Quand les lettres se font littérature

Correspondances d’écrivains

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 23/09/2020 par mj

Ecrire une lettre, tout le monde en a fait l'expérience au moins une fois dans sa vie, à un ami, un parent, pour des raisons professionnelles ou administratives ... Si de surcroit vous êtes un grand écrivain en devenir (qui sait ?), vous aurez donné ainsi sans le vouloir, sans le savoir, une quantité de travail à la postérité. Car votre lettre, si tant est qu'elle soit conservée et qu'on la retrouve bien sûr, sera disséquée, analysée par un bataillon de critiques littéraires, de sociologues, d'historiens, de psychanalystes et j'en passe.

Il est vrai, qui de mieux placé pour écrire les plus belles lettres que celui dont la plume est l’outil quotidien ? Alors des correspondances d’écrivains oui bien sûr mais pourquoi et pour qui ? Quel intérêt pour la postérité justement? Et que nous apprennent ces écrits épistolaires sur l’écrivain et son œuvre que nous ne saurions lire dans les romans eux-mêmes ?

Bien sûr vous me répondrez à juste titre qu’à l’heure du mail et du texto la lettre se fait rare. Les vraies lettres sur papier spécial ou à entête auront peut-être vocation à disparaître…

Et pourtant si Madame de Sévigné, Gustave Flaubert, Marcel Proust ou encore Albert Camus n’avaient jamais écrit une seule lettre, nous aurions été privés de certaines des plus belles pages de la littérature française.

Les correspondances trouvent d’ailleurs bien leur public. En témoignent les nombreuses publications de recueils de correspondances. Les lecteurs aiment trouver des révélations ou autres anecdotes sur leur auteur fétiche mais aussi des renseignements sur la genèse de leur œuvre favorite.

Un genre littéraire dont il n’est pas inutile de préciser les contours et les voies d’accès à la postérité.

Les correspondances, un patrimoine aléatoire

Objets littéraires prisés des collectionneurs, les correspondances ont une place à part dans la classification des genres littéraires : tour à tour archives, documents, témoignages…

Les dossiers de correspondances se retrouvent dans les archives des écrivains qui elles-mêmes constituent un patrimoine que l’on pourrait qualifier d’aléatoire étant donné le caractère fragile de leur collecte et de leur conservation.

Lettre d’Antonin Artaud à Renaud Icard. Fonds BML

Certaines correspondances dorment dans des greniers pendant des années et refont surface lors de vente aux enchères ou quand les ayants-droit décident d’en faire don à une institution publique. Les correspondances de Renaud Icard, dont l’arrière-petit-fils a fait don des archives à la BML, en sont un bel exemple. Au détour des dossiers d’archives se cachent des lettres d’André Gide, Antonin Artaud, Max Jacob ou encore Louis Jouvet.

Outre les aléas matériels de conservation et des décisions des ayants-droits, la transmission des correspondances dépend en plus du choix des éditeurs. Cette littérature périphérique que sont les lettres d’écrivains se présente ainsi souvent en extraits, dans des morceaux choisis et parfois même en puzzle incomplet sans les réponses des destinataires, à sens unique pour ainsi dire. Il est vrai que personne, à part les éditeurs de ces correspondances, quelques spécialistes, érudits ou monomaniaques, ne se lancerait dans la lecture suivie de la volumineuse correspondance de Voltaire ou de Proust.

Leur statut est tout aussi ambivalent : la lettre est à la fois pragmatique car elle s’inscrit dans un processus de communication, mais aussi poétique parce qu’elle engage celui qui l’écrit dans u

Lettre d’André Gide à Renaud Icard. Fonds BML

n rapport à l’écriture.

La question de la valeur littéraire d’une lettre est centrale concernant les correspondances d’écrivains. La sainte patronne du genre Madame de Sévigné, connue pour ses lettres, a inauguré ce que l’on pourrait appeler le « syndrome Sévigné ». Phénomène qui se manifesta auprès de nombreux épistoliers des 18ème et 19ème siècles pour qui le modèle des lettres de la marquise s’imposait comme une référence incontournable en matière d’écriture.

La correspondance ou l’art d’entrer en littérature

Pour un écrivain, les correspondances seraient alors une sorte d’exercice épistolaire permettant de perfectionner et d’entretenir le geste d’écriture. Les lettres de jeunesse de nos auteurs classiques tels Émile Zola, Gustave Flaubert ou encore Stendhal en font la démonstration. Leurs lettres de jeunesse, avant même leur première publication sont de véritables essais qui souvent vont au-delà des critères d’une simple lettre. Les lettres du jeune Emile Zola à son ami Paul Cézanne sont d’un ordre « essentiellement littéraires » selon leur auteur qui les met explicitement en lien avec sa formation de poète.

