La Réserve Bande dessinée de la bibliothèque de Lyon : un patrimoine méconnu

Chapitre 1 : L'histoire d'une collection

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 12/03/2021 par Henri

Constituée au fil des années, la Réserve Bande dessinée rassemble actuellement plus de 15000 albums, qui, à travers la riche production éditoriale des cinq dernières décennies, reflètent l’histoire du 9e Art depuis les origines. Bien vivante, la Réserve est alimentée en permanence, afin de constituer aujourd'hui le patrimoine de demain. Hormis la Bibliothèque de France qui a pour vocation de conserver tous les documents imprimés ou un établissement spécialisé comme la Cité Internationale de La Bande dessinée et de l’Image (CIBDI) à Angoulême, cette collection est exceptionnelle dans une bibliothèque publique française,

Détail d
Détail d'un rayonnage de la Réserve Bande dessinée

La mise en place de cette collection est liée tant à l’histoire du genre qu’à celle de la bibliothèque de Lyon elle-même.

 

Le contexte historique

 Longtemps considérée comme un «mauvais genre», par ailleurs inclassable eu égard à son caractère mixte (texte et/ou image ?) la bande dessinée n’a que tardivement fait l’objet d’une attention particulière et à plus forte raison d’une politique de conservation spécifique de la part des établissements culturels. La Bibliothèque de France qui, par vocation, rassemble l’intégralité des documents publiés en France, ne consacre que depuis peu un secteur spécifique à la bande dessinée. Les documents concernés étaient jusque-là disséminés, pour ne pas dire  égarés, dans divers secteurs de l’établissement.

Bibliothèque encyclopédique ayant également une vocation patrimoniale, la BM de Lyon La Part-Dieu, possède de longue date un certain nombre de documents remarquables dans le domaine de la bande dessinée (apparue dès le deuxième quart du 19e siècle).

« Monsieur Vieux Bois », (1837), par R. Töpffer, « inventeur » des histoires en estampes (BM Lyon, Fonds ancien)

 

Ces ouvrages, à l’origine souvent issus de dons privés, sont longtemps passés inaperçus dans la masse des collections.

Depuis le milieu des années 1940, la mise en place du Dépôt légal imprimeurs a permis d’intégrer systématiquement les nombreuses publications imprimées à Lyon (haut lieu de la création de bande dessinée) et dans la Région, comme le rappelle l’exposition Vlan !, réalisée par la Bibliothèque en 2017. Là encore, ces documents cantonnés à un circuit parallèle, sont longtemps restés ignorés.

 

« Fantax », créé à Lyon en 1946 (Dépôt légal imprimeurs)

 

De manière générale, c’est à partir des années 1970 que la bande dessinée, dont la publication sous forme d’albums s’est généralisée au cours de la décennie précédente, a commencé à faire l’objet d’acquisitions régulières par les bibliothèques publiques. Ces ouvrages étaient cantonnés dans les secteurs réservés au jeune public, à qui cette forme d’expression s’adressait traditionnellement.

Depuis, le genre a suivi une évolution qui l’a vu progressivement développer les formes et thématiques les plus variées, pour un lectorat de plus en plus diversifié, et à un rythme de publication sans cesse croissant.

Mais n’anticipons pas. A la bibliothèque de Lyon comme ailleurs, l’intérêt accordé à la bande dessinée à suivi une lente évolution.

 

Le cas du réseau lyonnais

La bibliothèque de Lyon est constituée d’un réseau, qui compte aujourd’hui 15 établissements de proximité situées dans les différents arrondissements de la ville, ainsi qu’un bibliobus, et une centrale à forte vocation patrimoniale installée dans le quartier de La Part-Dieu depuis 1972, et héritière d’un riche passé.

Comme évoqué plus haut, la bande dessinée (sous sa forme classique, dite franco-belge), longtemps destinée à un public jeune, était, jusqu’aux dernières décennies du 20e siècle, considérée comme un loisir, au mieux un peu pédagogique. A ce titre, elle était prêtée par les bibliothèques du réseau de proximité, dont c’était la vocation, ainsi que par le secteur jeunesse de la bibliothèque de La Part-Dieu.

 

Exemple de bande dessinée franco-belge

 

Par définition, ces documents n’étaient pas destinés à la conservation mais bien à la « consommation ».

Inversement, la bibliothèque de La Part-Dieu dont la majorité des documents, destinés à la conservation, n’étaient pas prêtés, ne se préoccupait que peu de bande dessinée. Mais, comme c’est au mitan des années 1970 que le 9e Art a amorcé un tournant vers l’âge adulte, appuyé par l’apparition d’études historiques et critiques, et la  réédition de classiques, le medium a commencé à lentement s’immiscer dans les collections patrimoniales par le biais de ses représentations les plus créatives.

