Le choix d’une vie sans enfant

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 18/01/2022 par Olivia Alloyan

En France, moins de 5% des femmes choisissent de vivre sans enfant. Qui sont ces femmes qui « s’écartent de la norme dominante du faire-famille » ? Le choix de ne pas devenir parent est un phénomène sociologique minoritaire qui concerne autant les hommes que les femmes. Qu’est-ce qui motive cette volonté de ne pas devenir mère ou père ? Voici quelques ouvrages de réflexions pour nous aider à mieux comprendre ce choix rendu possible depuis la légalisation de la contraception et de l’avortement.

Pixabay@JillWellington/1968images

Un choix minoritaire peu documenté

La sociologue Charlotte Debest, fait partie de cette génération d’universitaires et d’auteures qui s’est intéressée à partir des années 2010 à ce « fait social inexploré » .

En 2014, elle publie Le choix d’une vie sans enfant issu de sa thèse de doctorat de sociologie. Elle y présente les résultats de son enquête sociologique sur les femmes et les hommes qui choisissent de ne pas devenir parents qu’elle nomme les « SenVol » des personnes Sans ENfant VOLontairement.

Elle en rappelle les résultats et les conclusions dans son intervention vidéo en ligne sur le site de la Bm de Lyon organisée dans le cadre de l’événement Féminisme 2021. Selon elle, “Les femmes SenVol interrogent par leur choix les normes sociales et les normes de genre. D’ailleurs, elles dérangent car elles dérogent à la différence entre les femmes et les hommes”.

A travers son enquête sociologique basée sur des témoignages, la sociologue s’est intéressée aux pressions sociales qui s’exercent sur ces individus. Si ce choix peut être féminin ou masculin, ses conséquences ne sont pas les même. En effet, la pression sociale, l’injonction à la maternité est plus forte sur les femmes que sur les hommes. La culpabilisation est plus forte et les femmes subissent là encore plus le poids de la normativité familiale et de la responsabilité de la transgression de ces normes. L’ordre social s’exerce donc différemment sur les femmes et les hommes.

Selon le Centre d’observation de la société, la part de la population qui ne souhaite pas avoir d’enfant demeure très faible : 4,4 % chez les femmes et 6,8 % chez les hommes. Parmi les raisons invoquées dans cette enquête de l’Ined de 2010 par les femmes et les hommes volontairement sans enfants se trouvent pêle-mêle : « l’allongement des scolarités, les difficultés d’insertion dans le monde du travail, les difficultés de conciliation vie professionnelle/maternité qui ont eu pour effet de repousser dans le temps la formation des couples (…) mais aussi la perte d’influence de l’Eglise catholique et le meilleur contrôle des naissances. »

Enfin, « chez les plus diplômés, le projet d’avoir des enfants semble arriver « trop tard » du fait des normes sociales et du déclin de la fertilité avec l’âge. Une partie des adultes deviennent beaux-parents en formant un couple avec une personne qui a déjà des enfants ce qui leur convient. »

De plus en plus de témoignages engagés et courageux

L’infertilité peut être volontaire ou non.

Dans Une vie sans enfant : un bonheur est possible (2018), Isabelle Tilmant propose des pistes de réflexion pour les femmes et les couples qui s’interrogent sur la place à donner ou non à la parentalité, biologique ou adoptive. Elle propose de nous aider à mieux comprendre le désir ou le non-désir d’enfant, le projet ou le non-projet de parentalité ainsi que les différents positionnements qui peuvent exister par rapport à la parentalité (voir le sommaire de cet ouvrage sur CAIRN).

Je ne veux pas être maman d’Irene Olmo (2020))

La bande dessinée peut être un bon moyen de dépassionner cette question toujours taboue dans la société actuelle de la non-maternité.

Dans ce récit autobiographique, l’auteure choisit le ton humoristique pour aborder les situations souvent culpabilisantes auxquelles sont confrontées les femmes qui font ce choix hors norme.

Des films documentaires donnent la parole à des femmes qui expliquent leurs différentes raisons de ne pas vouloir être mères.

Destins de femmes sans enfants d’Isabelle Moeglin (2009), présente des témoignages de femmes qui ont choisi de vivre sans enfants. L’intérêt de ces portraits est d’incarner des motivations diverses et de donner à voir différents parcours de vies de femmes qui ne sont pas fondés sur la maternité.

La vidéo (51 mn) Choisir d’être une femme sans enfant, d’Isabelle Moeglin est visible sur YouTube.

