« Clarté » (1919-1928) : une revue qui fait place aux femmes

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Première revue communiste ou communisante qui ne soit pas consacrée à la théorie ou à la doctrine, la revue Clarté d’Henri Barbusse forme une tribune de la fraction jeune, de la première génération communiste qui s’insurge contre la guerre. Dans cette contestation, la lutte pour une société plus juste englobe la réflexion sur la question féminine.

Revue "Clarté"
Revue "Clarté"

Engagés à partir de 1921 dans la campagne d’adhésion à la IIIe Internationale, plutôt que de constituer un mouvement d’intellectuels rassemblés pour dénoncer le conflit, ils créent une revue bimensuelle « d’éducation révolutionnaire et de culture prolétarienne ». La plupart des jeunes journalistes restent proches du Parti communistePaul Vaillant-Couturier et Marcel Fourrier sont membres du parti, Jean Bernier est un sympathisant, tous gardent néanmoins leur indépendance de vue. La revue, illustrée par des artistes comme Fujita, Picasso ou encore Matisse, publie des textes de nombreux écrivains et poètes, parmi lesquels Jack London, Louis Aragon ou André Breton. La principale originalité de « Clarté » consiste à conduire sur le plan culturel un combat parallèle à celui que le Parti communiste mène contre la bourgeoisie.

De la nouvelle orientation fixée par Marcel Fourrier et ses amis résulte une attention plus prononcée portée à la question féminine dès la fin de l’année 1921. Jusqu’en 1925, plusieurs publications tournant le regard vers la Russie révolutionnaire et la libération des femmes entreprise par le gouvernement bolchévique apparaissent dans les rubriques de la revue.

Ainsi, les dispositions constitutionnelles déterminantes contenues dans le Code du 16 septembre 1918 sur les droits de la femme, comme le droit de vote, le mariage civil, le droit au divorce ou l’union libre, introduites par le nouveau pouvoir, sont mises en avant. Par ailleurs, la légalisation de l’avortement est opérée par la loi du 20 août 1920 et la revue relaie à ces lecteurs cette information essentielle.

Le premier numéro de la revue salue les militantes bolchéviques, comme Zlata Ionovna Lilina, journaliste et pédagogue, Angelica Balabanova, journaliste et éditorialiste, Nadejda Kroupskaia, pédagogue et collaboratrice politique de son époux, Lénine. Sous la plume de Francis Tréat, la revue rappelle que ces militantes sont à l’origine de nombreuses avancées sociales qui ont amélioré le sort des femmes : sur le plan juridique, des lois déterminantes relatives à la protection de la mère et de l’enfant, comme l’allocation de maternité, les congés obligatoires avant et après l’accouchement ou encore des rations supplémentaires de nourriture pour femmes enceintes et mères allaitantes. Sur le plan matériel, elles ont créé des infrastructures, et notamment des crèches, des orphelinats et des cuisines populaires. Cependant, les rédacteurs de la revue nourrissent la conviction que le combat des femmes ne peut se limiter aux seules revendications corporatistes. Ils proposent une perspective plus large. Il s’agit de mettre en place une lutte révolutionnaire qui vise l’abolition du capitalisme pour pouvoir libérer véritablement aussi bien l’homme que la femme.

Au cours de l’année 1923, deux longs textes parus sous la plume d’Alexandra Kollontaï, militante bolchévique de premier plan, insistent sur le rôle de l’Etat dans l’émancipation sociale, économique et culturelle des femmes. Reconnue comme une force économique incontournable, et en cela égale à l’homme, elle accède à un nouveau statut en tant qu’unité de travail. Les dirigeants communistes ont l’intention de l’affranchir de tout travail « improductif », comme par ex. des contraintes de la maternité ou, plus largement liées à la famille en proposant des infrastructures appropriées, c.ad. des crèches, des centres d‘éducation, des maisons de repos.

Dans l’optique de penser un Etat qui affranchit la femme de ses missions traditionnelles, la militante exprime une vision qui ne trouve pas l’approbation des rédacteurs de la revue. Elle vient à conclure que l’Etat doit se substituer à la mère pour assurer l’éducation de ses enfants. Quant à la relation mère-enfant, elle doit être dépassée. Plus efficace que l’éducation d’une mère, la pédagogie de l’Etat soviétique, dispensée dans les écoles maternelles et les maisons de l’enfance, sera à même de former une nouvelle génération, renonçant au sentiment de propriété au profit de « l’esprit collectiviste ». Alexandra Kollontaï aborde également la situation des mères-filles, rejetées par la société capitaliste. Appelées à remplir leur mission économique dans l’intérêt général de la nation, comme tout autre citoyen, elles font l’objet d’une attention de l’administration qui leur fournit des aides matérielles et se charge d’accueillir leurs enfants dans les établissements scolaires.

