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Le temps en prison 1/2

Temps vécu

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - par Karine

L’état actuel de crise sanitaire impose le confinement et la suspension provisoire de notre liberté d’aller et venir. Nous vivons plus ou moins bien l’isolement social, l’ennui et le stress qui en découlent. Comment les personnes incarcérées vivent l’enfermement ? Derrière les portes de la prison, comment le temps est-il organisé, occupé ? Ces points de vue sur le temps et la détention peuvent nous permettre de réinterroger notre propre situation de confinement.

prison
prison Falco © Pixabay

Le temps carcéral, un temps règlementé qui s’impose

Aux détenus et aux surveillants

En France, il existe deux catégories de prison : les maisons d’arrêt (pour les personnes en détention provisoire et les condamnés à de courtes peines) et les établissements pour peine (pour les personnes condamnés à des peines de plus de deux ans). Chaque établissement a son propre régime de détention et son règlement qui impactent différemment l’emploi du temps des détenus.

L’emploi du temps des détenus est très contrôlé. La vie quotidienne (lever, douche, repas, promenade) se déroule à heure fixe tous les jours de la semaine. En maison d’arrêt, les portes des cellules étant constamment fermées, les détenus n’ont pas d’activités et peuvent passer 22h dans leur cellule. En centre de détention, les portent sont ouvertes et les détenus bénéficient de plusieurs heures d’activités. Ainsi, ces différentes organisations influencent le vécu du temps carcéral par les détenus.

Fatima Outaghzafte-El Magrouti a réalisé un  travail de recherche dans trois maisons d’arrêt françaises sur les différents rapports au temps des surveillants et des détenus et leurs conséquences sur le vécu de ces derniers. Elle explique en quoi l’organisation réglementée de la prison impacte le rapport à l’espace et au temps. Le prisonnier étant totalement pris en charge, il n’a aucune prise sur son emploi du temps. Toutes les activités sont minutées et localisées. Le surveillant qui a « autorité sur le temps des autres » doit faire respecter ce cadre strict afin d’éviter les conflits. Du côté du surveillant, le temps carcéral est un « temps administré ». Du côté du détenu, le temps carcéral est « un temps arrêté ». La chercheuse souligne également que de nombreux paramètres déterminent la façon dont le détenu vit son rapport au temps : « la durée de peine ou l’ancienneté en détention pour les prévenus, les conditions de détention, l’âge, la catégorie socio-professionnelle, le délit… » En maison d’arrêt, le vécu temporel repose sur l’attente, les convocations chez le juge et la visite des avocats. En établissement pour peine, les détenus « s’installent dans la durée, tout en se donnant des buts et des étapes par rapport à leur date de sortie. »

Aux familles des détenus

Les personnes vivant et travaillant dans l’enceinte de la prison ne sont pas les seules à subir l’organisation imposée par l’administration pénitentiaire. Les proches doivent aussi s’adapter à la temporalité carcérale. Gwendola Ricordeau a interrogé le temps carcéral à travers le vécu des familles de détenus dans plusieurs prisons françaises. Elle a observé les différentes temporalités et leurs impacts sur les relations entre le détenu et ses proches. Comme d’autres auteurs, elle constate que le détenu est dépossédé de son temps personnel, qu’il est « à la merci du temps institutionnel ». Vu de l’intérieur de la prison, le temps contrôlé institutionnel s’oppose au temps libre du monde extérieur. Vu du dehors de la prison, le temps « inoccupé » des prisonniers s’oppose au temps institutionnel subi par la famille. Les proches décrivent le temps consacré au détenu comme un « temps donné » mais aussi un « temps perdu » pour eux-mêmes. Il existe une désynchronisation entre le temps du dedans et celui du dehors qui sépare.

Le temps carcéral, un temps de rupture ?