Émile Zola à Paul Cézanne le 14 juin 1858: « Mon cher Cézanne, Je suis un peu en retard dans ma correspondance ; mais je te prie de croire que c’est par un concours inouï de circonstances que je ne tâcherai pas de t’expliquer parce que ce serait trop long. Il fait une chaleur épouvantable et nageante. Or, comme mon feu poétique est en raison inverse du feu que lance le divin Apollon, je me contenterai de t’écrire en simple prose pour aujourd’hui. D’ailleurs, je suis comme M. Hugo, j’aime les contrastes ; ainsi donc après une épître poétique je t’envie une épître prosaïque. De sorte qu’au lieu de t’endormir complètement, je ne fais que t’assoupir. » (Lettres croisées : 1858-1887 / Émile Zola, Paul Cézanne, Gallimard, 2016)

Flaubert quant à lui a utilisé la correspondance comme une indispensable tribune où « causer littérature ». Une véritable communauté intellectuelle s’est mise place face à lui avec successivement George Sand ou Guy de Maupassant entre autres dans le rôle d’interlocuteurs critiques.

Pour Francis Ponge, la correspondance devient un procédé d’écriture répondant à un authentique travail de composition. Il notait sur certaines de ces lettres retrouvées non envoyées « brouillon conforme ». La lettre s’apparente à une forme de journal en quelque sorte ou le travail d’écriture est murement abouti. Ce qui classe de ce point de vue les correspondances comme œuvre littéraire elle-même  et non pas exclusivement comme de la paralittérature. Ses correspondances les plus connues sont celles qu’il a entretenues avec Albert Camus,  Jean Paulhan  ou Castor Seibel.

Il ne faut pas oublier que certaines des plus belles pages de la littérature sont le fruit des correspondances amoureuses : Abélard et Héloïse, George Sand et Alfred de Musset, Anaïs Nin et Henry Miller, Albert Camus et Maria Casarès, Simone de Beauvoir et Nelson Algren

La lettre peut donc être considérée comme un texte littéraire à part entière. Certes. Mais pas que. Si Flaubert ou Camus faisaient un effort d’écriture dans leurs correspondances comme on peut s’en douter, c’est aussi la teneur des échanges qui s’avère précieuse en donnant un éclairage parfois nouveau ou différent à l’œuvre de leur auteur. Les écrivains prennent à témoin certains de leurs correspondants des tâtonnements et des impasses de leur création. Nous devenons ainsi les témoins d’amitiés littéraires remarquables à l’image de celle entre Albert Camus et Louis Guilloux explicitement révélée dans leur correspondance entre 1945 et 1959.  Il est très intéressant de suivre les échanges entre Albert Camus et Louis Guilloux avant la publication de la Peste. Les doutes de Camus et les conseils et modifications de texte de Guilloux apportent un éclairage différent à cette œuvre désormais devenue un classique.

Albert Camus à Louis Guilloux le 12 septembre 1946 : « Cher Guilloux, Je suis bien coupable, mais les choses ne vont pas fort pour moi. Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir de me mettre au travail. J’ai quitté Paris pour la Loire et j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout de compte, j’ai fini la Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre est tout à fait manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoutant » Guilloux lui répond le 16 septembre : « Bien cher Camus, Je crois bien connaître le genre de difficultés que vous éprouvez à la suite de la Peste, et je sais qu’il est très difficile de s’arranger avec ça. […] il me semble pourtant que cet état de désaffection et de retournement contre une œuvre, dans la mesure même où il appartient au mouvement de cette œuvre […], ne doit pas être envisagé séparément. » (Correspondance  : 1945-1959 / Albert Camus, Louis Guilloux, Gallimard, 2013)

La correspondance entre André Gide et Paul Valéry  est aussi un autre exemple de ces amitiés littéraires, cette fois-ci entre deux hommes que tout oppose, autant sur le plan politique qu’esthétique.

Les correspondances prennent alors des airs de forums intellectuels. La position et le rôle du destinataire sont des éléments qui donnent le ton des échanges : mentor, pair, ami(e), amant(e)… L’écriture d’une lettre est une véritable mise en scène. Les propos sont sélectionnés, on ne montre de soi que ce l’on veut : une véritable stratégie est à l’œuvre.

Les correspondances peuvent être perçues comme une tribune de l’écrivain. L’exemple de Flaubert l’illustre bien, ayant toujours refusé d’être explicitement un critique littéraire, ses correspondances permettent à l’homme, à l’écrivain et au critique de coexister. Allez jeter un œil au  Gueuloir et ses perles de correspondance.

