de l’attention avant tout propice à la dispersion. Jenny Odell aspire clairement à ces pas de côté, cette forme de recul et de focalisation renouvelée qui créent durablement la nécessaire attention à ce qui existe en dehors de tout optimum économique. Défaire cette forme de déterminisme néolibéral selon lequel l’individu devient son propre entrepreneur.


Un nouvel âge de ténèbres – la technologie et la fin du futur / James Bridle (Allia)

Désormais écrivain, l’artiste britannique est parfois présenté comme technologue. Dans son stimulant premier livre Le nouvel âge des ténèbres, James Bridle, offre une vaste réflexion sur l’ensemble des problématiques liées de près à l’essor sans précédent des technologies issues de la pensée cybernétique.

Car la pensée est véritablement au cœur du livre de James Bridle. Il démontre grâce à de multiples exemples, comment la technologie annule et remplace rapidement la conscience humaine, mémoire, réflexes, jusqu’au point où la substitution, plus ou moins acceptée et plus ou moins réfléchie, devient une réalité.

Comment décrire et dépasser ce tropisme désormais universel qui induit le conditionnement massif des utilisateurs, entre confiance aveugle et ultra-dépendance. En la matière, acceptation vaut contribution.

Notre présent et notre futur sont encodés. Et notre compréhension du monde semble d’ores et déjà déterminée par les machines de l’intelligence artificielle, puisqu’ inhérente aux concepts élaborés par la technologie. Simultanément, les nouvelles technologies étendent et concentrent le pouvoir et la connaissance.


La bienveillance des machines – comment le numérique nous transforme à notre insu / Pierre Cassou-Noguès (Seuil)

Le philosophe Pierre Cassou-Noguès explore dans La bienveillance des machines divers aspects de la relation homme-machine et travaille quant à lui le matériau réflexif qu’offre la fiction.

Cette transformation de notre existence opérée par les technologies contemporaines, Pierre Cassou-Noguès en observe avant tout l’étrangeté.

Ce n’est pas qu’elles seraient devenues nécessaires à notre vie, ce n’est pas seulement qu’elles sont addictives, c’est qu’elles ont leur logique, leurs intérêts propres auxquels nous soumettons les nôtres en leur confiant le soin de nous bienveiller.

La fable utopique (ou dystopique) de Samuel Butler, Erewhon, dans laquelle les machines finiront par être détruites, illustre la fascinante ambiguïté de notre relation avec ces machines bienveillantes.

Néanmoins sans conscience, les machines semblent dotées d’une prescience, résultat d’un processus philosophico-historique qui leur confère un magnétisme redoutablement dominateur. Est-ce que l’homme développe les machines et améliore leurs performances ou est-ce que les machines ont une nature inhérente à l’extension ? Dans le langage de l’intelligence artificielle on nomme singularité le point où la machine prend conscience d’elle-même.


Contre-atlas de l’intelligence artificielle – les coûts politiques, sociaux et environnementaux de l’IA / Kate Crawford (Zulma)

Une autre vision, venue d’Australie, Kate Crawford chercheuse et professeure à l’Université de New-York explore de façon plus engagée et propose avec Contre-Atlas de l’Intelligence Artificielle un énoncé perçant selon lequel il devient évident que l’Intelligence artificielle est une « industrie extractive ».

[…] l’IA n’est ni artificielle ni intelligente. Au contraire, l’intelligence artificielle est à la fois incarnée et matérielle, faite de ressources naturelles, de carburant, de main-d’œuvre humaine, d’infrastructures, de logistique, d’histoires et de classifications. Les systèmes d’IA ne sont ni autonomes, ni rationnels, ni capables de discerner quoi que ce soit sans formation extensive et intensive sur le plan computationnel […]

Cet essai ambitieux et extrêmement documenté pourrait fort bien s’intituler Le livre noir d’internet tant les éléments à charge sont nombreux et détaillés.

Les algorithmes se nourrissent essentiellement de lithium. Mais le pétrole et le charbon sont aussi à la base de leur alimentation quotidienne. C’est bien la prolifération des machines qui plongent les écosystèmes dans une nouvelle forme d’anéantissement.

Kate Crawford dénonce le marasme écologique, de l’extraction de métaux rares et indispensables à la fabrication des composants destinés aux smartphones, aux gigantesques systèmes de refroidissement engagés pour satisfaire et garantir le bon fonctionnement de serveurs toujours plus puissants à destination des innombrables applications de ces mêmes smartphones.


Internet année zéro – de la Silicon Valley à la Chine, naissance et mutations du réseau / Jonathan Bourguignon (Éditions Divergences)

Culture numérique / Dominique Cardon (Sciences Po)

De la création d’internet et du web aux géants de la tech d’aujourd’hui, comment historiciser les divers développements du réseau informatique mondial ?

