Enfants et écrans

les faire rimer sans danger

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 07/12/2019 par Coralie

En écho à la « semaine sans écran », expérience menée du 3 au 7 décembre à la bibliothèque Hannah Arendt de Gerland.

enfant et tablette- Pixabay
enfant et tablette- Pixabay

Faut-il être alarmiste ?

La publication en août dernier du livre de Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital, les dangers des écrans pour nos enfants (Seuil, 2019), a remis sur le devant de la scène médiatique la question de l’exposition des enfants aux écrans.

Ce titre alarmiste a donné lieu à de nombreuses réactions, en faveur ou en défaveur du propos de M. Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’INSERM :

La consommation du numérique sous toutes ses formes – smartphones, tablettes, télévision, etc. – par les nouvelles générations est astronomique. Dès 2 ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. Contrairement à certaines idées reçues, cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes. (source éditeur)

On fait le point

Des articles de presse ou de blogs tentent d’y voir plus clair en convoquant un corpus d’enquêtes scientifiques, et en donnant la parole à des spécialistes :

Les écrans ont-ils un effet causal sur le développement cognitif des enfants ?, par Ava Guez et Franck Ramus

A lire sur le blog « Ramus méninges » (Blogs Pour la science), de Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS, et travaillant au Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique à l’Ecole Normale Supérieure à Paris.

 Que disent les données ? La majorité des études scientifiques s’accorde sur le fait que le temps passé devant des écrans est statistiquement associé à de moins bonnes capacités cognitives. Ainsi, la récente et très médiatisée étude de Walsh et al. (2018) rapporte que les enfants qui passent plus de deux heures par jour devant un écran ont en moyenne 4,25 points de QI[1] de moins que les autres, et ce indépendamment de facteurs tels que les revenus du foyer, l’éducation des parents, l’ethnicité, ou l’indice de masse corporelle. De l’observation de cette simple corrélation à l’affirmation qu’il existe un lien de causalité, il n’y a qu’un pas, que certains se sont empressés de franchir.

En effet, les auteurs de l’article analysent une autre étude, Madigan, Browne, Racine, Mori, & Tough (2019), plus complexe, menée sur une cohorte de 2 441 enfants canadiens, qui permet de démêler les liens de causalités des facteurs tiers. Et le résultat est beaucoup plus nuancé.

[N]ous pouvons interpréter les résultats de la manière suivante : passer une heure de plus devant les écrans par jour en moyenne vers l’âge de deux ans provoque une baisse de 0,7 point de QI à 3 ans. De même, une heure de plus par jour à trois ans entraine une baisse de 0,5 point de QI à 5 ans (soit un trentième de l’écart-type de la population). Ainsi, pour engendrer une perte de 4,25 points de QI (l’estimation de l’étude de Walsh et al. 2018), il faudrait augmenter l’exposition des enfants aux écrans de 6,1 heures par jour de deux à trois ans ou de 8,5 heures par jour de trois à cinq ans ! (…)

Si l’exposition aux écrans semble bien avoir des effets négatifs sur le développement cognitif, seules des expositions massives peuvent avoir un impact véritablement inquiétant.

Les auteurs de l’article pointent davantage le temps perdu pour les interactions sociales, comme un facteur négatif pour le développement des enfants.

Les Décodeurs du Monde partagent la prudence d’Ava Guez et Franck Ramus :

Ecrans et capacités cognitives, une relation complexe (28 octobre 2019), par Mathilde Damgé

Citant la même étude, Mathilde Damgé commente : « Comme le remarque le pédiatre Max Davie, interrogé par le Guardian sur cette étude, s’il existe un lien entre exposition aux écrans et capacités cognitives, ce lien reste moins fort que d’autres facteurs, comme le fait de lire à son enfant ou la qualité de son sommeil, facteurs mesurés pendant l’étude. »

Contacté par Les Décodeurs, Michel Desmurget tient à préciser que ce ne sont pas les écrans eux-mêmes qui sont en cause, mais leur usage : « Force est de constater que l’usage récréatif qui en est fait aujourd’hui par les jeunes est débilitant. La question n’est pas de les supprimer – professionnellement je les utilise moi-même largement – mais de limiter drastiquement ces consommations débilitantes », explique-t-il.

 

Le temps et l’usage

Dès lors, l’attention n’est pas à porter uniquement au temps passé devant les écrans, mais également à l’usage qui en est fait, à quel âge, et à l’accompagnement apporté par un adulte, parent ou éducateur.

Le temps passé devant les écrans a en effet des conséquences différentes selon les âges. Chez l’adulte, c’est l’investissement professionnel et la qualité de la vie familiale qui en sont les premières victimes. Chez les préadolescents et les adolescents, c’est le temps dédié aux activités scolaires et au sommeil, avec des conséquences possibles à long terme sur l’avenir professionnel. Chez les jeunes enfants, c’est le risque de les priver d’apprentissages cognitifs et relationnels essentiels avec des conséquences à la fois sur leur développement psychomoteur et leurs compétences sociales. Une exposition trop longue et sans accompagnement du jeune enfant se fait au risque d’entraver durablement ses capacités d’attention et de lui faire perdre le goût des rythmes lents, des mondes narratifs et nuancés et du plaisir d’être seul avec soi-même. Car si tout ne se joue pas avant 3 ans, cette période est décisive pour l’avenir.

