Voyage au coeur du noir

- temps de lecture approximatif de 18 minutes 18 min - Modifié le 16/06/2016 par FGrignoux

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Pour la 4ème fois, à la fin du mois de mars, les auteurs de romans policiers font escale sur les quais de Lyon. Si vous avez du flair, vous avez suivi les routes du polar de Sherlock Holmes à Maigret et d’Agatha Christie à Fred Vargas et vous êtes peut-être un des 7OO OOO lecteurs de la série « Millénium » de Stieg Larsson.


Le roman policier né au milieu du 19ème siècle aux Etats-Unis avec Edgar Alan Poe et son roman Double assassinat dans la rue Morgue, (1841) a conquis le monde entier en se déclinant sous différentes formes : roman d’énigme, thriller, polar historique, roman d’espionnage, roman noir…Le roman noir fait son apparition aux Etat-Unis en même temps que la prohibition (1919). Dans un ordre social bousculé où apparaissent les premiers effets de la corruption moderne avec son cortège de gangsters, le roman noir restitue le milieu sombre des grandes métropoles américaines. Dans une continuité logique, le genre “hard boiled” (dur à cuire) met en scène un nouveau personnage, détective ou policier solitaire et désabusé. La limite entre le héros et le milieu qu’il combat est parfois mince.



C’est l’époque des grands auteurs du genre comme Dashiel Hammet, Raymond Chandler et d’autres qui seront traduits en français et paraitront en France après la deuxième guerre mondiale dans la célèbre collection de la Série Noire chez Gallimard. Le roman policier et en particulier le roman noir a connu un regain de popularité depuis une vingtaine d’années : James Ellroy avec Le quatuor de Los Angeles, Jean-Claude Izzo avec la trilogie marseillaise et le suédois Henning Mankell sont parmi les principaux artisans de ce renouveau. Que disent les romans noirs parus depuis 1968 ? Ce n’est plus l’individu seul qui est criminel, c’est le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption dans lequel nous vivons qui produit les individus criminels, ce monde que la loi et la justice recouvrent sans l’organiser.



Des USA à la Nouvelle Zélande en passant par le Mexique et l’Islande nous vous proposons un choix d’auteurs contemporains qui ont redonné leurs lettres de noblesse à ce genre.

[*Pour les Etats-Unis*]

Le canard siffleur mexicain, par James CRUMLEY, Gallimard



- Le privé C. W. Sughrue, vétéran du Vietnam est chargé, par des frères jumeaux colossaux qui possèdent une animalerie et la plus grosse collection privée d’armes des Etats-Unis, de faire payer à Norman l’Anormal une note faramineuse de poissons tropicaux. Après quelques joints et des dialogues délirants, Norman embauche Sughrue pour retrouver sa mère qu’il n’a pas vue depuis l’âge de six ans. A bord d’un van aménagé, l’épopée commence à travers les Etats-Unis et le Mexique. Cette histoire aux héros déglingués est aussi le regard amer et sombre porté par Crumley sur l’Amérique.

La route de tous les dangers, par Kris NELSCOTT, Ed. de l’Aube

– Nous sommes à Memphis en 1968, la grève des éboueurs dure depuis plusieurs jours, la tension s’amplifie entre les communautés, le Black Panther Party fait des recrues. Le détective privé Smokey Dalton reçoit la visite d’une jeune femme blanche, Laura Hathaway, qui cherche à comprendre pourquoi sa mère lui a légué, à lui, un « nègre », une grosse somme d’argent. La petite et la grande histoire se rencontrent habilement. Smokey et Laura vont se lancer corps et âme dans une enquête qui les conduira jusqu’à leur enfance et fera ressurgir un passé douloureux et trouble. Plus leurs recherches suscitent d’intensité et d’émotions, plus le climat social dans la ville devient explosif. On approche de ce funeste 4 avril où Martin Luther King doit participer à la grande manifestation de Memphis.

D’une très grande force aussi bien dans l’histoire, pleine de suspens, que dans l’ambiance nourrie de réalités historiques, ce livre offre aussi une occasion particulière de se souvenir de 1968.

