Low-tech : au-delà de la tech, vers un monde durable

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - par SaMi

Le constat ne fait pas encore l’unanimité dans le champ politique et économique et pourtant nos sociétés productivistes et surconsommatrices d’énergies et de ressources fossiles sont allées trop loin et trop vite. De nombreux objets et services connectés maximiseraient notre confort individuel et surtout permettraient de développer une croissance verte. Ces innovations high-tech extraient en fait, toujours plus de matières (métaux et autres minerais) et après un cycle de vie ridiculement court, rejoignent décharges et incinérateurs, situés majoritairement dans les pays du Sud (Ghana, Koweït...). Sans revenir à la lampe à huile, un autre modèle de société est pourtant concevable. Une société nullement technophobe mais qui met en doute le caractère rédempteur de la technologie. Une société qui pense sa richesse en termes de savoir-faire et d’autonomie mais sans être une société constituée d’ilots de bricoleurs déconnectés du plus grand nombre, une société low-tech à savoir : durable, utile et résiliente.

bruno scramgnon_(pexels)
bruno scramgnon_(pexels)

Derrière la technologie, de la matière et du vivant

Depuis plusieurs années des scientifiques et des journalistes nous alertent sur la pollution numérique qui se cache derrière la dématérialisation de nombreuses tâches quotidiennes. Au-delà de la consommation électrique induite par la numérisation du monde, ces chercheuses et chercheurs mettent l’accent sur le coût environnemental lié à l’extraction de métaux nécessaires à la fabrication des outils technologiques.

Fréderic Bordage, spécialiste de sobriété numérique et créateur du collectif d’experts en informatique durable Green It.fr, revient sur les impacts écologiques liés au numérique en rappelant le nombre effarant de 34 milliards d’équipements numériques d’ores et déjà présents sur le globe !
Nous ne pouvons que vous conseiller de visionner la conférence qu’il a donnée à la Bml le 20 octobre 2021 :

Mettre l’accent sur la matérialité du numérique, c’est également ce que propose de faire le journaliste Guillaume Pitron dans son dernier ouvrage  “L’enfer numérique, voyage au bout d’un like“.
Derrière une photo postée sur Instagram ou un mail envoyé, combien d’infrastructures et de matières consommées ? Le journaliste liste ces infrastructures : 3 Millions de data-centers dans le monde, 1, 3 millions de câbles sous-marins….Ces chiffres colossaux nous font quelque peu descendre du cloud qui entoure le monde numérique.

Aurore Stephant, ingénieure géologue minier est spécialisée dans les risques environnementaux et sanitaires de l’industrie minière. Dans de nombreuses conférences, elle ne cesse de rappeler, elle aussi, le rapport étroit entre extraction minière et technologie. Le secteur minier étant responsable de 4 à 7 % des émissions de gaz à effets de serre.
En effet, qu’il s’agisse des appareils numériques (smartphones en premier lieu) qui utilisent plus de cinquante métaux, pour la plupart des alliages presque impossibles à recycler (-de 1%), ou de la voiture électrique nécessitant pour la fabrication de sa batterie 4 fois plus de cuivre (soit 80 kilos) qu’une batterie de voiture thermique, les technologies innovantes symboles aujourd’hui de transition écologique ne renvoient en fait qu’à un seul et même problème : notre modèle extractiviste.

Voici une courte interview éclairante et enlevée, de l’ingénieure géologue :


De ce fait, comment concevoir l’efficacité technologique comme un pilier de la transition écologique ? Et comment, in fine, la penser comme une solution durable face à l’urgence climatique, la destruction de la biodiversité et les inégalités sociales ?




Un modèle technologique dans le mur

Pour Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources non renouvelables et auteur d’un ouvrage pionnier : « L’âge des low-tech : vers une civilisation techniquement soutenable » (paru en 2014 et réédité en 2021), la croissance verte est un mirage.

En effet, les innovations sont loin d’être frugales en énergie, au contraire, les « green high-tech » supposent même une augmentation de la dépense énergétique.

