Willem, rire du pire

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épisode 4 : Le diable, 1er mai 1903

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - par tgonin

Un dessin réussi, « c’est comme un bon coup de poing dans la gueule » disait Cavanna. Mais pour en savourer le trait, il faut aussi prendre le temps de l’observer pour comprendre les motivations de son auteur, le contexte de sa réalisation, pour en dénicher les messages cachés et ainsi mieux l’apprécier dans sa globalité. Dans le cadre de l’exposition Willem, rire du pire que vous pouvez visiter à la Bibliothèque de la Part Dieu jusqu’au 3 février 2024, nous proposons le décryptage d’une sélection de dessins, de Willem ou en résonnance avec son œuvre.

Le Diable, hebdomadaire satirique né et disparu en 1903
Le Diable, hebdomadaire satirique né et disparu en 1903
Dessin d’Henri Gustave Jossot pour Le Diable, 1er mai 1903

Dans le cadre de l’exposition Willem, il nous semble pertinent de revenir sur certaines de ses caricatures ou d’autres signées par des auteurs qui l’ont influencé.

C’est pourquoi nous allons nous intéresser à une œuvre d’Henri Gustave Jossot. Ce dernier, présent dans le petit musée de Willem de l’exposition qui présente certaines de ses plus grandes influences, a été une figure importante de la caricature au tournant du XXe siècle.

Jossot, un caricaturiste atypique à une période charnière

C’est seulement vingt-deux ans avant cette une du Diable, que la liberté de la presse est garantie en France avec la loi de 1881. Cet évènement majeur a donc donné libre cours à l’imagination des caricaturistes qui, autrefois, étaient fortement sujets à la censure.

Ayant commencé sa carrière de caricaturiste dans les années 1880, Jossot participa à plusieurs magazines satiriques, notamment L’Action ou encore La Critique. Mais c’est avec l’hebdomadaire L’Assiette au Beurre, né en 1901, que ses caricatures ont commencé à avoir plus d’impact. Celui-ci était composé en album, généralement de seize pages, consacré à un seul sujet et souvent à un seul artiste. Et cela convenait à Jossot :

« J’ai toujours dans un coin une vingtaine de légendes contre les porteurs de soutanes. Quand j’en aurai ramassé un nombre égal, je les surmonterai de dessins et j’en ferai un album ».

La mention de la soutane fait ici référence à une de ses cibles favorites, l’Eglise. Mais elle n’est pas la seule, comme nous pouvons le voir par le biais de cette caricature. Celle-ci présente la une du Diable, hebdomadaire satirique grand format qui n’a proposé que sept numéros avant de disparaitre.

Les deux autres cibles de Jossot étaient également l’armée et la justice. Les personnages, présentés comme fils du diable, décrivent le climat de l’époque. En effet, la récente affaire Dreyfus avait alors dévalorisé l’opinion concernant les trois symboles présentés : la hiérarchie militaire pour ses mensonges, les juges pour leur complaisance avec le pouvoir, et le clergé pour ses compromissions avec les antisémites.

En plus de son antimilitarisme et de son anticléricalisme, Jossot refusait le patriotisme :

« La Patrie est la plus monstrueuse des idoles ; c’est aussi celle qui a le plus de fidèles […]. Je ne suis point patriote. Je n’ai d’ailleurs jamais pu comprendre que l’on se cramponne à une délimitation territoriale comme l’huître s’accroche à un rocher ».

Jossot/Willem, quelles similitudes ?

Jossot était un artiste pouvant être comparé à Willem sur certains points. Les deux caricaturistes  ont utilisé le dessin pour critiquer, pour se moquer, et ce, avec des dessins pour certains choquants. Ils ont également eu cette envie de taper sur les politiques et la religion. Voici ce que Jossot en dit en 1898 :

« Nous ne cognerons jamais assez sur les grandes ennemies de l’intelligence : la Force et la Religion. »

Willem, quant à lui, décrit la religion comme une des formes masquées de l’idéologie et du pouvoir.

D’un autre côté, ils ont quelques différences dans leur approche artistique. Willem est un admirateur du dessin sans texte :

« S’il est bon, le dessin de presse en dit bien plus qu’un éditorial. Préférablement sans parole, il forme tout un discours, mais qui peut se lire en deux secondes ».

Mais il a quand même beaucoup usé des bulles pour faire parler ses personnages, contrairement à Jossot qui se contentait d’œuvres dépourvues de ce procédé. Néanmoins, il y avait une certaine importance de la légende dans ce qu’il proposait. Parfois, il commençait à l’écrire avant de se mettre à dessiner :

« Je ne veux pas me borner à une simple besogne d’illustrateur alors que je possède, moi aussi, le don si rare de la légende ».

De plus, Willem, curieux de tout, extrêmement alerte, travaille à partir de ce qu’il entend à la radio ou voit dans les journaux chaque jour. Jossot, lui, faisait rarement référence à l’actualité. Ses caricatures attaquaient la pratique et les objectifs des institutions mais non leurs dirigeants du moment. Là où Willem a pu représenter des personnalités politiques reconnaissables, Jossot se contentait d’utiliser des symboles, et la compréhension, dans le cas du Diable est limpide. La soutane, la robe du juge et l’uniforme militaire parlent d’eux-mêmes.

Le livre Jossot : caricatures : de la révolte à la fuite en Orient, 1866-1951 est disponible dans l’exposition Willem.

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