EPINGLES HURLANTES (2)

Photographies de la mode punk à Londres autour de 1977

- temps de lecture approximatif de 19 minutes 19 min - par AGdG

" [...] car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)." Extrait de "La chambre claire" de Roland Barthes. Gallimard, 1980. -------------------------------------------------- Le langage de l'épingle à nourrice hurlante par la photographie dans l'éclosion du style punk à Londres (1974-1978)

Punk Rock par Virginia Boston avec des photographies de Derek Ridgers, Sheila Rock, Ray Stevenson, Bob Gruen, Kevin Cummins... Penguin Books, 1978.
Punk Rock par Virginia Boston avec des photographies de Derek Ridgers, Sheila Rock, Ray Stevenson, Bob Gruen, Kevin Cummins... Penguin Books, 1978.

Continuons de nous dorer sous les aubes naissantes anglaises, sous les images d’épingles à nourrices hurlantes, sous le regard de photographes plongés au coeur d’une période d’éclosion créative foudroyante, celle du style vestimentaire punk londonien dans le milieu des années 70.

A la fin de la partie 1 d’EPINGLES HURLANTES, il était question des Sex Pistols et de leurs liens avec les épingles hurlantes. Poursuivons avec les photographies de Ray Stevenson.

 

SEX PISTOLS FILE PAR RAY STEVENSON, Omnibus Press, 1978

Entre 1976 et 77, ce photographe suivit les Sex Pistols. Son livre « Sex Pistols File » publié en 78 est particulièrement remarquable car il est construit sur le principe du cut up, dans une succession de collages de phrases de journaux type lettre anonyme et de photographies, des reproductions de planches des négatifs. Ce collage trouve un écho dans la couverture le seul album mythique des Sex Pistols « Never Mind the Bollock », sorti le 28 octobre 77, et signée  Jamie Reid.

Dennis Morris est autre photographe essentiel de cette époque. Il place aussi Johnny Rotten en couverture de son livre son livre A Photographic Archive of the Sex Pistols, édité en 77. 

Selon Jon Savage, John Lyndon qui deviendra Johnny Rotten, l’un des autres héros de ce punk des origines, est remarqué par MacLaren. Ce dernier monte ensuite de toute pièce le Sex Pistols dès 75. Ce groupe est LE groupe punk, devenu un classique de l’histoire du rock en 26 mois d’existence et un seul album.

Dans England Dreaming, Jon Savage écrit que c’est d’abord l’allure, la silhouette de Rotten qui a attiré MacLaren : « Il a le visage blafard et le corps si vilainement tordu qu’on le croirait difforme. Il ne danse pas, ne fait aucun effort pour qu’on l’aime. »
La silhouette de Rotten devint l’archétype du corps punk : anguleuse, aiguë, sèche, hagarde, électrique, famélique, agressifs parfaitement opposé au corps hippie, souple, mélancolique, lent, indolent. La construction d’un « corps punk » est éminemment liée aux vêtements. A ce sujet, lire l’analyse de Philippe Liotard, Le corps punk, de la transgression à l’innovation (1976-2016)‪.

Dans le livre de Ray Stevenson, on croise les créations de Westwood / McLaren sur les Sex Pistols :  Johnny Rotten en pull mohair multicolore , la veste camisole, le t-shirt « Tits »,  Sid Vicious en t-shirt « cow boys », la chemise Anarchy. Le pull marquera notamment Martin Margiela, qui crée à l’hiver 1991 un pull hommage.

Il y a aussi cet extraordinaire portrait de Soo Catwomen devenue l’un des visages de cette époque.

Cette image est devenue une icône du punk à Londres. Elle fut utilisé par Jamie Reid, Le graphiste, des Sex Pistols pour le fanzine le plus mythique «  ANARCHY IN THE U.K. THE , 1976 SEX PISTOLS NEWSPRINT FANZINE BY JAMIE REID »,    conservé aujourd’hui au MoMA (New York) ou à la British Library.

Et Siouxie, une chanteuse au style vestimentaire provocateur, intimidant, en dominatrice hypersexuée, bien loin de l’androgynie d’une Patti Smith ou du côté pin up bonbon second degré de Blondie. Elle a ouvert des perspectives nouvelles, elle était fulgurante.

D’autres groupes de femmes comme les Slits, dont Viv Albertine fit partie, et X-ray Spex, qui auront eux aussi un impact sur plusieurs générations de chanteuses et de féministes. Pour la filiation, la boutique SEX était décorée de citations extraites du manifeste Scum Manifesto de Valérie Solanas.

 

Mais le style punk, c’est aussi et surtout une mode de la jeunesse anonyme, celle de la rue.

