Un musée, une collection, des bibliothèques et vous : le lauréat !

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 23/02/2021 par mj

Depuis 2014, le musée des Confluences édite la collection Récits d’Objets. Raconter l’histoire de l’humanité et du vivant en faisant dialoguer sciences naturelles et sciences humaines, c’est l’objectif de cette collection. Le principe : inviter un écrivain à faire d’un objet du musée le cœur d’une fiction. Un téléphone, un rare châle de soie de mer, un fossile et un fragment de météorite sont les premiers objets choisis par Jean-Bernard Pouy, Emmanuelle Pagano, Philippe Forest et Valérie Rouzeau. Deux nouveaux titres sont venus récemment compléter cette collection, L’Ourse qui danse par Simonetta Greggio et Fardo par Ananda Devi, aux éditions Cambourakis. A cette occasion, le Musée des Confluences et les bibliothèques municipales de Lyon Part-Dieu, 2ème et 4ème Croix-Rousse se sont associés autour d’un concours d’écriture.

Crédit Photo : © Musée des Confluences / Olivier Garcin
Crédit Photo : © Musée des Confluences / Olivier Garcin

C’est ainsi qu’un miroir mantique, une marionnette d’hippopotame et un crâne de smilodon ont été exposés dans les bibliothèques
A la manière des auteurs-trices de Récits d’objets, l’enjeu était de donner une nouvelle vie à ces objets du Musée des Confluences en les transportant dans un univers imaginaire. pas moins de 78 candidats ont participé à ce concours.  Le jury composé de bibliothécaires de la BmL, de responsables du Musée, de la conseillère éditoriale de récits d’objets et de Stéphane Duchêne, membre de la rédaction du Petit Bulletin, a désigné le lauréat. C’est donc Maxime Dejob avec sa nouvelle Vie et œuvre de Désiré Solé qui remporte cette édition 2021.

Nous publions ici son texte et vous invitons à  découvrir l’ensemble des textes primés sur le site de la Bibliothèque municipale de Lyon et du Musée des Confluences.

 

Vie et œuvre de Désiré Solé

Paru initialement dans Les Annales de la littérature de fantasy, novembre 1987

Le petit Désiré naît en 1867 au cœur du pays d’Issoire dans la ferme familiale. Ses deux parents dont les prénoms ne nous sont pas parvenus sont paysans. Ils meurent du choléra en 1872 laissant Désiré orphelin. Le bambin est recueilli par une voisine, religieuse. Elle lui enseigne le latin et le grec ancien. On sait qu’il se passionne très jeune pour la littérature courtoise : quelques ouvrages trouvés dans la bibliothèque secrète de la préceptrice. À quinze ans il quitte définitivement l’Auvergne et se rend à Paris. Désireux de continuer sa formation intellectuelle il passe ses journées au Collège de France et tente d’obtenir une bourse universitaire qu’on lui refuse. Il travaille donc quelque temps comme manutentionnaire aux halles centrales. Rapidement il souhaite fuir cette vie de misère et il prend la décision de partir pour les États-Unis. Il accoste à New York en 1885. On ne sait pas grand-chose de cette époque. Les sources les plus sérieuses parlent de petits boulots au sein d’ateliers clandestins dans le Lower East Side. En 1887 il fuit à nouveau l’infortune et entreprend la traversée du continent jusqu’à Los Angeles. En 1891 Solé y travaille alors comme facteur. Il se marie l’année suivante avec Margaret Auburn, secrétaire médicale. En 1901 il fait la rencontre décisive de William Warren Orcutt, célèbre géologue pétrolier connu aussi pour ses contributions à la paléontologie. Solé lui signifie son amour pour la science et Orcutt décide dès lors de l’inviter à des fouilles qu’il organise dans les fosses de goudron de La Brea, au cœur de la cité angeline. Un matin d’automne de la même année Solé met au jour un crâne de félin à dents de sabre. Cet événement doit être considéré comme l’instant où toute son existence bascule.

