Les Voleuses de langue

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 28/06/2016 par FGrignoux

« Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle [...] elle sera poète elle aussi ! » écrit Arthur Rimbaud. Elles s'entêtent à écrire, elles, « les voleuses de langue », celles qui ont revendiqué à la suite de Virginia Woolf « une chambre à soi ».

© Pixabay
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Pour reprendre un titre de Laure Adler, Les femmes qui écrivent vivent dangereusement.
En dressant le portrait d’une cinquantaine d’auteures liées par la même soif d’écriture, depuis le Moyen Âge (Hildegarde de Bingen) jusqu’à aujourd’hui (Toni Morrison), cet ouvrage montre que les obstacles qui se sont sans cesse dressés devant elles les ont vouées à un anticonformisme qui les met en danger.
On ne les appelle plus Précieuses ridicules, Femmes savantes ou Bas-bleus, et un Barbey d’Aurevilly serait malvenu d’écrire de nos jours : « Étudiez leurs œuvres, ouvrez les au hasard ! Á la dixième ligne, et sans savoir qui elles sont, vous êtes prévenus, vous sentez la femme… » Mais ce n’est qu’après 1970 que les femmes écrivaines, « deuxième sexe de la littérature », ont pu prendre place dans le monde littéraire.

Les Prix, les Académies, les honneurs

Douze femmes seulement se virent décerner le Prix Nobel de Littérature. Gabriela Mistral, qui l’obtint en 1945, continue à passer pour la femme de Frédéric. En 1966, Nelly Sachs dut le partager avec Samuel Joseph Agnon.
Doris Lessing attendra d’avoir 88 ans pour être couronnée en 2007.

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En 1954, Simone de Beauvoir est la 3ème femme lauréate du Goncourt après Elsa Triolet en 1944 et Béatrix Beck en 1952.
Marguerite Yourcenar fut la première femme élue à l’Académie française en 1980.

Les Pionnières

Qu’elles se soient déclarées féministes ou non, certaines femmes écrivains ont défendu cette cause à partir du début du XXe siècle. Des romancières ont osé traiter de la jouissance sexuelle et de l’adultère sans culpabilité. D’autres, à l’exemple de Simone de Beauvoir, ont soutenu les luttes politiques et sociales de l’époque.
Virginia Woolf (1882-1941) dans les plus connues de ses œuvres non romanesques, notamment Une chambre à soi (1929) et Trois Guinées (1938) traite de l’avenir de l’éducation féminine et du rôle des femmes auteures dans les canons littéraires occidentaux.

Anaïs Nin (1903-1977) est devenue célèbre grâce à ses journaux intimes. Á l’âge de onze ans, cette pratique d’écriture secrète prenait la forme de lettres adressées à son père qui avait abandonné la famille. Elle a par la suite tenu son journal de façon assidue, jusqu’à sa mort. Elle est aussi l’une des premières femmes à écrire des ouvrages érotiques. Son écriture met particulièrement l’accent sur la bisexualité féminine.

La Maison de l’inceste (1936) :
Anaïs Nin a écrit ce que ce texte avait été pour elle « comme la Saison en enfer d’une femme… l’expérience de la naissance originelle dans la mer « . Et ce sont les rêves, les sensations, les images et les réminiscences qui le tissent, subtilement.

Inceste : tiré du « Journal de l’amour » : journal inédit et non expurgé des années 1932-1934.

Dominique Aury (1907-1998) publie Histoire d’O en 1954 chez l’éditeur Jean-Jacques Pauvert sous le pseudonyme de Pauline Réage. C’est l’un des romans les plus controversés du XXe siècle. Non seulement il a fait scandale au
moment de sa publication mais il a provoqué une enquête judiciaire et fait couler des encres de couleurs bien différentes.

Pour une lecture narratologique d’Histoire d’O, lire l’article de Muriel Walker dans :
Études littéraires, vol. 33, n° 1, 2001, p. 149-168.

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Les féministes des pays anglo-saxons ont vu en la poète Sylvia Plath (1932-1963) une figure emblématique, l’archétype du génie féminin écrasé par son mari, Ted Hughes, lui-même poète, et par une société littéraire dominée par les hommes. Son roman La Cloche de détresse a été publié sous pseudonyme l’année de sa mort.