Soul Circus, par Georges PELECANOS, Ed. de l’Olivier


- À Washington, on parle beaucoup du procès de Granville Oliver. Ce caïd de la drogue est accusé de meurtre par son ancien bras droit, Phillip Wood, et il risque la peine de mort. Ses avocats font appel au détective Derek Strange pour retrouver l’ex-petite amie de Wood. Si cette dernière vient témoigner au procès tout peut basculer… Strange, pour qui la peine capitale est intolérable, n’est pas dupe des méfaits d’Oliver. Mais on ne choisit pas toujours ses clients…

- Retrouver tous les romans de George Pelecanos sur : Polarnoir

Un hiver de glace, par Daniel WOODRELL, Payot&Rivages


- Daniel Woodrell nous narre la quête d’une jeune fille partie à la recherche d’un père disparu, moins par amour filial que par nécessité impérieuse, pour ne pas perdre le peu qu’il lui reste. Car il faut dire que cette petite de seize ans doit s’occuper seule de ses deux petits frères et s’accommoder d’une mère devenue folle. L’enjeu est de pouvoir garder la maison dans laquelle tout ce petit monde survit et que la disparition du père met en péril. Voilà le tableau est brossé et il s’avère dur, brutal, foncièrement noir même si la neige recouvre les paysages de cette campagne reculée américaine.


[*Pour la France*]

Meurtres pour mémoire, par Didier Daeninckx, Gallimard

- A Toulouse, le meurtre de Bernard Thiraud résonne en écho avec celui de son père, Roger, vingt ans plus tôt, le 17 octobre 1961, à Paris, lors de la manifestation organisée par le F.L.N. Le préfet s’appelait, faut-il le rappeler, Maurice Papon. Chez les Thiraud, les hommes sont professeurs d’histoire et ont une fâcheuse tendance à percer à jour les zones d’ombre qui entourent le passé de certains fonctionnaires trop zélés durant l’Occupation. Voilà tout le savoir faire de Daeninckx : une enquête classique au départ lui permet d’évoquer les hontes de l’histoire de France, et de rendre aussi hommage dans un premier chapitre vibrant et évocateur aux Algériens victimes de la police française lors de ce noir jour d’octobre.

Citoyens clandestins, par DOA, Gallimard


- Dans le contexte géopolitique complexe et angoissant de l’année 2001, entre la destruction du World Trade Center et la perspective des élections présidentielles françaises de 2002, cet énorme et brillant thriller explore avec un sens de la réalité bluffant, les rouages occultes de l’Etat français (industrie de l’armement, services secrets, etc..) aux prises avec une menace terroriste à l’arme chimique.

Le rythme de l’action, qui joue sur la multiplicité des points de vue de personnages nombreux et très divers, est époustouflant.

- le blog de DOA

Ils sont votre épouvante, et vous êtes leur crainte, par Thierry JONQUET, Ed. du Seuil


- Ce vers de Victor Hugo offre un titre superbe à ce roman qui donne un vision implacable de notre société et fait déjà résonner la colère des laissés-pour-compte. Une jeune enseignante, toute fraîche sortie de l’I.U.F.M., rejoint son premier poste dans un collège du 9-3 ; elle découvre le paysage et l’ambiance, comme les décrivent les médias mais là c’est pour de vrai : les trafics divers, la vie des HLM, l’influence montante des salafistes. Lakdar, enfant de cette glauque réalité, élève très doué en classe, semble promis à un futur meilleur. Pourtant, une blessure mal soignée à la main, le laissera handicapé, brisant net son espoir de devenir auteur de BD ; comme si son destin lui maintenait à toute force la tête sous l’eau, il plongera inexorablement dans la noirceur. C’est un livre sombre et essentiel, d’un humour caustique sur les aberrations de l’Education nationale ; il prend racine dans notre monde le plus proche, et nous assène comme un coup de poing une réalité qu’il est urgent de ne plus ignorer.

Lorraine connection, par Dominique MANOTTI, Payot&Rivages


- Ce roman très documenté (l’auteure est journaliste au « Courrier international »), évoque la tristement célèbre « Affaire Daewoo », avec en toile de fond, le rachat de Thomson par Matra/Daewoo au détriment d’Alcatel… La rude et simple vie des ouvriers lorrains de l’usine de Pondange, dont l’incendie met « le feu aux poudres », paraît bien légère et insignifiante face aux arcanes magouilleuses du monde des affaires et de la politique internationales…Plutôt effrayant…

Boulevard des branques, par Patrick PECHEROT, Gallimard


- Dans le Paris de 1940 vidé par l’exode, le détective privé Nestor (bonjour monsieur Burma !) est chargé de la protection d’un neuropsychiatre. Mais pas pour longtemps, car dès les premières pages le médecin se suicide d’un coup de seringue, à moins qu’il n’ait été aidé…

Dans le même temps, un train évacue les malades d’un asile d’aliénés de Clermont-de-l’Oise : « Deux mille dingues en chemin de fer. Ca devait valoir le jus ». Dans un Paris troublé, entre fachos, anarchistes, trafiquants et collabos, Nestor mène l’enquête. C’est souvent drôle, dans une écriture qui utilise de façon subtile l’argot et les réalités historiques.

