POST-MINIMALISME

La musique minimaliste et ses enfants pop

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 21/07/2021 par GLITCH

Née dans le milieu des années 1960, la musique minimaliste sort très vite des quartiers de la musique contemporaine. Mélange d’avant-gardisme et de contre-culture, elle porte l’hédonisme et la radicalité, le mysticisme et la spontanéité des descendants de la Beat generation.

6 pianos ; Keyboard study #1 / S. Reich  - T. Riley (FILM, 2016)
6 pianos ; Keyboard study #1 / S. Reich - T. Riley (FILM, 2016)

 

Musique  contempo(p)raine

Basée sur la répétition, la simplicité, la sensorialité, elle s’est naturellement trouvée en phase avec la culture pop. Le minimalisme lui a offert la jouissance du son pur et la transe métronomique des boucles sans fin.

Ambiances hypnotiques et figures immédiatement perceptibles rendaient tout à coup l’expérimentation accessible et accrocheuse. La pulsation et la tonalité trouvaient enfin une place dans l’expérimentation sonore.
Branche psychédélique de la musique contemporaine, le minimalisme immergeait l’écoute dans un présent infini ou dans le mouvement perpétuel.
Ainsi la « nouvelle musique » a-t-elle ouvert un
e mine de possibles pour une frange pop avide de sensations, de formats et de textures inédites.

La Monte Young, Steve Reich, Terry Riley et Philip Glass sont les pères historiques de ce courant musical. Et leur descendance est aussi foisonnante que vivace. Car voici presque 60 ans que les boucles et les drones irriguent la musique pop. Noise expérimentale ou rock progressif, électro, ambient, pop néo-classique… Les ramifications de la musique minimaliste sont innombrables. Et valent bien une petite sélection, aussi tendancieuse qu’incomplète.

 

La Monte Young

Avec ses longs bourdons ou accords tenus indéfiniment, la musique de La Monte Young (né en 1935) abolit la mesure du temps. Ses œuvres et installations immergent dans une transe méditative, où la durée devient sensation. Le son et ses micro-altérations suggèrent un vertige vibratoire et la monotonie des drones scintille au gré d’événements imperceptibles.

 

Son contemporain Phil Niblock amplifie le procédé et crée en studio des empilements de micro-intervalles, souvent joués à la guitare. Les drones ainsi construits laissent éprouver par suggestion frottements et battements au coeur de la texture sonore. La musique ouvre alors sur une étrange expérience dynamique du même.

 

La musique ambient va naturellement puiser à ces influences pour élaborer ses longs paysages flottants, à la dynamique sonore restreinte. Les textures planantes y priment sur le rythme et la mélodie. Brian Eno, pionnier du genre qualifiait d’ailleurs La Monte Young de « daddy of us all ».

Deux réussites marquantes de l’ambient : Thurday afternoon (1985), de Brian Eno, et dans une veine plus « kraut » Sowiesoso (1976) des allemands de Cluster.

 

Frotté de jazz, Jon Gibson fut musicien dans les ensembles de Reich, Riley et Glass. Son œuvre méconnue laisse quelques trésors comme ce Visitations (1973). Un genre d’ambient acoustique et de free jazz méditatif entre Sun Ra et le Art ensemble of Chicago.

 

Les marges expérimentales du rock se sont aussi inspirées des transes étirées du minimalisme façon La Monte Young.
Entre rock instrumental et noise mystique, les symphonies pour guitare de Glenn Branca ont directement façonné le son de Sonic Youth. Le groupe reprendra plusieurs classiques du minimalisme américain sur l’album SYR 4.

 

Guitares et bourdon aussi pour le majeur Outside the dream syndicate. Un opus fleuve aux sonorités rock-extatique sous drone martelé, par Tony Conrad et Faust (1972)

 

John Cale n’était pas seulement membre du Velvet Underground. Il faisait aussi partie de l’ensemble The Dream syndicate aux côtés de La Monte Young. Le minimalisme abrasif de Loops (1964) ne fait pas mystère de cette proximité. Tout comme les larsens en boucle de Lou Reed sur son album Metal machine music (1975)

 

Steve Reich

Le minimalisme abstrait de Steve Reich (né en 1936) est basé sur la répétition, les boucles rythmiques et le déphasage de cellules superposées. Aussi s’est-il imposé comme une source évidente pour de nombreux artistes pop. Une musique anguleuse et pulsée, qui tourne sans fin, ajoute ou retire des couches, une rythmique obstinée.. L’électro n’avait qu’à se servir.

 

Mais avant l’électro, aux portes du genre, le krautrock a puisé de façon prémonitoire dans cette veine hypnotique.
Deux exemples avec E2-E4 (1981) de Manuel Gottsching, qui notablement marqué les débuts de la house, et Love on a real train de Tangerine Dream (1983).