En 2021, la journaliste et essayiste militante Fiona Schmidt (voir son blog TGIFiona) s’interroge sans détours sur le poids des clichés de la société qui pèse sur les femmes qui refusent d’enfanter. Avec son titre volontairement provoquant : Lâchez-nous l’utérus ! : en finir avec la charge maternelle, elle dénonce la virulence d’une pression sociale qui s’exerce toujours sur les femmes et la culpabilisation qui en découle.

Les normes sociales de genre ont-elles évolué depuis les luttes féministes des années 70 ? “Même 50 ans après la légalisation de la pilule et de l’avortement en France, être une femme, c’est être une mère : être nullipare, volontaire ou, plus souvent, involontaire, c’est donc être reléguée en D2 de féminité.”

Elle considère que “la question de la maternité ou de la non-maternité concerne vraiment toutes les femmes.” et dénonce le fait de devoir toujours se justifier en permanence de ce choix alors que “personne ne demande aux (futures) mères pourquoi elles ont voulu un enfant”.

Son compte Instagram, Bordel de mères connaît un franc succès.

En 2021, Chloé Chaudet, maîtresse de conférences en littérature comparée à l’université Clermont-Auvergne, livre son témoignage avec J’ai décidé de ne pas être mère.

Entre le témoignage et l’étude universitaire, elle souhaite s’adresser au grand public en racontant son cheminement mais aussi l’écho que produit son choix dans la société française. Elle écrit « Je ne veux pas d’enfant et la société me perçoit encore comme une anticonformiste radicale ». Pourquoi ce choix est-il toujours aussi subversif ?

Retrouvez l’interview croisée “Tuer la mère ? (2021) de Marie-Jo Bonnet, historienne et militante féministe, et Chloé Chaudet où, à une génération d’écart, elles expliquent les raisons de leurs choix de ne pas avoir – eu – d’enfant.

Marie-Jo Bonnet évoque les mobilisations féministes des années 70 où la libre maternité et la contraception sont revendiquées dans la lignée de (soit 20 ans après) la publication du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir  qui avait fait date dans l’histoire du féminisme en France en 1949. Ces deux revendications sont résumées dans le fameux slogan “Un enfant : si je veux, quand je veux” et dénoncent la pression de l’injonction à la parentalité dans le sillage de la précurseure féministe Simone de Beauvoir.

Marie-Jo Bonnet rappelle notamment que certains psychanalystes des années 70 affirmaient qu’une femme devait être mère pour être accomplie.

Pas d'enfant ça se défend !En 2011, dans Pas d’enfants, ça se défend ! : enquête sur le phénomène des non-parents, Nathalie Six posait déjà les questions qui dérangent :

“Au fond, sait-on vraiment pourquoi on fait des enfants ? N’est-ce pas un obstacle à l’épanouissement personnel et professionnel ? Dans un monde surpeuplé et pollué, n’est-il pas égoïste de prendre trop de place en fondant une famille ? Les enfants ne coûtent-ils pas trop cher aux individus et à la société ?”

L’auteure a enquêté auprès de dizaines de femmes et d’hommes qui ne ressentent pas le ” devoir de procréer “. “Parmi ces ” non-parents “, il y a des amoureux exclusifs, des artistes, des carriéristes, des religieux, des traumatisés de l’enfance, des éternels adolescents, des écologistes, des malthusiens convaincus, ainsi que des militantes féministes qui ont fait de leur refus d’enfanter un étendard”.

Une autre sociologue, Anne Gotman s’est intéressée au profil des personnes volontairement sans enfant dans son livre Pas d’enfant, la volonté de ne pas engendrer (2017).

Son livre s’appuie sur des entretiens et aborde les motivations et le sens de ces choix individuels sous l’angle de la sociologie, de la démographie, de l’anthropologie et de la psychanalyse.

Ces femmes qui n’ont pas d’enfant.

L’aspect psychologique est plus développé dans cet autre ouvrage d’Isabelle Tilmant avec Ces femmes qui n’ont pas d’enfant : la découverte d’une autre fécondité (2010).

L’ouvrage ouvre à la compréhension nuancée du vécu des femmes qui n’ont pas d’enfant par choix ou par impossibilité. Il offre des pistes de réflexion pour toutes les femmes et les couples qui s’interrogent sur les enjeux de la parentalité.

La psychologue Edith Vallée – qui avait publié en 2005 Pas d’enfant, dit-elle…, les refus de la maternité – publie également de nombreux articles sur le sujet des Childfree dans son blog.

Elle écrit en 2015 : “Je vais les nommer Childfree, comme le font les Américaines : littéralement « femmes libres d’enfant », formulation que je précise en traduisant, « femmes libres de l’obligation à faires des enfants. » L’expression s’oppose à Childless (less = sans) « femmes sans enfant » qui porte dans sa formulation une connotation de tristesse, une nostalgie de ne pas être mère.”  Ainsi la langue anglaise permet une nuance entre deux aspects d’une même condition existentielle (à la différence de la langue française).