Le temps passé sur des écrans pour les petits est un temps perdu pour des activités cruciales pour le développement : le jeu récréatif, les activités interactives et d’autres expériences cognitives fondamentales (toucher, ramper et échanger avec un adulte).

Quel parent installerait un saladier de crème au chocolat sur la table basse du salon avec une cuillère à côté pour que son bébé puisse se servir aussi souvent qu’il en a envie ? Aucun. C’est pourtant la même logique à l’œuvre si la télévision reste allumée dans le salon, ou si le smartphone ou la tablette sont laissés à disposition de l’enfant.

Conseils et bonnes pratiques

Comment dès lors accompagner un enfant à l’utilisation des écrans ? Voici quelques clés issues d’ouvrages pratiques que vous trouverez dans les collections de la bibliothèque.

La méthode 3, 6, 9, 12

3, 6, 9, 12 Apprivoiser les écrans et grandir, Serge Tisseron (Erès, 2017)

La méthode de Serge Tisseron qui s’intitule 3 6 9 12 vous conseille et vous donne des astuces sur quels écrans, à quel âge, à quelle fréquence.

« Les balises que j’ai appelées « 3-6-9-12″ donnent quelques conseils simples, articulés autour de quatre étapes essentielles de la vie des enfants : l’admission en maternelle, l’entrée au CP, la maîtrise de la lecture et de l’écriture, et le passage en collège. A nous d’inventer de nouveaux rituels ».(source éditeur)

Les balises 3-6-9-12 sont basées sur 3 A : accompagnement, alternance et apprentissage de l’autorégulation, et sur 4 conseils simples: choisir avec l’enfant des programmes de qualité ; limiter les temps d’écrans ; parler ensemble de ce que l’enfant voit, fait et apprend sur les écrans ; encourager des activités de création avec ou sans écrans.

Cette méthode ne se présente pas comme juge de nos pratiques, de notre quotidien mais nous aide à prendre conscience des dangers liés à un mauvais usage des écrans.

Donner l’exemple et interagir

L’une des bonnes pratiques de base est de donner l’exemple dans sa propre utilisation des écrans, surtout pour les tout-petits dont les usages des écrans sont le reflet de ceux des parents (apprentissage par imitation). Bannir les écrans pendant le repas du soir pour garder un temps convivial et un moment sécurisant pour l’enfant est une bonne idée, mais il ne faudra pas que l’adulte consulte son smartphone !

Dans Parents dans un monde d’écrans, (Les éditions de l’Homme, 2019), qui reprend les principales données et les conséquences des écrans sur la vie quotidienne des familles, Catalina Briceño et Marie-Claude  Ducas proposent des conseils à mettre en application pour soi et pour ses enfants. Elles insistent sur le « prêcher par l’exemple », en mettant son téléphone en mode silence à la bibliothèque (merci !), en ne regardant pas son téléphone en traversant la rue. Les autrices mettent en avant la communication et la discussion, par exemple comment avoir une conversation avec un enfant de 5 ans sur ce qu’est internet, regarder, jouer, faire ensemble.

Elles présentent une démarche de responsabilisation des parents en même temps qu’une sensibilisation des enfants à l’utilisation d’internet : par exemple, demander à son enfant avant de partager des photos de lui sur les réseaux sociaux et ne le faire qu’une fois qu’il est en âge de consentir ou non.

Choisir les activités

Un enfant exposé à 2h d’écran par jour mais pour des activités ou des jeux adaptés à son âge et correctement encadrées par un parent/accompagnateur aurait moins de risques d’en pâtir qu’un enfant exposé une heure par semaine à des contenus inappropriés à son niveau de développement cognitif et affectif.

Dès lors, quels critères pour choisir un contenu numérique ? James Steyer, de Common sense media, nous donne cette grille:

  • le contenu ou l’activité a-t-il une valeur éducative?
  • les messages véhiculés sont-ils positifs et/ou présentent-ils des modèles positifs?
  • le contenu est-il trop violent ou risque -t-il de faire peur?
  • y a-t-il du langage trop vulgaire, de la sexualité inappropriée à l’âge de mon enfant?
  • y est-on exposé à trop de mauvaises habitudes pour la santé (alcool, tabac, drogues)?
  • est-ce un produit clairement publicitaire ou associé de façon trop flagrante à une marque ou à un produit?

Distinguer le champ de l’adulte du champ de l’enfant

Le smartphone d’un adulte contient en grande partie des choses qui ne concernent que l’adulte. Pour Serge Tisseron, on ne passe pas ses vêtements ou ses lunettes à son enfant sauf pour jouer ensemble. Il en est donc de même pour le smartphone, sinon l’enfant aura de la difficulté à constituer une distinction nette entre le monde de l’adulte, les responsabilités de l’adulte et les siennes.