[*Pour l’Europe*]

Torche humaine, par Mark BILLINGHAM, Ed. du Masque


- Il y a 20 ans, une adolescente a été brûlée vive. Plus tard, on a établi qu’elle était un “accident”, la vraie cible étant la fille d’un gangster londonien. Aujourd’hui, Rooker, le coupable, est sur le point d’être remis en liberté ; et Carol Chamberlain, qui l’avait jadis coffré, a des doutes sur sa culpabilité. D’autant qu’un “copycat” est à l’œuvre. On est en pleine guerre des gangs. Turcs et Irlandais s’entretuent pour occuper le terrain fructueux de l’East End. L’inspecteur Thorne va s’associer à Chamberlain pour extorquer à Rooker des infos lui permettant de faire tomber le gang Ryan. Une fois de plus victime de ses “certitudes” qui lui ont déjà joué plus d’un tour, manipulé par les gangsters turcs, Thorne est bien mal armé face à des bandes puissantes et structurées, qui affichent leur mépris devant l’impuissance des flics à prouver quoi que ce soit.

Le martyre des Magdalènes, par Ken BRUEN, Gallimard


- Ken Bruen , l’auteur de la série des R&B, les inspecteurs Roberts & Brant, deux flics londoniens, violents, pourris, mais poilants , plonge avec ce roman dans le passé de ces filles-mères reniées par leurs familles, exploitées dans les couvents catholiques où elles lavaient leurs pêchés comme blanchisseuses. Mélange réussi de rage sociale et d’humour vengeur.

- Retrouver Ken Bruen sur : les ondes noires

L’immense obscurité de la mort, par Massimo CARLOTTO,Métailié


- Deux braqueurs prennent en otage une femme et son fils de 8 ans et les tuent. L’un des braqueurs est condamné à perpétuité et l’autre s’enfuit avec le butin. Le roman est écrit à deux voix : celle du père dont la vie s’est éteinte avec la mort de sa femme et de son fils, et celle du prisonnier atteint d’un cancer. Ce dernier demande un recours en grâce et le pardon du père. Un récit sans pitié.

Les chiens de Riga, par Henning MANKELL, Ed. du Seuil

- Sur une plage du sud de la Suède, un canot pneumatique s’échoue avec à son bord les cadavres de deux hommes tués par balle. Le commissaire Kurt Wallander, chargé de l’enquête, sans grand enthousiasme au départ, et ses inspecteurs Martinsson et Svedberg vont découvrir que l’embarcation et ses occupants sont originaires d’un pays de l’est. Il sera ensuite établi qu’il s’agit de deux criminels lettons. Le major Liepa arrive de Riga pour prêter main forte aux Suédois ; mais de retour dans son pays il est assassiné. C’est au tour de Wallander de gagner la Lettonie, un pays qu’il ne connaît pas et où il devra apprendre à affronter les surveillances, les mensonges et les menaces.

Wallander est un personnage très touchant qui imprègne le roman de son caractère désabusé et lui donne son rythme si particulier fait de force et de lenteur, loin de toute frénésie.

La femme en vert, par Arnaldur INDRIDASON, Points

- D’entrée nous sommes plongés au cœur de la tourmente : au cours d’une fête d’anniversaire, sur une colline dans la banlieue de Reykjavik, un bébé machouille tranquillement un objet qui se trouve être un os humain ! Sur le chantier d’une maison en construction, on découvre un squelette, enterré là depuis soixante ans, le bras levé comme dans un dernier geste désespéré. Le commissaire Erlendur, chargé de l’enquête, suit une piste ténue : une femme, en manteau vert, vient régulièrement ramasser les fruits de groseilliers plantés sur la colline. La plongée dans le passé est brutale : en particulier les pages qui évoquent la vie cauchemardesque d’une femme face à la violence monstrueuse d’un mari ; une femme qui tente de sauver coûte que coûte ses enfants. Dans le même temps que celui de l’enquête, Erlendur vit son propre drame : sa fille, Eva, lui lance un appel au secours avant d’être hospitalisée, dans le coma et enceinte. Indridason nous offre un roman sombre, froid, pluvieux, à l’image du climat islandais, mais d’une écriture saisissante, puissante, d’une grande force évocatrice.