Pour nous en convaincre, Philippe Bihouix revient entre autre sur un principe fondamental, l’effet rebond (ou paradoxe de Jevons), lié à l’efficacité de nos technologies, mais la plupart du temps occulté dans les débats sur la transition énergétique.
Cet effet rebond (décrit pour la première fois en 1865 par l’économiste britannique, William Stanley Jevons dans son ouvrage « Sur la question du charbon » ) énonce que le gain d’efficacité généré par des innovations technologiques n’est pas synonyme de réductions de ressources mais augmenterait plutôt la consommation d’énergie.

Philippe Bihouix en donne une démonstration flagrante avec l’utilisation de nos smartphones :

« des téléphones plus économes en énergie ont conduit à un nomadisme exacerbé, une utilisation de tous les instants, une multiplication des nouveaux usages, et finalement à une croissance de la consommation énergétique totale. »

Extrait de la tribune de Philippe Bihouix dans le numéro hors-série de la revue Socialter consacrée au Low-tech

Pour l’ingénieur : « la croissance verte et les nouvelles technologies permettent au mieux de freiner l’effondrement, au pire l’accélèrent sans le savoir, par effet systémique ».





Les low-tech : des basses technologies mais encore ? 

Des définitions…

Définir les low-tech n’est pas forcément chose aisée : le vélo est l’exemple le plus souvent utilisé pour pointer cette complexité : bien qu’il semble nécessiter moins de technologies qu’une voiture et être plus sobre énergétiquement dans son usage, sa conception requiert tout de même de nombreuses pièces mécaniques fabriquées dans des usines délocalisées…D’un certain point de vue,  les transports en commun ou la marche à pied sont plus low-tech que nos vélos !

Le low-tech lab est une plateforme de partage et de documentation en accès libre.
Le collectif à la base du projet, né en 2013, nous permet d’y voir plus clair en définissant les low-tech « comme un ensemble d’objets, de techniques de services, de savoirs et même des courants de pensée qui s’articulent autour de 3 principes : utilité, durabilité et accessibilité ».

Des technologies utiles

Les low-tech doivent ainsi répondre à un besoin essentiel. L’innovation inutile est donc à proscrire des  low-tech.

A titre d’exemple le low-tech lab met à disposition (par le biais de tutoriels en ligne) des solutions alternatives et plus sobres énergétiquement en ce qui concerne l’alimentation (la marmite norvégienne), la gestion des déchets (les toilettes sèches) ou le chauffage (le poêle de masse).

Au-delà de ces solutions qui semblent à priori destinées à quelques bricoleurs, ces savoir-faire s’appliquent progressivement à plus grande échelle,  dans l’habitat (isolation en paille dans des constructions urbaines) ou à l’agriculture (développement de l’agriculture biologique, évitant les intrants et les procédés industriels).

Des technologies durables

La technologie durable se définit comme une technologie qui dure dans le temps mais qui vise également une économie et un emploi de matières et de technologies optimisés en fonction du besoin. Enfin, idéalement, les ressources sont disponibles localement.

Illustration d’une innovation d’une low-tech utile et durable, qui permet de remplacer les centrifugeuses de laboratoire :

Manu Prakash, l’inventeur du « paperfuge » est bio-ingénieur à Stanford, il reprend le concept du chercheur Navi Radjou prônant « l’innovation frugale » à savoir  « comment faire mieux avec moins ».
Les centrifugeuses, coûteuses mais absolument nécessaires pour détecter certaines maladies, ne sont malheureusement pas fiables dans les pays où les coupures d’électricité sont fréquentes. Ici, l’ingénieur propose une solution à 20 centimes d’euros avec des ressources locales.

Un autre élément primordial est à prendre en compte : la technologie durable s’entend comme une technologie réparable.

Un des enjeux importants de la transition écologique est d’augmenter la capacité à réparer et ou à recycler un appareil électrique ou électronique. Ainsi, des entreprises comme Fairphone misent sur des smartphones modulables (dont les pièces peuvent être changées facilement) avec un indice de réparabilité élevé. Cet indice de réparabilité est une note obligatoire mise en place dans le cadre de la loi anti-gaspillage promulguée le 10 février 2020.

Dans l’émission de Xavier de La Porte « le code a changé », du 4 octobre 2022 , le socio-anthropologue, Nicolas Nova qui travaille depuis de nombreuses années sur notre notre rapport aux smartphones, redonne une place primordiale aux réparateurs.  Les acteurs des métiers de la maintenance se situent, consciemment ou non, dans une philosophie du soin aux objets.