La chercheuse Manuela Cuhna quant à elle, a étudié à plusieurs reprises entre 1987 et 1997 le rapport au temps des détenues d’une prison portugaise afin de « comprendre la réclusion elle-même ». Au début de son étude, les prisonnières considéraient le temps carcéral comme un « temps à part », un temps vide de sens parce que la prison les coupaient de la société extérieure. Il y avait un avant et un après la prison, celle-ci étant vécue comme un vase clos. Puis cette perception a évolué. Dix ans plus tard, les profils des détenues ayant changé, la rupture entre la prison et l’extérieur s’estompe : « il s’agit de réseaux de parenté et voisinage plus ou moins vastes qui ont commencé à se transposer du monde extérieur vers l’intérieur de la prison. » Ainsi, le temps extérieur se déploie à l’intérieur. Le temps carcéral s’intègre désormais dans la ligne biographique de la personne détenue. Même si la prison donne toujours trop de temps, auparavant ce temps carcéral était vécu comme une « menace » du fait de son décalage avec le calendrier extérieur. Puis la présence de « réseaux pré-carcéraux » a « synchronisé la temporalité carcérale avec celle du monde libre ». Le temps carcéral n’est alors plus vécu comme un « temps à part ».

Vivre le temps vide de la prison

Certains chercheurs ont étudié les ressentis face au temps carcéral, d’autres ont voulu savoir comment les détenus réagissent. Dans un des chapitre de son livre Par-delà les murs, le sociologue Gilles Chantraine a analysé les comportements des détenus face au temps. Il s’est inspiré de « la typologie classique des réactions individuelles au mécontentement élaboré par Hirschman : voice (la protestation), loyalty (la fidélité) et exit (la défection), à laquelle [il a ajouté] l’apathie ».  D’après Chantraine, le détenu réagit de quatre façons à la temporalité carcérale, ce « supplément de vide, d’inertie, d’éternité pathogène ». Le détenu s’adapte et n’aura de cesse de « tuer le temps » en adhérant à la routine de la prison, c’est le temps évidé. Le détenu se replie sur lui-même et entre dans un état d’apathie, c’est le temps anesthésié. Le détenu entre en résistance en participant à des protestations collectives (par exemple des émeutes), en luttant contre l’apathie ou en s’automutilant, c’est le temps arraché. Enfin, le détenu rejette le temps carcéral en échafaudant des plans d’évasion, c’est le temps refusé.

(Par-delà les murs. Expériences et trajectoires en maison d’arrêt. Par Gilles Chantraine. Editeur : Presse Universitaire de France. 2004. Consultable sur Cairn pour les abonnés.)

Le cas du détenu vieillissant

Fatima Outaghzafte-El Magrouti soulignait que l’âge du détenu est un des paramètres qui agit sur le rapport au temps. Aline Chassagne, docteure en sociologie, s’est intéressée à la temporalité de la vieillesse en prison. Elle a recueilli des témoignages de prisonniers âgés de 65 et 80 ans. Elle rapporte que le vieillissement des corps rend difficile l’accomplissement de certaines activités. Ainsi ralenti, le détenu âgé ne parvient plus à « s’ajuster au rythme de la prison » et se déconnecte du groupe. L’immobilisation en cellule qu’impose un corps malade « agit comme un catalyseur de temps vide » car le détenu est tenu à l’écart de l’emploi du temps réglementé de la prison. Enfin, la vieillesse modifie le rapport au temps car les années qui restent à vivre ne permettent plus d’investir un temps au-delà de la peine.

 

Le temps carcéral est un temps qui s’étire entre deux dates, celle de l’entrée et celle, parfois imprécise, de la sortie. Confrontées à l’attente et à l’ennui, les personnes détenues cherchent à « tuer le temps ». Les activités planifiées par l’administration pénitentiaire (repas, promenade, parloirs…) rythment le quotidien de la prison mais ne suffisent pas à combler le vide. Selon la loi pénitentiaire, des activités peuvent être proposées en vue d’une réinsertion. La deuxième partie de notre article s’intéressera à la place du sport et de la culture dans les prisons.

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