GINKS : sans enfant pour des raisons écologiques

Ces dernières années ont vu les motivations écologistes reprendre de l’importance et devenir l’une des principales raisons invoquées par les non-parents volontaires (avec la précarité des conditions de vie).

Deux émissions de France culture se penchent sur le phénomène des GINKS, ceux qui se définissent comme “Green Inclination… No Kids” c’est-à-dire “Engagement vert… pas d’enfants”. Un acronyme qui vient des Etats-Unis, où cette tendance a été médiatisée en 2010 par une essayiste et journaliste au Huffington Post, Lisa Hymas.

Ce choix radical pour des raisons environnementales est défendu pour “ne pas surpeupler encore plus la planète et épuiser les ressources naturelles”. Ne pas avoir d’enfant serait donc le geste le plus fort pour réduire notre empreinte carbone.

Selon Lisa Hymas, les ginks ne cherchent pas à faire de prosélytisme écolo, elles/ils veulent en revanche sortir de l’ombre (et de la honte ?) les femmes sans enfants.

Les ginks font parler d’elles/d’eux avec leurs positions environnementales radicale. Ces childfree by choice ont donné un sens écologique à leur mouvement qui leur permet de briser un tabou social.

Mais le débat sur les moyens de réduire notre empreinte carbone en ayant pas – ou moins – d’enfants semble toujours ouvert car les études se contredisent.

Une infograghie publiée par l’AFP à l’occasion de la sortie du rapport du GIEC en 2018 a suscité une polémique (cf article Express), “certains n’ont pas apprécié que la décision d’enfanter soit mise sur le même plan que de “renoncer à un vol transatlantique” ou “abandonner la voiture à essence”.

L’article de l’Express poursuit : “Dans une interview au site catholique Life Site, l’un des auteurs de l’étude avait précisé que “le vrai problème n’est pas d’avoir des enfants, mais la société de forte consommation dans laquelle ils vont naître”. Dans l’étude, les scientifiques n’ont pas pris en compte les possibles modifications du mode de vie des générations suivantes, mais ont calculé l’empreinte carbone des enfants en fonction de celle des parents. Si le mode de calcul est donc critiquable, il fait particulièrement écho aux alertes du GIEC, qui prévoit (si rien n’est fait contre les émissions de gaz à effet de serre) une hausse des températures de 5,5 degrés d’ici 2100.”

Ne pas avoir d’enfant est un droit “discret” qui découle du droit à la maîtrise de la fécondité comme le disait la sociologue Erika Flahaut.

Ne pas avoir d’enfant est aussi un choix individuel revendiqué.

Les adultes qui font ce choix de vie revendiquent de plus en plus de reconnaissance dans leur société et de visibilité dans les médias ou les réseaux sociaux.

Leurs motivations sont souvent plurielles et très diverses d’un individu à l’autre mais c’est l’argument de la liberté qui reste le plus souvent avancé par ces militants d’un nouveau genre.

Pour aller plus loin :

  • No children, no cry [Revue Le Sextant, 2019], un numéro complet avec des éléments historiques coordonné par Anne-Sophie Crosetti et Valérie Piette.
  • Sans enfants [dossier de la Revue Travail, genre et société, 2017] / dossier coordonné par Anne Gotman et Clothilde Lemarchant, un dossier sur “le choix, parfois même la cause” de celles et ceux que les anglo-saxons appellent désormais childfree, et non plus childless, qui trouvent dans le contexte social et culturel contemporain un écho plus accueillant que ne pouvait l’être une pratique jugée hier asociale. Des questions sur les motivations professionnelles : “Le choix professionnel précède-t-il celui de ne pas avoir d’enfant ou bien ce dernier donne-t-il à l’investissement professionnel des opportunités accrues ?”.
  • A l’enfant que je n’aurai pas, Linda Lê, Nil Editions, 2011
  • L’article « Repenser l’égalité femmes-hommes au prisme du refus de maternité de Charlotte Debest, 2014, Revue des politiques sociales et familiales.
  • Un article du site Madmoizelle (2021) sur les Childfree stérilisés, ces Millennials qui ont grandi avec la perspective d’un avenir instable et effrayant, teinté par les crises sanitaires, politiques et écologiques.
  • Le regret d’être mère (2019) d’Orna Donath qui a mené une enquête de terrain auprès de mères qui relativisent leur expérience de la maternité et expriment leur regret d’être mère même si elles affirment aimer leurs enfants.

 

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