Claire Etcherelli a su transcrire dans Élise ou la vraie vie (1967) le monde du travail, l’usine les relations humaines conflictuelles, et, plus que tout, le racisme. Ce roman, prix Fémina 1967, a eu un réel succès populaire, conforté par une adaptation au cinéma.

Les « Guérillères »

Il aura fallu ces pionnières qui ouvrirent la brèche du « Moi » pour que d’autres s’y inscrivent. Des écrivains femmes s’engagent dans un mouvement de libération de la forme littéraire, que l’on pourrait par jeu appeler le MLFL, tout en contestant les inégalités entre les sexes en matière de création artistique. Á partir de 1970 s’opère donc une transformation irréversible du rapport des femmes à la littérature. Les éditions Gonthier créent la première collection « Femmes », les Éditions des Femmes sont fondées en 1974.

« C’est un pari, un risque pris, que des textes écrits par des femmes, fassent travailler la langue, y fassent apparaître, pourquoi pas, une différence sexuelle. » Antoinette Fouque, Le Débat n° 59, mars 1990

L’œuvre de Monique Wittig (1935-2003) a beaucoup marqué le mouvement féministe et les théories de dépassement du genre. Son roman Les Guérillères (1969) décrit la vie, les rites et les légendes d’une communauté entièrement composée de femmes. Vivant entre elles, partageant une sexualité lesbienne, elles rejettent les images traditionnelles et aliénantes.

Xavière Gauthier et Marguerite Duras, Les Parleuses, Minuit, (1974) :
Dans une maison, derrière une fenêtre, deux femmes parlent. Elles parlent lentement, entre de longs silences, cherchent leurs mots, les trouvent ou ne les trouvent pas, se taisent encore, essayent d’autres mots, se contredisent, se coupent, oublient le magnétophone, essayent de se souvenir, essayent de parler, avancent, se perdent, se retrouvent, se perdent encore, mais avancent toujours, sans modèle, sans plan, sans prudence et, pour la première fois peut-être, sans la peur du censeur. D’où vient que ces propos soient publiés dans leur état premier ? qu’on les livre sans correction aucune ? qu’on ose proposer à la lecture cette incohérence, ce désordre confusion, cette opacité, ces redites, ce piétinement de la parole ? D’où vient que ce qui n’est pas du tout écrit, remanié, mis en forme, élucidé, fascine à ce point le lecteur ? Quel est le mystère de cet écrit de la parole ?
Est-ce parce qu’il est, enfin, celui de la femme ? celui à venir ?

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Interview de Xavière Gauthier sur le site de l’INA

Les romans de Régine Deforges, d’un ton très libre, voire libertin, sont souvent des plaidoyers féministes défendant le droit des femmes à s’assumer seules, jusque et y compris dans leur sexualité, laquelle peut être le lesbianisme. Le plus exemplaire d’entre eux est Blanche et Lucie publié en 1977.

Chantal Chawaf avec Retable : la rêverie, son premier livre, inaugure à la fois les toutes nouvellement créées Éditions des Femmes et ce que la critique de l’époque a appelé « l’écriture féminine » (aux côtés d’Hélène Cixous, de Catherine Clément, Julia Kristeva et Luce Irigaray).

http://www.chantal-chawaf.com/

Les Héritières

La notion d’« écriture féminine » s’installe véritablement quand Hélène Cixous publie La Jeune Née (1975)
écrit avec Catherine Clément. Impossible de définir une pratique féminine de l’écriture, d’une impossibilité qui se maintiendra car on ne pourra jamais théoriser cette pratique, l’enfermer, la coder, ce qui ne signifie pas qu’elle n’existe pas. Mais elle excédera toujours le discours que régit le système phallocentrique ; elle a et aura lieu ailleurs que dans les territoires subordonnés à la domination philosophique-théorique. Elle ne se laissera penser que par les sujets casseurs d’automatismes, les coureurs de bords qu’aucune autorité ne subjugue jamais.

Lire à ce sujet : La notion de nature dans les théories de l’« écriture féminine » par Merete Stistrup Jensen.

