Une invitation à la lecture et au voyage

Viens à la maison …

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 06/08/2021 par mj

George Sand dit qu'on peut classer les hommes suivant qu'ils aspirent à vivre dans une chaumière ou dans un palais. Mais la question est plus complexe. "Qui a château rêve chaumière, qui a chaumière rêve palais. Mieux encore, nous avons chacun nos heures de chaumière et nos heures de palais. Ces deux réalités extrêmes encadrent nos besoins de retraite et d'expansion, de simplicité et de magnificence" nous dit Gaston Bachelard dans son essai La Poétique de l'espace. Ainsi la maison rêvée doit tout avoir, de l'espace pour laisser l'imagination s'évader autant qu'être un cocon douillet dans lequel se recentrer sur l'essentiel. Peut-être cela est-il le cas plus particulièrement quand on est face à un travail de création ?

Maison d'Anatole France - Baie de Somme (Photo François-Xavier Poulain)

Que l’on aime la quitter pour mieux la retrouver ou que l’on soit plutôt du genre casanier « La maison est un état d’âme » nous dit Gaston Bachelard. Notre maison, nous la façonnons à notre image. Dès lors toutes les cabanes, tous les abris, toutes les chambres peuvent faire office de chez-soi.

La maison, si tant est qu’on en ait une, c’est ce lieu à soi, ce nid douillet que l’on s’aménage, un prolongement de soi-même comme un reflet de notre vie intime. C’est aussi l’endroit où se logent les souvenirs.

Dès la petite enfance, la littérature enfantine donne de la matière aux jeunes lecteurs pour fantasmer la maison idéale. Les illustrateurs de livres pour enfants, contrairement aux architectes, n’ont de limites que leur imagination pour concevoir cet abri rêvé : maisons dans les arbres, dans des objets. On se projette enfant dans ces maisons fabuleuses, biscornues, rondes, souterraines ou perchées, et même parfois dans du beurre comme Dame tartine.

Quand on est enfant on rêve donc de vivre dans une maison hors normes. Cela est-il différent à l’âge adulte ? Qu’en est-il des artistes pour qui l’imagination est le point de départ de la création ? L’imagination débordante des artistes les pousse-t-elle justement à se créer des univers fantasques et hors du commun?

Un lieu pour tenir le monde à distance tout en l’écrivant

Se sentir bien quelque part pour trouver l’inspiration. Voilà ce à quoi la plupart des écrivains aspirent. Bien sûr cela n’est pas qu’une question d’imagination, les moyens matériels dont chacun dispose facilitent grandement les rêves de grandeur.

Victor Hugo, comme beaucoup d’autres, a pu concrétiser son rêve d’habitation grâce au succès commercial de ses publications. « La maison de Guernesey sort toute entière des « Contemplations ». Depuis la première poutre jusqu’à la dernière tuile, « Les Contemplations » paieront tout. Ce livre m’a donné un toit. » confessait-il.

De la maison palace à la simple cabane, les écrivains ont vécu et travaillé dans des endroits divers, chacun ayant eu une manière unique de les habiter, avec toujours pour objectif la création. Même voyageur, l’écrivain est par essence un casanier. En effet une routine sédentaire est bien souvent nécessaire pour faire naître une œuvre.

L’importance du rituel

Il y a un temps pour chaque chose dit-on,  il y aurait-il également un lieu pour chaque chose ? La cuisine pour être en famille, la chambre pour l’intimité.

Forcément on se dit que pour l’écrivain la pièce centrale de la maison est celle qui lui fait office de bureau. Souvent il est question de rituels, Victor Hugo et Virginia Woolf par exemple écrivaient debout.

« Le cabinet de travail, l’atelier de création est souvent le cœur battant de la maison d’écrivain, un peu mystérieux avec ses portes fermées et ses rituels secrets » explique Evelyne Bloch-Dano dans son livre Mes maisons d’écrivains

Alors le cliché de l’écrivain retranché dans son officine pour satisfaire son éternel besoin de solitude et d’élévation, mythe ou réalité ?

Pour certains il est même nécessaire de sortir de la maison. Nathalie Sarraute écrivait chaque jour dans un café dont le brouhaha ambiant stimulait son inspiration.

