TROMPE-L'OREILLE

Illusions musicales

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 13/07/2021 par GLITCH

La musique ne se tient pas toute entière dans les notes, dans ce qui est joué. Elle peut aussi amener à l’oreille des sons, des mouvements, des voix ou des rythmes qui ne sont pas écrits. La succession de certaines notes, la vitesse d’exécution, la superposition de rythmes ou de fréquences engendrent d’étranges phénomènes de suggestion sonore.. Entre insinuation poétique et illusion psycho-acoustique, se glissent les trompe-l’oreille.

Polyphonie à une voix

Par exemple, comment suggérer la présence de plusieurs instruments, de plusieurs mélodies avec un violon ou un violoncelle ?
Bien sûr, il est possible de jouer 2 voire 3 cordes simultanément. Mais le violon est d’abord un instrument mélodique, fait pour jouer une seule note à la fois.

Pourtant, dans ses Sonates et partitas pour violon, dans ses Suites pour violoncelle, Jean-Sébastien Bach parvient à faire naître à l’oreille une véritable polyphonie..
Véritable ? Peut-être pas tout à fait.. Mais tout le long du sillon mélodique, l’alternance rapprochée des registres graves et aigus dessine une trame harmonique que l’oreille se charge de compléter ou d’unifier. Comme si plusieurs voix chantaient ensemble. L’esthétique baroque aime le trompe-l’oeil, son maître de musique joue de la fission mélodique pour inventer deux voix en une..

 

Monter ou descendre ?

Grace aux sons électroniques, il devient possible de créer de véritables illusions sonores. Le plus connu est sans doute celui de la gamme de Shepard, une gamme qui semble monter indéfiniment. Dans le son ci-dessous, elle est répétée à l’identique 5 fois, mais semble toujours grimper..

Le chercheur et musicien Jean-Claude Risset, plasticien de l’ambiguïté sonore a intégré ce phénomène dans sa composition Mutations..

 

Dans l’ouverture de son opéra Les Nègres, Michael Levinas utilise les instruments de l’orchestre pour produire une sorte de spirale sonore. Les sons semblent descendre et monter à la fois et installent un vertige auditif paradoxal..

 

Les Etudes pour piano de György Ligeti sont un cycle majeur pour piano du XX è siècle, qui reprend la tradition virtuose de l’exercice, en la poussant vers une expressivité âpre et percutante. Elles sont aussi un défilé d’extravagances sonores et de monstres solfégiques.
Monter ou descendre, monter et descendre.. c’est dans un espace impossible que nous fait courir sans fin l’Escalier du diable.

Ici, pas d’illusion psycho-acoustique, plutôt une désorientation savante, comme dans cette autre étude, la bien nommé Vertige.

Faux-rythme et cadence subliminale

Le rythme, surtout lorsqu’il est soutenu et répété, est un domaine très propice à la survenue de chimères acoustiques. Lorsque les rythmes se superposent et s’enchevêtrent, l’oreille peut perdre le fil.. et en retrouver un même s’il n’est pas écrit sur la partition.
Un exemple radical est donné par le Poème pour 100 métronomes de Ligeti. Perdue dans un brouillard de cliquetis, l’oreille d’abord ne distingue rien. Puis au fur et à mesure que le champ sonore s’éclaircit, que progressivement les métronomes s’arrêtent, elle peut constituer à sa guise des rythmes discernables… Comme sous une pluie mécanique .

Dans Continuum, pour clavecin, une grêle de notes jouées à toute vitesse sur les 2 claviers de l’instrument donne l’impression paradoxale d’une stase frénétique. L’intrication dans la vitesse de ces rubans de notes peut produire à l’oreille la sensation de vagues d’où émergent des rythmes fantômes.

 

D’autres effets de rythme peuvent donner l’illusion d’une accélération ou d’un ralentissement continus. Pourtant la musique se déroule toujours à la même pulsation..

Dans la 3è partie de ses très oniriques Moments newtoniens, Risset étend l’illusion de chute ou d’ascension infinie de la gamme de Shepard à des paramètres rythmiques. Le son semble ralentir ou accélérer indéfiniment, en même temps qu’il plonge ou s’élève.

 

Autre mise en application de cet effet par le duo électro Autechre :

 

Les pièces de Nature contre nature de Risset jouent notamment à modifier la perception de pulsations régulières. Par l’addition d’autres rythmes, par des jeux de différence de timbre, de vitesse ou d’intensité et de déplacement dans l’espace, le rythme devient plastique. Un jeu de perspective acoustique où les plans se rapprochent et s’éloignent. Leur friction, leur écho donnent naissance à des figures passagères, ajoutées par la synthèse de l’écoute.

 

 

 

Mots fantômes

Répétez un mot en boucle, sans arrêt. Il y a de fortes chances qu’au bout d’un moment vous ne compreniez plus ce mot, que son sens disparaisse dans une pure mécanique sonore. A l’inverse, une séquence sonore sans signification écoutée ad libitum peut générer à force l’illusion d’être un mot, une phrase, voire une mélodie..

C’est le principe des mots fantômes. Spécialiste des illusions sonores, Diana Deutsch en a fabriqué sur sa page bandcamp.. On profitera pleinement de ces effets au casque : les sons parviennent alternativement à droite et à gauche, et le cerveau opère progressivement une synthèse.. qui peut fluctuer dans le temps, et différer selon la langue ou les dispositions de la personne.

La propension du cerveau à produire du sens peut aussi faire malicieusement surgir des mots-fantômes à l’écoute d’une langue étrangère..

 

Compléments

-Exemples et explications d’illusions sonores sur le site de Jean-Claude Risset

-Une vidéo didactique sur l’univers de l’illusion sonore

– Et un article qu’on a lu avec bonheur -et profit ! L’art du trompe-l’oreille rythmique

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