Des outils à disposition

Dans la boîte à outils pour aider les parents à contrôler le temps d’écran de leurs enfants, et leur activité, nous pouvons citer : les filtres de contrôle parental, le monitoring, les contrôleurs de temps (minuterie), les bloqueurs de publicité (les enfants étant fortement influençables).

La méthode des 4 « pas » de la psychologue Sabine Duflo propose également des éléments simples de régulation :

  • pas d’écran le matin,
  • pas d’écran pendant les repas,
  • pas d’écran le soir avant de s’endormir,
  • pas d’écran dans la chambre des enfants.

 

Ces conseils et bien d’autres sont à retrouver dans La famille Tout-écran  : conseils en éducation aux médias et à l’information : guide pratique, par le CLEMI, Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information (2017).

Vous vous posez des questions pour accompagner vos enfants dans ce monde numérique d’information en continu ? Le guide pratique « Famille Tout-Écran » propose des éclairages utiles et des conseils pratiques à tous les parents, autour de cinq thématiques : apprendre à ses enfants à s’informer, conseiller ses enfants sur l’usage des réseaux sociaux, maîtriser en famille le temps dédié aux écrans, protéger ses enfants des images violentes, s’engager et s’impliquer en tant que parents. Cet ouvrage est une mine de conseils pour les parents souhaitant guider leurs enfants « connectés », à l’heure du numérique. [source : Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche]

Le CLEMI propose en ligne une mini-série adaptée du guide : https://www.clemi.fr/fr/guide-famille/serie-la-famille-tout-ecran-saison-1.html

 

Autres livres utiles

Débranchez vos enfants, Anne Peymirat (First Editions, 2017) 

Coach parental, l’auteure donne des conseils pratiques pour équilibrer les intérêts et désirs de chacun avec l’harmonie individuelle et familiale. (source Electre)

Guide de survie pour accros aux écrans : ou comment garder ton ordi et tes parents, Serge Tisseron ; illustrations de Jacques Azam (Nathan, 2015)

Vite, une trousse de survie pour rétablir le dialogue dans la famille ! Des plans d’action super pratiques pour apprendre à gérer tes parents et tes écrans au quotidien. (Source éditeur)

Pour une utilisation intelligente des écrans

Des règles simples qui s’appliquent à l’ensemble du foyer, un échange avec l’enfant, un contrôle du temps d’écran, autant de garde-fous pour permettre aux enfants d’utiliser les écrans en bonne intelligence. Les autres activités, jeux, lecture, interactions sociales, trouveront leur place dans le rythme des journées.

Bien ancrés dans ces pratiques responsables des écrans, les enfants sauront combiner les avantages de l’intelligence visiospatiale inculquée par les écrans et l’intelligence narrative issue de la lecture. Ils auront appris à travailler à la fois avec le temps long, lecture, devoirs, jeux vidéo de découverte et d’aventure et le temps court, recherches internet rapides, jeux vidéo de stimulation rapides.

A tout âge, les écrans représentent une formidable source d’opportunités. C’est pourquoi il est tout aussi essentiel d’apprendre à nous en servir qu’à nous en passer.

 

… Et pour les adultes ?

Les adultes eux aussi sont touchés par la surexposition aux écrans et à leur mésusage. Se déconnecter est souvent une gageure ! C’est pourtant ce à quoi nous incite Bruno PATINO dans La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention (Grasset, 2019)

Reprendre le contrôle de notre vie tel est le message de l’auteur. Directeur éditorial de la chaîne ARTE et directeur de l’école de journalisme de Sciences Po, Bruno Patino alerte sur les dangers de l’écran et surtout du temps passé sur nos smartphones, qui empiète sur nos sphères personnelles. Aussi, comparés au poisson rouge, nous ne serions plus capables de nous concentrer sur une tâche plus de 9 secondes. L’auteur dénonce la « captologie », terme  neuroscientifique qui désigne tous les outils mis en place à partir des données personnelles pour solliciter le cerveau, même à notre insu.

Cette sollicitation permanente n’est pas sans conséquence sur notre santé mentale. Mais Bruno Patino reste optimiste en préconisant des mesures simples telles que la déconnexion, de quelques heures ou  d’une semaine.

 

Pour aller plus loin

 

Comment les applications nous rendent accros : la série Dopamine, à visionner sur Arte TV

8 vidéos de 5 minutes chacune qui décryptent les techniques utilisées par les créateurs d’applications (Youtube, Tinder, Twitter, Facebook, Snapchat…) afin de rendre leurs utilisateurs accros, notamment en leur faisant sécréter de la dopamine : l’hormone du plaisir.

Comment sortir d’une vie virtuelle, Stéphane Clerget (Limonade, 2016)

Des tests pour mesurer son degré de cyberdépendance et des conseils pour se reconnecter au monde réel. (©Electre)

Un article publié précédemment dans l’Influx : Attention (en) danger, sur l’économie de l’attention

Et pour finir, quelques sites utiles

La CNIL: Les droits pour maîtriser vos données personnelles !

Association e-Enfance: Conseils aux parents

Fédération Wallonie-Bruxelles: Yapaka, thématique écrans

 

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