 

« Corto Maltese en Sibérie », édition couleur grand format, Casterman, 1982

Couverture de Prince Valiant (Slatkine) -5- Prince Valiant Vol.5 (02/12/45-24/08/47)

Réédition en album de classiques de la bande dessinée. Ici, par les Ed. Slatkine, 1981

 

Parallèlement, il existait un secteur, situé à l’entrée de la bibliothèque de La Part-Dieu, sorte de premier cercle destiné à un large public, baptisé « Salle d’information générale », dont tous les documents étaient en accès direct. Ce secteur a, pendant une quinzaine d’années, constitué une riche collection d’albums représentatifs des années 1980-90, en consultation sur place et non destinés à être conservés.

 

Régis Franc, auto-édition, 1981

 

Moebius, Les Humanoïdes Associés, 1979

 

L’entrée officielle de la bande dessinée dans les collections de La Part-Dieu

 

 C’est en 1995 que la Bibliothèque de La Part-Dieu voit une évolution majeure impacter en profondeur son fonctionnement, son rapport aux documents et le service rendu au public. La « Départementalisation » consiste en la création de 9 secteurs thématiques dont la majorité des documents, en accès direct, sont désormais empruntables. L’ouverture à un plus large public via la diversification des acquisitions,  ainsi que la mise en place progressive du prêt des documents récents conservés dans le silo (magasin de stockage) sont les corolaires de cette nouvelle donne.

Ainsi, les mauvais genres (littératures populaires, polar, science-fiction) font leur entrée officielle et extensive dans les collections et la bande dessinée bénéficie désormais d’un large espace au sein du Département Langues et Littératures.

Une généreuse subvention du Centre national du Livre pour constituer une collection de base (les grandes séries classiques) et un budget d’acquisition confortable destiné à suivre systématiquement la production éditoriale contemporaine, donnent l’impulsion nécessaire au développement du secteur. La collection s’ouvre rapidement aux formes émergentes de la bande dessinée de l’époque : roman graphique, édition alternative, manga et autres Comics…

 

L’un des premiers romans graphiques. « Maus » (Art Spiegelman), éd. française, Flammarion, 1987

 

Années 1990 : apparition du Manga sur le marché français. Ici, « Le Trou bleu », Casterman, 1996

Développement de l’édition alternative : l’exemple des Ed. Ego comme X, ici en 1996

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’optique d’une répartition équilibrée des collections, la politique d’achat du secteur bande dessinée de la Part-Dieu complète les collections du réseau de proximité, plus tourné vers le grand public et les formes traditionnelles (elles-mêmes en permanente évolution).

 

Bande dessinée et patrimoine : la constitution de la Réserve Bande dessinée (inventaire, rassemblement et stockage)

 Dès la départementalisation au tournant du 21e siècle, le secteur Bande dessinée de la Part-Dieu bénéficie de plusieurs éléments propices à la valorisation de ses collections : acquisitions importantes de nouveautés, possibilité de stockage et exploitation des collections archivées.

A la Bibliothèque de La Part-Dieu, le stockage en magasin est lié au désherbage (retrait régulier des documents plus anciens afin de faire place aux nouveautés dans les espaces publics). Il est donc possible d’intégrer les albums de bande dessinée aux collections patrimoniales.

Cependant, la visibilité des documents  stockés échappe dès lors aux bibliothécaires en charge de la bande dessinée, dont la gestion s’arrête là où commence celle du silo. La logique de stockage en magasin étant basée sur deux principes : la taille des documents et leur ordre d’arrivée, la notion de genre et de contenu n’existe pas sur les rayons et les albums de bande dessinée, comme les autres documents, sont disséminés dans la masse des collections générales, souvent sur plusieurs niveaux du silo.

Soucieux de connaître et de gérer au mieux les collections aussi bien contemporaines que patrimoniales, les bibliothécaires dédiés s’astreignent alors à un long travail d’exploration des collections déjà archivées afin d’inventorier les richesses de la bibliothèque, avec pour seuls instruments, leur connaissance de l’histoire du genre, la possibilité d’une recherche par auteurs dans le catalogue et, surtout, l’ «arpentage» systématique de kilomètres de rayonnages, à la recherche de pépites cachées.