Alexandra Kollontaï (1872-1952)

Alexandra Kollontaï (1872-1952)

Dans cette optique productiviste, l’ensemble des mœurs se trouvent métamorphosés ainsi que le rapport entre les sexes. Le mariage n’est plus considéré comme un acte définitif et perd son caractère officiel pour consacrer l’union civile de deux forces de travail entièrement libres et autonomes. Par conséquent, la distinction entre l’enfant naturel et légitime est abolie. L’adultère qui remet en cause les intérêts du ménage bourgeois disparaît ainsi naturellement. L’assurance d’un accès aux emplois dans les services de l’Etat proclamée par la loi mène au bannissement de la prostitution, considérée comme « une forme de désertion du travail ».

La rédaction de la revue prend soin d’informer ses lecteurs qu’elle ne partage pas tous les avis de la militante, et notamment sur l’organisation d’une éducation collective pour les enfants. De nombreuses voix critiques se soulèvent de part et d’autre contre les publications d’Alexandra Kollontaï qui finit par être écartée de la vie politique. Ses idées sur la sexualité et l’éducation des enfants ne furent probablement pas moins en cause que sa participation à l’opposition ouvrière.

Dans les années 1922-1923, « Clarté » s’attache à mettre en lumière la publication d’Henri Bru, « La dictature du bonheur » dans laquelle l’auteur expose les raisons de l’oppression de la femme à travers les époques. Dans les différents extraits publiés par la revue, l’auteur reprend les thèses marxistes de Friedrich Engels sur la famille, explique comment l’état de servitude de la femme est lié à l’apparition de la propriété privée. Elle était devenue un objet d’appropriation dans une société patriarcale : de cette perspective, l’adultère était considéré comme un vol et réprimé, la virginité assimilée à « une pratique de probité commerciale ».

De nombreux clartéistes, comme Jean Bernier et Montrevel, considèrent que le féminisme porte l’empreinte de la culture bourgeoise et devient à ce titre inopérant. Pour eux, l’évolution des mentalités vers l’émancipation de la femme advient spontanément avec l’instauration du régime bolchévique. Cet idéalisme prolétarien s’estompe avec l’intervention de Victor Serge. En 1926, il prend l’initiative d’analyser de plus près la réalité sociale de la condition féminine en Russie. L’écrivain révèle que les circonstances politiques et économiques des années chaotiques de la Révolution jusqu’en 1919 ont pesé sur la portée émancipatrice des lois et décrets sur la libération morale et sexuelle. L’état déplorable des finances, le blocus imposé par les Alliés, la pauvreté et la famine ont mené à un renforcement de la cellule familiale, dernier rempart dans une société en quête de survie. De plus, la paysannerie russe n’accepte pas la désacralisation du mariage et revendique son caractère religieux. Victor Serge interprète l’attachement profond à la famille patriarcale comme résultant des formes de l’économie rurale. Les contradictions de la politique soviétique, en réintroduisant le droit à la propriété, renforceraient également l’égoïsme et l’esprit de possessivité des paysans.

N’ayant jamais atteint une large audience, « Clarté » incarne avant tout l’espoir que fut pour les jeunes intellectuels l’adhésion aux idées communistes au sortir de la Grande Guerre. Pour eux, seul un bouleversement total des valeurs pouvait façonner une société nouvelle, où la libération de la femme de toute dépendance et oppression s’appuierait sur une catégorie décisive, celle du travail pour chacun. Selon ces jeunes intellectuels, privilégiant un communisme quelque peu poétique voire utopique, s’accordant une indépendance de vue par rapport à la ligne du Parti, mais aussi une liberté de parole aux intervenants par apport au point de vue de la rédaction, c’est la participation à l’effort collectif de production qui est au cœur des rapports sociaux et des relations entre la femme et l’homme.

 

Pour aller plus loin :

 

Alain Cuénot, « Clarté 1919 – 1924 », Tome 1 : « Du pacifisme à l’internationalisme prolétarien » , Tome 2 « Du surréalisme au trotskysme », Paris, L’Harmattan, 2011 ;

Alain Cuénot, « Clarté (1919-1928) : du refus de la guerre à la révolution » in Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n°123, 2014 ;

Nicole Racine-Furlaud, « Une revue d’intellectuels communistes dans les années vingt : « Clarté » (1921-1928) in revue française de science politique, 17e année, n°3, 1967 ;

« Avant-gardes artistiques et politiques autour de la Première Guerre mondiale », présentation par Jean-Paul Salles, éd. Latresne, 2007.

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Cet article fait parti du dossier Féministes tant qu’il le faudra !.

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