Jérôme Denis et David Pontille, dans leur ouvrage, Le soin des choses : politiques de la maintenance défendent également ces activités de la maintenance définies comme une éthique, car prenant soin d’un monde matériel fragile.

En plaçant la fragilité matérielle au premier plan, elle (la maintenance) participe à nous rendre sensibles aux modulations et aux dégradations à l’œuvre dans la trame matérielle des sociétés humaines… Se pencher sur la maintenance, travail reproductif par excellence, installé dans l’ordinaire des pratiques quotidiennes, aide d’abord à se défaire de l’obsession contemporaine de l’innovation.

Extrait du livre de Jérôme Denis et David Pointille, Le soin des choses : politiques de la maintenance , paru aux éditions de La Découverte en octobre 2022.

Des technologies accessibles

La philosophie Low-tech entend rendre les technologies accessibles, à savoir, appropriables par le plus grand nombre. Cette réappropriation de certaines techniques (parfois anciennes) permet aux individus de développer leur pouvoir d’agir face à des dépendances technologiques subies et coûteuses.

L’Atelier paysan est une coopérative d’auto-construction qui propose aux agriculteurs de les former à la fabrication des machines agricoles qu’ils utilisent. La coopérative rassemble aujourd’hui, au niveau national, des groupements de développement agricoles « à but non lucratif, d’utilité sociale, qui soutiennent des formes d’agricultures durables, ouvertes sur la société et intégrées au territoire ».

Les lignes suivantes, extraites du site de l’Atelier paysan, présentent les orientations de la coopérative :

“Le modèle agricole productiviste et exportateur favorise l’utilisation de machines agricoles surpuissantes et high-tech, qui rendent l’agriculteur dépendant de l’ingénieur, du banquier, du numérique… Ces pratiques ont également un impact sur la destruction des communautés paysannes, l’environnement, l’aménagement du territoire, l’emploi rural, la santé, l’offre alimentaire.

En somme, la logique « techniciste » et industrielle en agriculture affecte toute la société…nous accompagnons les agriculteurs et agricultrices dans une conception ascendante, inédite et subversive de machines et de bâtiments adaptés. En remobilisant les producteurs et productrices sur les choix techniques autour de l’outil de travail des fermes, nous retrouvons collectivement une souveraineté technique, une autonomie par l’entraide et la réappropriation des savoirs et des savoir-faire, à rebours des technologies qui dépossèdent.”


…et un choix de société

Ce qui est en jeu aujourd’hui, dans la transition écologique dépasse largement les bornes de la technologie appliquée ou non à des innovations plus sobres..la question se pose aujourd’hui en terme de choix de société comme l’évoque Philippe Bihouix dans sa tribune à Socialter :

Les low-tech n’annoncent ni ne fantasment un retour aux temps troglodytiques. Et ce serait aussi une grave erreur que de les cantonner à une vision marginale, à une dimension de bricolage familial ou de (re)découverte de quelques tech­niques anciennes, ici ou ailleurs, de la maison en paille aux outils agricoles, en passant par le solaire thermique, la ma­chine à laver à pédales, le four solaire et les toilettes sèches. Les low-tech sont bien plus que cela, et doivent porter une dimension systémique et politique… et certainement, sans doute, morale, cultu­relle voire philosophique.

Extrait de la tribune de Philippe Bihouix dans le numéro hors-série de la revue Socialter consacrée au Low-tech

A noter que nous recevrons Philippe Bihouix, à la Bibliothèque de la Part-Dieu, le 10 janvier 2023.

Pour aller plus loin :

Quelques précurseurs de la pensée low-tech :

Des sites à visiter :

  • Low-tech magazine : un magazine et un site fonctionnant à l’énergie solaire initié par Kris de Decker
  • L’atelier du Zephyr (association lyonnaise) “L’Atelier du Zéphyr, association de la région lyonnaise créée en 2018, organise des stages d’auto-construction et des formations dans le domaine de l’énergie dans l’habitat. Elle vous accompagne dans vos projets d’autonomie énergétique, du dimensionnement jusqu’à la maintenance.

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