Wikimedia CC /Le Lookout de la maison de Hauteville à Guernesey. Pièce dans laquelle Victor Hugo écrivait/ auteur : Rumburak3

Effectivement aucune règle ne prévaut en la matière, chacun sa façon d’occuper l’espace : tourné vers la lumière et le paysage comme Victor Hugo dans son look-out d’Hauteville à Guernesey ou à contre-jour dans l’obscurité comme Balzac. De la sobre cabane d’Henry David Thoreau à la demeure éblouissante de Pierre Loti il y en a pour tous les goûts et pour tous les modes de vie.

Voici quelques-uns des refuges d’écrivains les plus inoubliables où il a dû faire bon temps écrire et où, aujourd’hui, les lecteurs que nous sommes viennent retrouver les vestiges de l’étincelle créatrice.

Une maison comme un jouet

Il y quelques années, dans l’avion qui m’emmenait au Chili j’étais plongée dans l’autobiographie de Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu. Je me réjouissais de poser enfin le pied sur ces terres australes tant arpentées en littérature. Et surtout, cerise sur ce voyage, découvrir la Casa de Isla Negra, dernière demeure du capitaine poète au bord de l’océan Pacifique. La visite de cette maison admirablement conservée et transformée en musée, au milieu de toutes les merveilles rapportées de ses voyages fut une fête. Tout autour de moi l’écho lointain des vers de Pablo Neruda résonnait.

Maison de Pablo Neruda à Isla Negra (Photo M.J.)

« J’ai construit ma maison comme un jouet et j’y joue du matin au soir », disait -il. Il avait plusieurs maisons dans lesquelles il jouait donc.

Pour le poète il est un temps où il est salutaire d’aller habiter sa maison. En effet quoi de plus ludique que de faire d’un poème une maison ou d’une maison un poème.

Ce voyage avait tout d’un pèlerinage. Voilà ce que sont bien souvent les maisons d’écrivains, des lieux de pèlerinage où l’on part chercher l’âme d’un artiste.

Au plus proche de la nature

Autres terres inspirantes que j’ai eu la chance de fouler, celles d’Henry Miller à Big Sur, au sud de San Francisco. Des côtes escarpées surplombant

Big Sur, Californie (Photo M.J.)

le Pacifique. L’auteur américain compare ces paysages au paradis. C’est à cet endroit qu’il avait trouvé la paix. Expérience dont il fait le récit dans Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, ouvrage dans lequel il raconte sa vie rudimentaire sur cette côte sauvage. Il porte un regard sur l’environnement de l’écrivain de manière générale et notamment la problématique qui se pose à lui pour s’inscrire dans un lieu donné.

«En plus de tous les autres problèmes avec lesquels il doit se débattre, l’artiste livre un perpétuel combat pour sa liberté. Je veux dire trouver un moyen d’échapper à l’absurde routine qui menace de briser tous ses ressorts. Plus que tout autre mortel il a besoin d’un entourage harmonieux ? En tant qu’écrivain ou peintre il peut travailler n’importe où. L’ennui, c’est que là où la vie est bon marché, la nature accueillante, c’est précisément là qu’il a le moins de chance de pouvoir se procurer ce petit minimum nécessaire pour que le corps et l’âme tiennent ensemble. Un homme de talent doit vivre en marge, ou créer en marge de sa vie. Le choix est difficile. » Henry Miller

 

Intérieur de la cabane de Henry David Thoreau à Walden Pond / auteur Namlhots

Chez les américains l’exemple même de la simplicité et de la vie proche de la nature est incarné par Henry David Thoreau et sa cabane dans les bois. Cette expérience est racontée dans Walden ou la Vie dans les bois en 1854. La simple cabane devient alors palais.

 

Face à la mer

Villa Malaparte à Capri, photo Bernard Blanc sur Flickr -CC

Aux antipodes de la cabane dans les bois, la villa insolite de l’écrivain italien Curzio Malaparte à Capri. Bijou architectural posé sur un rocher surplombant la mer. Son toit  terrasse mythique a été immortalisé par Jean-Luc Godard dans Le Mépris en 1963.

Le prix Nobel de littérature portugais José Saramago avait choisi l’île de Lanzarote aux Canaries comme dernier refuge. Un havre d’inspiration et de paix, qu’il surnommait « mon radeau de pierre ».