En un sens les correspondances des grands écrivains nous donnent à entendre le discours de l’auteur sur lui-même, sur la littérature et de manière plus large sur la société, à l’image un peu de ce qui s’écrit dans les préfaces, les articles ou les manifestes.

La correspondance comme révélateur d’une époque

Face au sens actif d’une lettre, à savoir sa fonction littéraire et poétique on appose le sens passif, à savoir l’enjeu historiographique.

Sans entrer dans le débat intellectuel sur la place de la littérature dans l’historiographie : si l’on considère les correspondances d’écrivains comme une source fiable, en gardant en tête bien sûr la subjectivité d’un tel témoignage individuel, l’historien peut alors s’en servir pour corroborer des événements, obtenir des éclaircissements et même découvrir peut-être des anecdotes inconnues de la grande Histoire. Les lettres naissent du vécu quotidien, de l’expérience de l’auteur dans son histoire personnelle et dans la grande Histoire.

Albert Camus et Francis Ponge, tous deux engagés dans la résistance ont beaucoup échangé sous l’Occupation. De ce fait dans cette correspondance les non-dits revêtent toute leur importance en raison de la censure de l’époque. Ponge parle de ses « tournées », de ses voyages politiques mais toujours sous couvert d’un ton anodin.

Camus  à Ponge le 11 mars 1943 : « Mon cher Ponge, Je vous remercie de  votre lettre. Je me demandais ce que vous deveniez, mais j’admettais très bien votre silence. Aujourd’hui faute de pouvoir crier, on a plutôt envie de se taire ». (Correspondance : 1941-1957 / Albert Camus, Francis Ponge, Gallimard, 2013)

 Ils y évoquent d’ailleurs leur amitié pour un poète et résistant lyonnais dont la bibliothèque de Lyon possède les archives, René Leynaud. Les trois hommes se rencontrent d’ailleurs régulièrement à Lyon pendant la guerre. Il est fort probable que leurs discussions ne soient pas que « littéraires ».

Bien sûr il ne s’agira que d’un éclairage partiel, et bien souvent ce témoignage sera qualifié de « mauvais document » d’un point de vue historiographique mais sera un véritable indice des pratiques sociales ainsi qu’un excellent indicateur des mentalités d’une époque.

En parlant de mœurs, un dernier point et non des moindre :

Les correspondances seraient-elle une affaire de femmes ? Un préjugé qui a la vie dure. Flaubert en totale contradiction avec lui-même au regard de son abondante correspondance, en était convaincu comme l’indique cette entrée dans son Dictionnaire des idées reçues : « Genre épistolaire: genre exclusivement réservé aux femmes».

Ce sujet, qui mériterait un article à lui tout seul est aussi très révélateur des mentalités et des revendications féministes depuis le 16ème siècle. Au-delà du simple badinage, l’échange de correspondances entre femmes donne lieu bien souvent à de vives critiques de la société et de la condition féminine.

George Sand et Marie d’Agoult en donnent un bel exemple de dans leur correspondance. Elles y revendiquent leur droit à l’indépendance et fustigent un système social trop conservateur, notamment à l’encontre des femmes.

Plus proche de nous, la correspondance entre Leïla Sebbar et Nancy Huston évoque la perception de l’exil par ces deux femmes, leur condition de femme et de mère, leur relation à la langue française et de manière plus globale à la littérature.

Nancy Huston à Leïla Sebbar :« Mais qui sait ? Peut-être qu’un jour j’admettrai que le sortilège de la langue française est aussi fantomatique que celui de l’exil, et que le seul écart indispensable est celui du geste littéraire lui-même ?  A ce moment-là, anything can happen, non ? » (Lettres parisiennes : autopsie de l’exil/Nancy Huston et Leïla Sebbar, Barrault, 1986)

Aussi plurielles que soient ces correspondances, elles nous ramènent finalement toujours au cœur même de ce autour de quoi elles s’enroulent : à savoir la littérature et le plaisir pour les lecteurs que nous sommes de lire de beaux textes.

Pour aller plus loin :

Les fonds d’écrivains de la Bibliothèque municipale de Lyon. Les fonds d’archives de Renaud Icard et René Leynaud sont en cours de traitement.

L’épistolaire ou la pensée nomade de Brigitte Diaz

Lire l’épistolaire de Marie-Claude Grassi

L’historien et la littérature de L’historien et la littérature de Judith Lyon-Caen et Dinah Ribard

Festival les Correspondances de Manosque : la littérature comme un art vivant

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