La carte postale : un genre littéraire en particulier ?

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - par mj

Ecrire une carte postale serait un geste littéraire ? Pourquoi pas et je dirais même certainement. Un acte de résistance aussi à l’heure où les réseaux sociaux s’imposent comme des outils de communication sociale.

Pour beaucoup la carte postale reste associée à un rite de vacances, évoquant les ombres fraîches derrière les persiennes, les cheveux au vent et la peau caramel… mais au-delà de cette apparente légèreté la carte postale rappelle aussi quelque chose de l’ordre de la nostalgie, voire de désuet. Ce poème d’Aragon l’illustre parfaitement :

Tu m’as quitté comme une phrase inachevée
Un objet par hasard  une chose une chaise
Une villégiature à la fin de l’été
Une carte postale dans un tiroir

Écrire une carte postale voilà un geste incontournable et indémodable lorsque l’on visite un nouvel endroit. Quelques mots griffonnés au verso d’un coucher de soleil ou d’une église romane, une attention particulière portée au choix de la carte selon la personne à laquelle elle s’adresse. Le style aussi s’adapte à l’effet recherché : rassurer, surprendre, émouvoir ou encore impressionner… La carte postale est un symbole de communication populaire. Même si elle subit de plein fouet la révolution numérique, elle a encore beaucoup de choses à nous dire. Qui plus est cette bonne vieille carte postale a encore le vent en poupe. On la voit fleurir sur les éventaires des marchands de souvenirs quand la belle saison revient. Il s’en vend trois cents millions chaque année en France tout de même !

JLPC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Écrire une carte postale à l’heure du SMS, dont elle fait figure d’ancêtre, est bien un acte de résistance, une revanche de la relation concrète.

La carte postale en quelques dates

Dans l’histoire de la correspondance, la carte postale, apparue au début du XXème siècle, inaugure une communication épistolaire moderne caractérisée par la simplicité du style et la brièveté du message qui se trouve à découvert.

Jean-Michel Rousseau

Sébastien Lapaque dans sa théorie de la carte postale nous apprend qu’imaginée en 1865, la carte postale a été officiellement introduite en Autriche en 1869 rompant avec l’usage des correspondances cachetées. En France elle fut autorisée par une loi du 20 décembre 1872. À l’origine on écrivait quelques mots au verso sur la photographie ou dans l’espace réservé par l’éditeur à cet effet. Sa popularité fut immédiate.

Il nous apprend qu’en France la semaine de son entrée en usage, en janvier 1873, il s’en vendit près de sept millions et demi !

Le SMS de l’époque

La première carte postale photographique est apparue à Marseille en 1891. Son succès rapide suscita un engouement aussi bien dans les milieux bourgeois que populaires et elle devint rapidement un objet de la vie quotidienne. C’est le SMS de l’époque. Aujourd’hui la carte postale se pare d’un charme désuet. On n’en envoie plus ou très peu. On poste sur les réseaux sociaux. Comme le dit très sagement Julien Blanc-Gras, c’est le même principe, à une différence près. Le post sur Instagram signifie « regardez-moi ». La carte postale veut dire « je pense à toi ».

La carte postale reste aussi un plaisir simple et modeste. D’où le bonheur d’écrire des cartes postales à l’heure où le moindre moyen de communication nécessite un forfait.

Souvent, à tort bien sûr, il a été dit que le texte d’une carte postale était sans intérêt. On lui reproche ses énoncés relativement lisses sans véritable caractère informatif. Et si justement tout l’enjeu de la carte postale résidait dans cette supposée « pauvreté » stylistique? Même les plus grands artistes écrivaient des cartes postales.

Le style carte postale

Pour l’anecdote, Francis Scott Fitzgerald avait pour habitude de s’envoyer des cartes postales à lui-même. « Cher Scott, comment vas-tu ? J’avais l’intention de venir te rendre visite. » Beaucoup réalisaient de l’art postal comme Picasso, Cocteau ou Jacques Prévert, avec ses collages.

Écrire une carte postale est à la portée de tout le monde. Mais si le choix de l’illustration peut prendre du temps, le choix des mots est tout aussi important.