[*Et ailleurs dans le monde*]

Morituri, par Yasmina KHADRA, Ed. Baleine


- Morituri est le premier volet de la trilogie. Le personnage principal, le commissaire Llob (en arabe : coeur pur) ce flic algérois désenchanté enquête sur la disparition de la fille d’un certain Ghoul Malek, un homme très influent et particulièrement redouté “au temps du parti unique”. L’enquète met le commissaire Llob, musulman non intégriste, sur la piste d’un groupe chargé d’éliminer des intellectuels algériens et lui permet de remonter jusqu’à ceux qui les manipulent et que le roman désigne comme une “mafia politico-financière”. Dans Alger effarée, mafieux, grosses huiles, assassins fanatiques, cynisme et embrouilles financières. Qui manipule qui ? Et tout au fond du puits, l’espoir qui brille encore. Et l’humour qui, dans l’horreur, ne désarme pas.

Le pic du diable, par Deon MEYER, Seuil


- 3 personnages en quête d’harmonie, l’inspecteur Griessel, flic usé et alcoolique, Thobela Mpayiphelli, géant noir ex combattant anti-apartheid et Christine la femme prostituée, vont se croiser au cours d’une enquête qui doit venir à bout d’une série de meurtres d’enfants. Les trois destins se mêlent dans un récit remarquablement construit. Ce nouvel opus de l’auteur sud-africain Déon Meyer est époustouflant à la hauteur des drames antiques et des meilleurs romans psychologiques.

La bicyclette de Léonard, par Paco Ignacio TAIBO II, Ed. Payot & Rivages


- L’écrivain mexicain José Daniel Fierro, sorte de double littéraire de Taïbo II, peine à écrire un roman sur son grand-père, Angel del Hierro, anarchiste dans la Barcelone des années 20. Fierro s’est cassé la cheville dans les escaliers de la Cinémathèque, cantonné chez lui, pour pour occuper son temps libre il s’abonne au cable, et là sa vie change : il découvre le basket-ball féminin. Et lorsque la joueuse Karen Turner disparaît, Fierro, amoureux par télévision interposée, se lancera à sa recherche, jusqu’à Ciudad Juarez. On croise aussi Jerry Milligan, immortalisé sur une photo lors de l’évacuation de l’ambassade américaine à la fin de la guerre du Vietnam où il semble aider une vieille femme à monter dans l’hélicoptère alors qu’il tente de la faire descendre !…Et bien sur il y a aussi Léonard de Vinci : « celui qui devait inventer la bicyclette et le sourire énigmatique féminin ». C’est un roman tissé serré, complexe et exigeant, mais la lecture n’en est que plus savoureuse.

- Pour mieux connaître cet écrivain :Paco Ignacio Taibo II : du drapeau rouge au roman noir

Salle d’embarquement, par Chad TAYLOR, C. Bourgois


- Mark Chamberlain est cambrioleur dans la ville d’Auckland. Une nuit, alors qu’il écume un immeuble cossu, dans un appartement, il découvre une photo de classe où il figure à côté d’une adolescente : Caroline May. Or, des années plus tôt, en 1979, Caroline a disparu, juste avant le crash d’un DC-10 qui avait fait de nombreuses victimes et traumatisé la Nouvelle-Zélande. La jeune fille était-elle ou non dans l’avion ? Plus que la réponse à cette question le roman de Chad Taylor nous plonge au cœur des émotions de ses personnages : le cambrioleur Mark, l’inspecteur Harry Bishop chargé de l’enquête à l’époque, impuissant à retrouver Caroline et rongé par l’alcool, Varina une amie de Caroline. Pourtant on est loin de toute psychologie, ce sont surtout les faits et gestes des personnages qui dominent ; grâce à cette écriture très visuelle, la douleur et la solitude qui les tenaillent deviennent palpables, créant une atmosphère troublante et mélancolique.

[*Pour continuer le voyage sur le net*]




- Quais du polar, le site du festival international de Lyon

- Géopolar, la géographie du polar

- Pol’art noir, du polar en général au roman noir en particulier

- A l’ombre du polar, l’histoire du roman policier

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