Le smilodon fatalis californicus, nom taxonomique du félidé, crée à l’intérieur de lui un terrible abysse. À la suite des fouilles, littéralement hanté, il est incapable de reprendre pied dans son quotidien et développe une profonde dépression nerveuse. Margaret, avec qui sa relation était déjà compliquée depuis plusieurs années (Désiré ne voulait pas d’enfant) demande le divorce. Solé parvient tant bien que mal à conserver son travail et trouve une chambre dans le quartier de Watts. Quelques mois plus tard, à trente-huit ans, son entrée en littérature l’empêche de mettre fin à ses jours. Il écrit la première année quelques nouvelles dont il est plutôt satisfait. Il les propose à plusieurs gazettes de Los Angeles et San Francisco mais n’essuie que des refus. Ses angoisses reprennent. Il brûle ses textes. À la suite de cet échec il démissionne du service des postes et avec très peu d’argent il part découvrir les muséums d’histoire naturelle de San Diego, Seattle ainsi que l’académie des sciences de Californie. Il prend des notes, lit des ouvrages, étudie des comptes-rendus de fouilles archéologiques. Il compile ses données et en janvier 1906 il entreprend l’écriture d’un roman, The mountains of Harzeth que l’on pourrait traduire en français par Les montagnes de Harzeth.

Désiré Solé y raconte l’histoire d’une enfant aristocrate, Adelia, vivant dans les Cornouailles. Jeune fille turbulente, elle prend un malin plaisir à martyriser la chienne de la maison. Le majordome, inquiétant personnage la punit en la poussant dans une mare de goudron, désolation taboue à l’extrémité du domaine. Adelia se débat mais ne peut éviter la noyade. Elle se réveille dans un environnement inconnu. Elle est rapidement recueillie par Farcod qui la cache et lui apprend à survivre dans ce monde. Farcod est mi-homme mi-chouette. Dans le monde de Harzeth, toutes les espèces du règne animal sont intellectuellement et technologiquement égales. Pendant des millénaires le monde était organisé en familles qui représentaient chaque espèce. Mais Fatalis, roi des tigres à dents de sabre qui vit au sommet des montagnes jaunes s’est employé à croiser chaque espèce génétiquement et ainsi il créa le chaos. Aujourd’hui il règne sans merci sur le monde. La mission d’Adelia est simple : si elle veut retourner d’où elle vient, elle devra d’abord vaincre Fatalis et rétablir l’harmonie sur Harzeth.

Solé achève l’écriture de Harzeth en mai 1908. Dès le lendemain il part à la rencontre des éditeurs de Los Angeles. L’histoire n’intéresse personne. Elle est trop compliquée lui dit-on. Il simplifie les noms des personnages, dresse les arbres généalogiques des familles. En vain. Solé ne perd pas espoir. Malheureusement il meurt d’une attaque cardiaque très peu de temps après, à l’âge de quarante et un ans. Un malheur ne venant jamais seul, l’immeuble qu’il occupait brûle dans un incendie. Par miracle, il avait oublié son manuscrit chez un ami (mais par quel miracle peut-on oublier la prunelle de ses yeux ?), manuscrit que cet ami abandonnera dans un vieux carton au fond de son grenier. Sa petite fille a récemment retrouvé le texte. Connaissant mes travaux et mon accointance pour les œuvres littéraires du début du vingtième siècle elle m’en a fait don. Je possède l’entièreté des feuillets, 618 précisément. Ils sont en très bon état. Ce trésor est inestimable. J’essaie depuis quelque temps de les faire éditer. J’en ai déjà parlé à quelques relations et j’espère que cette note ici-même finira de convaincre la profession. Le bref résumé que j’en ai fait ne rend pas hommage à l’œuvre. C’est un texte iconoclaste dont la puissance romanesque est extraordinairement troublante. C’est surtout un texte fondamental pour bien saisir l’importance de la révolution scientifique au début du siècle dernier, de son gigantesque impact sur l’art en général et les fantasmes qu’elle a imprégnés dans la littérature de cette époque en particulier. Le destin de Désiré Solé est tragique certes mais l’héritage qu’il laisse est immense, et pas seulement pour nous, aficionados de fantasy.

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