Beaucoup de choses ont été écrites sur les photographies au recto d’une carte postale : le choix de la couleur ou pas, le choix des lieux, l’effet artistique, le phénomène de collection pour qui s’intéresse à l’histoire, à l’architecture, à l’art et à d’autres sujets très variés… l’univers de la carte postale peut être caractéristique d’une époque, elle a ses codes propres, ses thèmes de prédilection, ses impératifs ! Comme l’illustre le livre de Manu Boisteau.

Le verso en revanche fait moins parler de lui. Que trouve-t-on au dos des cartes postales et surtout quelle sorte de littérature ?

« Envoyer une carte postale, c’est tenter de dire beaucoup en peu de mots. C’est une politique du fragment pour rendre compte du réel. Saisir l’instantané signifiant. Extirper le suc d’une rencontre en trois phrases, attraper au vol le mot qui claque. Jongler avec les stéréotypes pour s’en affranchir. Zoomer sur le détail pour capter l’ensemble, pointer la goutte d’eau qui révèle la nature de l’océan. »      Julien Blanc-Gras

La carte postale est une correspondance plus légère et plus économique que la lettre. Au début du siècle un demi-tarif était accordé au carte portant cinq mots au maximum sans compter la signature et dans les années 20 une ristourne supplémentaire était accordée aux cartes sans correspondance portant juste la signature de l’expéditeur. Il faut un certain talent pour exprimer ses sentiments en quelques mots comme nous le rappelle Julien Blanc-Gras. En cela le style carte postale flirte avec la poésie.

Carte postale Casablanca : Collection Jean Menjoulet 1923 (CC BY 2.0)

Pour la carte postale donc, le choix des mots est conditionné par la longueur de la prose imposée par l’objet lui-même. La forme brève est bien une forme littéraire à part entière.

Ce petit rectangle de papier revêt une dimension de légèreté au caractère éphémère et peut paraître trivial et anecdotique. Mais pas du tout. Au contraire, écrire une carte postale nécessite un petit peu plus de concentration que pour faire un like ou un poke.  Il s’agit en somme de rédiger une sorte de poème exclusif pour le destinataire.

Dans sa  théorie de la carte postale Sébastien Lapaque rappelle que l’on écrit les cartes postales avec de jolis mots, des mots de tous les jours. La fantaisie est de mise, avec de la couleur voire des dessins…

La carte postale permet de découvrir l’écriture des gens, souvent reflet d’une personnalité – chose si peu courante aujourd’hui.

Mais écrire une carte postale peut aussi s’avérer un devoir moral  par exemple quand il s’agit de donner des nouvelles à sa grand-mère. Voir même un enjeu social avec des codes propres qui reflètent les habitus d’une culture.

Le langage épistolaire de la carte postale un style normalisé

Même s’il est surtout et bien souvent question du temps qu’il fait, on retrouve dans une carte postale des formules types : « Baisers », « Grosses bises », « Je pense fort à vous », « Pensées de … », expressions simples mais qui expriment le lien affectif qui lie les personnes. Sans oublier ce « nous » ou « on » typique de l’écriture de la carte postale qui désigne un collectif en déplacement.

Les thèmes abordés quant à eux sont intemporels : usages sociaux, considérations sur le temps, la santé …

Il existe même des codes pour écrire une carte postale. On parle de convention. Dans les cours d’apprentissage du français proposés par TV5 Monde l’exercice de l’écriture de la carte postale n’est pas à prendre à la légère. Une sorte de marche à suivre pour écrire la carte postale parfaite.