Le premier est chronologique – Internet année zéro de Jonathan Bourguignon, quand le second est davantage thématique – Culture numérique de Dominique Cardon. Ils tracent l’impeccable récit de cet univers pour le moins fascinant.

Les innovations et les dates clefs, les repères essentiels et les détails significatifs, tout est là ou presque. Et des hérauts les plus farouches jusqu’aux nouveaux prophètes de notre siècle, ces deux livres nous donnent l’occasion de re-découvrir qui sont les principaux initiateurs et les héritiers des technologies numériques, de Norbert Wiener à Mark Zuckerberg et de Tim Berners-Lee à Elon Musk

Jonathan Bourguignon dont c’est le premier texte et le sociologue Dominique Cardon, offrent avec ces deux livres, une perspective historique passionnante. En se plongeant l’un et l’autre dans les méandres du net, depuis ses origines et son développement, jusqu’aux plus récentes innovations, ils réunissent parfaitement les multiples aspects en les définissant avec concision et précision.


Ni web ni master / David Snug (Nada)

Dans cette BD raisonnablement geek et irrésistiblement drôle, David Snug alias Guillaume Cardin, fait se rencontrer par le biais d’un twist scénaristique initial, deux personnages – l’un étant l’incarnation de l’autre à quelques années d’écart.

Ni web ni master, mais l’accélération numérique est bien là. De page en page et d’innovation en innovation, les réseaux sociaux et les multiples avatars d’internet remplissent la vie des deux personnages principaux ; tandis qu’en arrière-plan, comme dans la vraie vie virtuelle, tout le monde a les yeux et l’esprit littéralement arrimés aux téléphones intelligents.

En embuscade, les applis ne sont pas en reste et envahissent à leur tour les cases en noir et blanc jusqu’à l’absurde que peut représenter cette saturation désormais quotidienne.


Tèque 1 (Audimat Éditions)

La revue Tèque dont le numéro 1 est paru en janvier, propose des articles autour de quelques thèmes liés à différents aspects des univers de la technologie, résumés ainsi : « Tèque s’intéresse à la vie des technologies et à nos vies avec elles. »

Un article est par exemple consacré à l’utilisation de TikTok et un autre au fonctionnement de Facebook.

Liquider l’utilisateur, Le remarquable article de l’artiste designer et critique italien Silvio Lorusso présente d’emblée ce qui ressemble à une définition des nouvelles technologies :

« Dès la naissance, nous sommes projetés dans un monde. Il est fait de choses fabriquées par d’autres humains avant nous, des choses qui relient et séparent les gens à la fois. Nous ne nous contentons pas de les contempler, nous les utilisons et nous en fabriquons encore plus. »

Cet article remet en lumière et au centre de l’utilisation d’internet, la notion cruciale et  transversale d’agentivité, c’est-à-dire la capacité d’agir par opposition à ce qu’impose la structure (selon Wikipédia).

« Voici un exemple relatif à une plateforme. Nous pouvons présumer un manque d’action de la part de l’utilisateur des réseaux sociaux les plus utilisés. Ce qui limite l’action d’un utilisateur, c’est-à-dire sa capacité à arrêter d’utiliser de telles plateformes, est un mélange de techniques addictives et de pressions sociales. »

Silvio Lorusso plaide lui aussi pour une conscience agissante et une certaine forme de refus :

« En gardant à l’esprit notre définition de l’action (la capacité à interrompre un comportement et à briser des automatismes), il se pourrait bien que nous parvenions à une conclusion surprenante : au sein d’un système donné, le non-utilisateur est celui qui a le plus de possibilité d’action, davantage que l’utilisateur normal […].

Le numéro 2 de Tèque paraitra à l’automne et devrait également fournir de belles pistes en s’attaquant notamment à l’attention piégée selon Instagram…


Ces diverses réflexions, quelles que soient leur tonalité, induisent de manière évidente que rien de ce qui concerne internet n’est artificiel ou virtuel. Au contraire, la nature, l’organique et l’humain sont non seulement des rouages déterminants, mais aussi dans la plupart des cas des ressources clefs – des collectes de données aux matières premières non renouvelables, à une force de travail devenue presque invisible ; en deux mots, saturation et épuisement.

Réellement artificielle ou artificiellement réelle, la pensée est au cœur du système internet et de ses gigantesques enjeux – qu’ils soient économiques, politiques, civilisationnels. La pensée computationnelle ne peut bien sûr être réduite à la seule sphère technologique.


Pour aller plus loin

Bibliographie sélective :

* These Boots Are Made For Walkin’ 🙂

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