Le poète Gallois Dylan Thomas avait jeté l’ancre dans une maison à juste titre appelée le Boat house à Laugharne dans l’estuaire de la Tâf, au pays de Galles.

Maison de Dylan Thomas à Laugharne. Image Pixabay

Nous avons déjà évoqué Victor Hugo qui pouvait inlassablement admirer la Manche depuis son fameux Look-out de Guernesey où il rédigea Les Misérables. Pour une visite c’est ici.

Des lieux inspirants…

Les paysages français offrent également des belles sources d’inspiration.

Anatole France avait choisi le temps de l’été 1886 d’occuper une maison à Saint-Valery-sur-Somme, donnant  sur la Baie.

Hôtel les Roches Noires à Trouville où aimait séjourner Marguerite Duras (Wikimedia)

Marguerite Duras avait acquis en 1963 l’appartement  n°105 de l’ancien palace les Roches Noires à Trouville, elle y passait tous les étés. Celle qui disait « Regarder la mer, c’est regarder le tout » ou encore « Appelez-moi Marguerite Duras de Trouville », avait trouvé dans cet endroit une source d’inspiration inépuisable.

Loin du formalisme intellectuel parisien, Jean Anouilh venait quant à lui  gouter aux joies de la liberté et de la légèreté dans le basson d’Arcachon dans la villa des Pêcheurs au Cap Ferret.

Villa des pêcheurs au Cap Ferret où vécu Jean Anouilh, photo Bernard Blanc sur Flickr -CC

 

…Et ressourçants

 

Maison Maurice Genevoix à Saint-Denis-de-l’Hôtel, Loiret, France (Wikimedia)

Maurice Genevoix, installé sur sa table de travail à Saint-Denis-de-l’Hôtel sur les bords de la Loire, trouvait les mots justes pour évoquer son émotion face au fleuve. « Ma plume reste en suspens, j’écoute et mon cœur s’émeut : c’est la Loire, le courant de la Loire qui atteint l’étrave d’une pile, se soulève au musoir de pierre, s’entrouvre en éventail, et passe …et toute la nuit vivante est là dans la chambre (…) C’est ainsi que grandit l’amour. Je voulais désormais une maison au bord de la Loire. » C’est le prix Goncourt 1925 qui lui a permis d’acheter, comme tant d’autres écrivains, cette maison où vivre et écrire. Lui qui avait vécu les horreurs de la Grande Guerre avait enfin trouvé un endroit où célébrer la vie et l’écriture.

Les grands espaces

La ferme de Mbogani de Karen Blixen au Kenya qui servira de cadre et de sujet à l’élaboration de son livre La ferme africaine dans lequel elle raconte son quotidien dans sa plantation et son engagement auprès des populations locales.

La ferme de Karen Blixen à Mbogani aujourd’hui transformée en musée. Photo Karen Blixen museum in Nairobi /wikimedia /auteur : Schreibkraft

Peut-être ces paysages vous sont-ils familiers, surtout si vous avez pleuré en regardant Out of Africa avec Meryl Streep et Robert Redford. En effet les extérieurs du film on été tournés sur la propriété même de Karen Blixen.

 

Maison de Mark Twain à Hartford. (Wikimedia)

Mark Twain à Hartford dans le Connecticut, où l’auteur écrivit ses œuvres emblématiques Les aventures de Tom Sawyer et Les aventures de Huckleberry Finn.

Evidemment ceci n’est qu’un petit aperçu  car la liste est loin d’être terminée.

Rien ne vaut une visite pour sentir l’âme d’une maison

Quoi de plus simple que de rendre visite aux plus grands écrivains au détour d’une rue, d’un voyage ? Le statut de « Maisons des illustres » est même devenu un label crée par le Ministère de la Culture depuis 2011.

Voici quelques pistes pour organiser un périple littéraire grâce à la Fédération nationale des maisons d’écrivains ou tout simplement en suivant la Route des maisons d’écrivains.

Le site Maisons d’écrivains présente plus d’un centaine de demeures dans le monde entier. Faites-vous plaisir !

Pour en connaître davantage sur la symbolique de la maison

Gaston Bachelard, La poétique de l’espace

Mona Chollet, Chez soi, une odyssée de l’espace domestique

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One thought on “Viens à la maison …”

  1. Benand dit :

    Tes articles sont tous FORMIDABLES, Myriam !

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