1.Date : le jour, le mois (en lettres), l’année.
2. Appellation : « Chers amis, Chère maman, Salut», toujours suivie d’une virgule ou éventuellement d’un point d’exclamation pour « Salut ».
3. On précise le lieu où on se trouve : « Nous sommes en vacances dans un endroit de rêve, au bord de la mer, on se repose à la campagne, je suis aux sports d’hiver dans les Grisons, etc. »
4. On dit comment on va (forme physique et/ou morale) : « Je vais très bien, nous sommes en pleine forme, cela fait beaucoup de bien, on s’ennuie, etc. »
5. On raconte ce qu’on fait / a fait, on donne son emploi du temps habituel en vacances : « On lit, on se promène, on se baigne tout le temps, la gastronomie locale est formidable, etc. »
6. On parle du temps qu’il fait : « Il fait beau, chaud, un temps splendide, épouvantable, il pleut, le ciel est toujours bleu, etc. »
7. Annonce de retour : « À bientôt, on rentre le 10, on se retrouve à la fête de Tante Henriette, à plus, etc. »
8. Formule d’affection : « Affectueusement, tendrement, je t’embrasse bien fort, bises, bisous, etc. »
9. Signature : Prénom

Voilà de quoi aider ceux qui ne savent jamais qu’écrire à mamie.

La carte postale est utilisée comme un support matériel d’écriture mais aussi comme instrument d’une socialité littéraire, comme l’attestent souvent les archives d’écrivains. Dans ces dernières on se délecte des échanges entres de grandes plumes même sur carte postale.

La carte postale, un modèle poétique ?

L’exemple le plus célèbre d’écriture poétique inspirée de cartes postales est celui de Guillaume Apollinaire. Il réussit le tour de plume de donner des notes poétiques à une carte postale en décrivant la guerre de façon métaphorique.

Ainsi une carte postale envoyée par Apollinaire à son ami André Rouveyre en Août 1915 et publié dans le recueil Calligrammes sous le titre « Carte postale » :

“Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été”

Si vous avez des envies de voyages, lisez les dix courts poèmes écrits comme des cartes postales que Henry Jean-Marie Levet publia entre ses 26 et 28 ans et qui révèlent les fragments de l’existence du dandy voyageur de Montmartre, vice-consul à Manille et à Las Palmas. Le recueil Cartes postales et autres textes de Henry J.-M. Levet, a été  publié grâce aux soins de ses amis  Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud.

Un détournement oulipien ou la carte postale comme révélateur de l’infra-ordinaire

Georges Perec s’intéressait à l’infra-ordinaire. Lui qui disait « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire (…) Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas (…) Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire (…) comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? »

20 véritables cartes postales adressées à Georges Perec / Françoise Guichard
Collages papier réalisés à la main à partir des textes de Georges Perec

Interroger l’habituel et dresser un inventaire du quotidien, voilà la mission que se donne Perec dans L’Infra-ordinaire, en imaginant 243 cartes postales. Quelques extraits :

Vacances à Narbonne. Calme divin, cassoulet maison. Un peu de pétanque pour garder la ligne. Baisers.
En visitant la Manche. Bon repos. Belles plages. J’ai attrapé un coup de soleil. Baisers.
Nous sommes descendus au Carlton. On se laisse bronzer. Repas sublimes. Nuits terribles dans les boîtes. On rentre le 11.
L’hôtellerie suisse reste la première du monde. Et ses panoramas sont spectaculaires. On vous embrasse.

L’écriture de cartes postales devient un jeu dans lequel Georges Perec s’amuse à mixer 5 combinaisons bien précises que l’on retrouve dans toute carte postale écrite dans les règles de l’art : localisation-considérations-satisfactions-mentions-salutations. 

Objet de jeu littéraire, objet d’écriture poétique : la carte postale se révèle bien plus littéraire qu’il n’y parait !

Vintage Paris Cartes Postales

En effet, avec tout le mal que l’on fait au langage, l’écriture de cartes postales comme acte de résistance apparait aujourd’hui comme une évidence. 

Pour aller plus loin 

A lire :

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale

Le récit de voyage de Julien Blanc-Gras écrit sous forme de cartes postales, Envoyé un peu spécial

L’infra-ordinaire de Georges Perec

La carte postale de Socrate à Freud et au-delà de Jacques Derrida

La carte postale dans la fiction et l’auto-fiction 

Histoire de Claude Simon

Cartes postales d’Annie Proulx

La carte postale d’Anne Berest

A visiter :

Le musée de la carte postale

 

 

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