Willem, rire du pire

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épisode 3 : Libération juin 2020

- temps de lecture approximatif de 2 minutes 2 min - Modifié le 12/01/2024 par lpernette

Un dessin réussi, « c’est comme un bon coup de poing dans la gueule » disait Cavanna. Mais pour en savourer le trait, il faut aussi prendre le temps de l’observer pour comprendre les motivations de son auteur, le contexte de sa réalisation, pour en dénicher les messages cachés et ainsi mieux l’apprécier dans sa globalité. Dans le cadre de l’exposition Willem, rire du pire que vous pouvez visiter à la Bibliothèque de la Part Dieu jusqu’au 3 février 2024, nous proposons le décryptage d’une sélection de dessins, de Willem ou en résonnance avec son œuvre.

dessin de Willem pour Libération, juin 2020
dessin de Willem pour Libération, juin 2020

Le 25 mai 2020, aux Etats-Unis, George Floyd est assassiné par la police. S’ensuit alors un mouvement de contestation contre les violences policières, notamment au sein de la communauté noire-américaine. En France, alors que le confinement a pris fin deux semaines plus tôt, on observe des mobilisations similaires à Paris et dans d’autres villes. Avec la sortie du confinement et la mise en place de règles sanitaires contraignantes pour lutter contre la pandémie de covid-19, la tension alors déjà palpable est intensifiée par les contrôles de police réguliers, aléatoires et plus fréquents dans certaines banlieues ou quartiers.
On a donc un dessin qui s’inscrit dans un contexte, dans un mouvement de contestation spécifique. Mais il pourrait tout aussi bien illustrer des événements plus récents, comme la répression des manifestations contre la réforme des retraites début 2023, ou qui résonnent beaucoup, comme les émeutes suite au meurtre de Nahel fin juin dernier.

Au premier abord, on se trouve face à trois boucliers souriants, ironiquement protecteurs, inoffensifs. Des boucliers blancs qui contrastent avec les tenues noires des CRS qui les tiennent. Derrière ces boucliers, on voit une matraque qui dépasse, une autre presque brandie, qui viennent encore contraster avec les boucliers souriants, de par leur caractère immédiatement plus menaçant.
On ne distingue pas de visage, les visières sont rabattues. On n’a pas l’impression d’avoir quelque chose de très humain en face de nous.
Au loin, dans un décor épuré et blanc, on aperçoit un camion avec une forme qui semble être celle d’un gyrophare. Peut-être une ambulance. On entre dans la dimension suggestive du dessin : ici celle d’un affrontement, et inévitablement de victimes.

On ne le remarque pas tout de suite, et c’est pourtant l’indice d’une violence plus extrême encore : un œil roule par terre, tout seul au milieu de rien.
On devine facilement que ce n’est pas un œil de CRS (de toute façon, ils ont des visières). Et puis on a plusieurs fois entendu parler, en période de manifestations, d’un ou une manifestante qui a « perdu un œil ». En général, cela signifie qu’il ou elle a perdu l’usage de son œil, il n’y avait pas un œil qui se baladait par terre. On a donc une légère exagération de la part de Willem. Et en même temps, il ne montre pas directement ce qui s’est passé, seulement ce qui en résulte. Cette violence qu’on aperçoit seulement en se penchant un peu plus sur le dessin apporte le contraste le plus grinçant avec les sourires que l’on voit au premier coup d’œil. Quand on a tout bien regardé, et qu’on visualise à nouveau l’ensemble, le dessin est discordant, déstabilisant. On croit voir seulement un dessin ironique sur l’attitude des CRS, et le petit détail d’horreur vient nous prendre par surprise au moment où on le remarque. C’est l’élément le plus petit qui suggère la violence la plus grande.

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