 

D’une certaine façon, toute l’électro pulsée peut être associée à la musique de Steve Reich. 9 DJ n’ont d’ailleurs pas manqué de le faire savoir en 1999 sur l’album Reich remixed.
Cet héritage est particulièrement sensible, voire explicite dans d’autres morceaux ci-dessous. Ainsi cette longue intro reichienne au piano d’Orbital, le groove robotique et souterrain de Richie Hawtin, ce remix d’une pièce de Reich par Four Tet.. Et la délicieuse abstract-electro stellaire de Keith Fullerton Whitman.

 

Vers des rivages plus pop, la collaboration de David Bowie avec Eno, entamée avec Low (1977) révèle des faces (B) expérimentales qui sonnent comme une référence directe à Reich. Plus proche dans le temps, le collectif The Lost jockey poursuit le sillon de Reich avec son minimalisme prog/orchestral. Mais encore l’électro-pop de Chamberlain ou le piano caméléon de Chassol.

 

Guitariste de Radiohead, Johnny Greenwood a plusieurs fois repris Electric counterpoint à la guitare. Comme en retour Reich a puisé dans le répertoire du groupe la matière de son Radio rewrite (2012).

 

A écouter encore : L’héritage de Steve Reich, une playlist de la Philharmonie.
Et à lire (en anglais) cet article Steve Reich and pop music

 

Terry Riley

Notre 3 ème larron, Terry Riley (né en 1935) a des accointances naturelles avec la pop et le rock. Son oeuvre la plus célèbre In C (1964) laisse libre le choix des instruments et accorde une large place à l’improvisation. Pièce ouverte, elle a été investie par des artistes aussi divers et pop qu’Acid mother Temple, The Styrnes, ou Damon Albarn et l’Africa Express..

 

La musique de Riley adopte volontiers un style prog-pop, carillonnant et kaléidoscopique. Elle utilise souvent l’orgue électrique, comme dans la pièce Rainbow in curved air (1969) qui marquera de nombreux musiciens.

 

Ces boucles d’arpèges tourbillonnants s’entendent jusqu’au titre du Baba O’Riley des Who. On retrouve également leur marque hypnotique chez des artistes aussi divers que King Crimson, ou Tangerine Dream. Et pourquoi pas encore, Jean-Michel Jarre.

 

Riley n’hésite pas à s’associer avec d’autres musiciens, au disque ou sur scène. Il signe notamment avec John Cale ce Church of anthrax (1971), album acid-rock lancinant.

Il se produit également volontiers sur scène, seul ou avec d’autres artistes comme pour le concert Marathon ! minimaliste à la Gaîté Lyrique en 2019.

 

Philip Glass

Philip Glass (né en 1937) est sans doute l’initiateur le plus direct du minimalisme néo-classique d’aujourd’hui. Son style s’écarte assez vite des constructions motoriques et sèches de Reich. Glass extrapole notamment de la musique indienne la structure additive qui fait sa marque. Ses compositions marquent alors un retour au mélodisme, à la sentimentalité lyrique, aux tonalités extra-occidentales, dès le début des années 1980.

 

Le courant néoclassique est aujourd’hui une scène foisonnante. On y manie la boucle pianotée et l’élégie vaporeuse, en phase avec l’époque épuisante / épuisée. Entre chill-pop, ambient et classique, les noms de Joep Beving, Ludovico Einaudi, Olafur Arnalds, Max Richter, Nils Frahm ou Johan Johansson émergent parmi des dizaines d’autres. En témoignent les signatures d’artistes majeurs de cette scène chez le label historique Deutsche Grammophon.

Le piano est souvent l’instrument de prédilection de ces musiciens. Peut-être parce que le clavier se prête aussi bien aux boucles rythmées qu’à l’effusion sentimentale. Et que les Etudes pour piano de Glass sont un des sommets de son œuvre. On y entend la tradition du piano classique, de Schubert à Ligeti, distribuée dans des motifs limpides et des rythmes discernables. Une efficacité, une séduction qui font mouche et une musique « savante » qui clignote aux oreilles pop.

 

Le minimalisme néoclassique est documenté par quelques labels spécialisés et de nombreuses playlists en ligne.
En 10 albums, cette playlist balaie la piano-touch minimaliste.
Puis celle de la Médiathèque Marguerite Duras élargit le spectre

Côté label on signalera l’incontournable Erased tapes (Frahm, Arnalds, Melnyk, Broderick..). Son catalogue à lui seul offre un remarquable aperçu de cette mouvance aux contours et aux intérieurs flottants.

 

Un max de minimalisme

L’explorateur musical de la BM de Lyon vous livre tous ses documents sur le minimalisme.

Quelques articles pour découvrir plus à fond la musique minimaliste et ses résonances avec les musiques actuelles :

The story of minimalism : long article en 2 parties, très complet, plein d’extraits, en anglais.
La musique minimaliste, une nouvelle simplicité
Introduction à l’un des courants majeurs de la musique contemporaine
Comment la musique répétitive s’est immiscée dans toutes les musiques modernes  (puisqu’on vous le disait)

Une liste de livres et DVD disponibles à la  BM de Lyon

Une mine de découvertes ambient et modern classical sur Possible Musics

Enfin la playlist « postminimalism » copieuse et pertinente d’everynoise

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