Annie Ernaux a publié à ce jour une bonne quinzaine de livres. Son exigence, son regard unique, au scalpel, sa manière de décrire la violence sociale, sa volonté de dire l’indicible l’ont imposée.
Á un critique qui lui parlait de la violence d’être femme dont témoignent ses livres et lui demandait de situer cette violence par rapport au féminisme comme lutte sociale ou comme genre littéraire, elle a répondu : « Je ne me suis jamais située par rapport aux différentes doxa qui se sont succédées sur le féminisme. Si je dois me reconnaitre dans un discours sur la condition de la femme, c’est davantage dans celui de Simone de Beauvoir. Pour moi, bien plus que les différences sexuelles, ce sont les différences sociales qui structurent une personne. Cela dit, je suis très attentive à la réalité d’être femme, au vécu des femmes dans ce monde soumis à la domination masculine. »

Louise Lambrichs avec Le Journal d’Hannah (1993), arrache des pages à la vie d’Hannah, une femme juive qui échappe aux camps hitlériens. Pour sortir vivante de la guerre, Hannah doit avorter d’une enfant, Louise, dont la vie, tel un fleuve souterrain, viendra inonder ses nuits. L’avortement, mis en parallèle avec le génocide, l’interpénétration entre le rêve et la réalité, entre l’Histoire officielle et l’histoire d’Hannah, nourrissent ce journal intime au point de le rendre universel.

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Depuis son premier livre en 1985, Marie N’Diaye s’affirme comme l’une des meilleures romancières françaises. Son dernier roman, Trois Femmes Puissantes (Prix Goncourt 2009), se compose de trois récits entre lesquels courent des liens ténus. Au centre de chaque récit, une femme qui dit non. Une fois de plus, Marie N’Diaye confirme sa propre puissance de création. Elle est la seule femme vivante dont l’œuvre théâtrale figure au répertoire de la Comédie-Française.

Les Transgressives

Elles ont lu, médité, commenté les « féministes historiques » des 1970. Jeter leurs soutien-gorge par-dessus les moulins ne leur suffit plus, elles se fichent des frontières mais les franchissent parfois en porte-jarretelles noir. Nouvelles voix, nouvelles écrivaines ? L’écriture de soi pour mieux dynamiter l’intime.

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Kathy Acker (1947-1997) créé un style de prose féministe tout à fait nouveau : elle combine le plagiat, les techniques du cut-up, la pornographie, l’autobiographie, le trouble identitaire. En dépit de critiques répétées (notamment contre ses livres les plus connus, Sang et stupre au lycée (1984) , et Don Quichotte (1986) ), elle maintient qu’afin de mettre au défi les structures de pouvoir phallocentrique du langage, la littérature doit non seulement expérimenter avec la syntaxe et le style, mais également donner une voix aux sujets tus qui marginalisent les tabous communs. L’inclusion de sujets controversés comme l’avortement, le viol, l’inceste, le terrorisme et le féminisme vont dans ce sens.

L’Inceste (1999) de Christine Angot a été un pavé dans la mare de la bienséance, un choc, et pour certains un scandale. L’auteur abordait sans détours l’inceste (avec son père), son homosexualité, son mariage (passé), sa relation aux autres, les limites du dicible imposées tacitement par l’écriture de soi.

Dans La Vie sexuelle de Catherine M. (2001) la critique d’art Catherine Millet narrait de manière novatrice sa vie sexuelle, de la masturbation pendant l’enfance aux partouzes de l’âge adulte, en passant par sa sexualité avec son mari, Jacques Henric. Le livre, avec ses détails crus, sa prose distancée, son langage soutenu, ses chapitres d’où toute chronologie est bannie, a des allures d’installation conceptuelle.

D’après une critique, « la scandaleuse Virginie Despentes s’impose comme la chef de file d’une génération gaiement libertaire et décomplexée. » King Kong Théorie (2006) , un essai autobiographique, revient sur les liens de l’auteure avec les théories féministes autour de trois axes majeurs : la question de l’acte prostitutionnel, les enjeux de la pornographie et les problématiques inhérentes au trauma du viol.

La création littéraire des femmes : études et critiques

Les Voleuses de langue de Claudine Hermann, Éditions des femmes, 1976.

L’Écriture femme de Béatrice Didier, PUF, 1981

Le Silence des filles : de l’aiguille à la plume de Colette Cosnier, Fayard, 2001.

La Marche du cavalier de Geneviève Brisac, L’Olivier, 2002.

Les Femmes en littérature de Martine Reid, Belin, 2010.

Le Féminisme en 2010, un dossier de La Nouvelle Revue Française, n° 593, avril 2010.

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Le titre de l’article est emprunté à l’ouvrage de Claudine Hermann.

Annie Ernaux : bio-bibliographie Voir

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