 

« Poïvet », Ed. Futuropolis, 1990 (40×30 cm)

 

Ce travail se révélant fructueux, il s’est rapidement avéré pertinent de rassembler les documents identifiés afin de rentabiliser cet acquis par un gain en temps et en visibilité, donc en efficacité. Il était déterminant de pouvoir accéder en une seule fois aux rayonnages de la collection, et, par extension, en faciliter l’identification sur le catalogue.

 

Eventail d’albums des éditions Glénat, mis en évidence sur l’exposition « Vlan! » en 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par exemple, le travail de recherche en sera considérablement facilité pour les bibliothécaires souhaitant réaliser des expositions ou des présentations, mais aussi pour les chercheurs et étudiants et bien sûr, l’agrément du public dans toute sa diversité.

 

Stockage et espace disponible

A défaut d’un espace spécifique en accès direct pour le public (idéalement, une bédéthèque), l’enjeu principal fut avant tout de trouver un espace de stockage, en accès indirect, disponible pour accueillir une collection de plus de 10.000 documents et son accroissement. Vaste défi !

Une ouverture apparaît au tournant des années 2010, suite à l’accord passé avec le service du Bibliobus urbain.

 

Le Bibliobus et le secteur Bande dessinée adultes du Dpt. Littérature à La Part-Dieu (photos publiées par le magazine BambooMag, n°14, en 2011)

 

Précisons que la fonction du bibliobus, bibliothèque de proximité mobile, est de sillonner les quartiers non desservis par les bibliothèques fixes. Cependant, le personnel et les bureaux sont basés dans les bâtiments de la Centrale à La Part-Dieu et un important espace de stockage lui est réservé dans le silo. En général, les collections du bus, moins manipulées que dans les bibliothèques traditionnelles, restent en bon état. Elles étaient à l’époque intégralement conservées depuis plusieurs décennies. La collection de bande dessinée, riche de plusieurs milliers de documents et destinée au grand public, était très complémentaire de celle du secteur dédié de La Part-Dieu.

 

Exemples d’albums de la collection bibliobus

 

 

 

La collaboration entre les deux services a consisté à fusionner les différentes collections sur les rayons de l’espace de stockage du Bibliobus. Près de 2 ans de travail ont été nécessaires pour rassembler, intégrer et cataloguer les documents, issus de diverses sources.

 

La provenance des documents

Les documents progressivement recyclés dans la Réserve émanent de sources très diverses et couvrent l’histoire de la Bande dessinée depuis ses origines par le biais tant de documents originaux que de rééditions successives. La multiplicité des sources, qui permet entre autres de combler les lacunes, est le garant de la diversité et de la complétude de la collection.

Les sources auxquelles s’est abreuvée (et s’abreuve régulièrement) la Réserve Bande dessinée peuvent se décliner ainsi :

* Intégration des acquisitions et dons conservés dans le silo depuis de nombreuses décennies

* Intégration de nombreux documents du Dépôt légal imprimeurs  (actif depuis 1943)

* Fusion avec la Réserve du Bibliobus (voir plus haut)

* Intégration de collections annexes : par exemple, celle de la salle d’Information générale, 1980-1995 (citée plus haut) ou des collections d’attente constituées dans les années 1980 et inutilisées

 

 

* Désherbage courant des salles de la BM Part Dieu (Département Littérature depuis 1996 et autres départements proposant de la bande dessinée depuis les années 2010)

* Désherbage courant des bibliothèques d’arrondissements depuis les années 2010

 

 

Visibilité et mise à disposition des documents

Au fil de mouvements internes liés aux besoins de divers services, l’emplacement de la Réserve Bande dessinée a changé plusieurs fois à l’intérieur du silo. Cela a nécessité à chaque fois de  longs travaux de déménagement et de réorganisation. Les délais de mise à disposition des documents pour le public en ont parfois pâti. Néanmoins,  l’identification de la collection sur le catalogue a paradoxalement bénéficié de ces mouvements en permettant d’en affiner le traitement.

Après des années de nomadisme, et à l’issue de plusieurs mois de réorganisation, la Réserve bande dessinée a enfin trouvé un point d’ancrage officiel et une réelle légitimité !

 

La Réserve Bande dessinée en cours d’aménagement

 

D’ici à la fin 2021, les documents de la collection pourront être obtenus sur simple demande dans un délai de 15 minutes, à la banque de distribution du 2e étage. La majorité des albums sera empruntable, à l’exception des documents les plus anciens et/ou les plus précieux en exemplaire unique.

 

Le mois prochain, le second chapitre de cet article évoquera quelques documents remarquables de la Réserve et les aspects périphériques liés aux collections de bande dessinée.

 

 

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