DEREK RIDGERS, PUNK LONDON 1977, Carpet Bombing, 2016

« Le look punk se construit, semble-t-il, bien plus dans la salle de concert que sur scène. C’est ce look qui va être stylisé et permettre l’identification à une mouvance rebelle. »
Philippe Liotard, Le corps punk, de la transgression à l’innovation (1976-2016)

Une explosion créative dans le vestiaire de certains jeunes : voilà ce qu’il faudrait retenir de cet époque. 

Ce livre de photographies de Derek Ridgers est le plus pertinent à ce sujet. Le public, son style, ses gestes sont au centre du regard. Le noir et blanc laisse la place à la silhouette, à l’allure, des femmes comme des hommes. Réalisateur du film  The Punk Rock Movie qui offre un regard extra sur cette première vague punk, Don Letts dit : « L’ère des Sex Pistols faisait que les gens réalisaient le potentiel créatif qui était en eux. »

Ce look se trouve d’abord dans des lieux mythiques des débuts du punk à Londres sur Kings Road, dans des clubs : The Vortex, The Man in the Moon et surtout The Roxy, salle de concert mythique, ouvert quelques moi et lieu du premier concert de The Clash en 77 . En 78, Derek Ridgers publiait déjà un livre en collaboration avec Michael Dempsey « 100 nights at the Roxy » (voir ci contre).

Même univers chez les photographes Karen Knorr and Olivier Richon.

Dans « Punk London 1977 », Derek Ridgers se colle aux corps et montre la sueur partout, dans le public et sur scène. Images immersives en noir et blanc, le photographe valorise les parties intimes des vêtements. 

On y croise une quantité impressionnante d’anonymes à l’allure stupéfiante de modernité et caractérisée par plusieurs traits spécifiques. 

∴ L’aura des créateurs et des artistes

Bien sûr,  l’influence des créateurs de King’s Road et celle des Sex Pistols sur ces « anonymes » est visible. Viv Albertine au 1er concert Sex Pistols, dont les membres portent les t-shirts des créateurs (images ci-dessous), se dit  :

« tous les trucs qui me font honte je les a transformés en vertu.
Il (J. Rotten) ne cherche pas à s’excuser de ce qu’il est ni d’où il vient. Il en est même fière
 ».

On trouve dans ce livre des jeunes gens portant des tee shirts  « God Save the Queen » et les pantalons camisoles à lanières signés Westwood. Reconnaissable aussi l’influence du l’univers SM / bondage : des laisse-colliers de chien, des jupes en skai, des cagoules, des bas résilles, des menottes, du vinyl.

Mais Vivienne Westwood, dans le film de Julien Temple The Filth and the Fury  décrit à quel point les premiers punks, les « anonymes » laissaient libre cours à leur créativité. « Tout l’objectif c’était de vous faire lever votre cul et faire les choses vous-même. (…) » J. Lindon.

∴ Le DIY

Viv Albertine surenchérit suite à l’expérience de de son premier conseil des Sex Pistols :

« Je ne me souviens même pas de la musique, ce que j’ai retenu c’est que je peux le faire moi aussi. »

Le Do it yourself (fais par toi-même) est sans doute la caractéristique la plus récurrente dans le mouvement punk.  Comme en musique, cet état d’ordre qui irradie toutes les strates du punk :« le punk c’est refuser le mensonge, faire son art par soi-même, dessiner ses vêtements. pareil pour la guitare, créer ses propres sons. » Richard Hell dans No Future, une histoire du punk de Caroline de Kergariou

Faire soi-même et ce, peu importe si l’on est sachant car l’amateurisme est valorisé « Nous voulons êtres des amateurs » disait Rotten, dans l’esprit de Miles Davis « N’ayez pas peur des fausses notes… ça nexiste pas ! »

Patrick Eudeline raconte dans L’aventure punk publié en 77  «  les kids ont inventé leur mode ; Un ensemble qui ne doit rien ni systèmes ni au circuits. Les vêtements fait soi-même, achetés aux puces ou dans les stocks de l’Armée du Salut pour quelques pièces de monnaie. Loin des circuits commerciaux. Loin d’une « mode » qui ne devrait plus mériter son nom. »

Alors, le livre de Derek Ridgers se distingue car il laisse voir un autre type de renversement. Formellement, l’esthétique conventionnelle est non seulement renversée /dégagent les pâquerettes et la crêpe de soie/ mais le mouvement punk attaque aussi la manière de « faire du vêtement » de le « produire ». Dans la société de consommation de cette époquee, selon la théorie d’Herbert Blumer, la mode est dans un flux de diffusion descendante : la mode est « créée » par un groupe « d’experts » (des institutions, les couturiers, les créateurs de mode, les journalistes dans les magazines de mode) puis elle arrive au consommateur. Les punks vont sortir de cette logique et vont même générer une logique de diffusion ascendante : le style punk de cette période a non seulement mis en oeuvre son autonomie mais il est aussi une inspiration pour des générations de couturiers, jusqu’à aujourd’hui. Colossale.

Le style punk est un style faite par la rue pour la rue.

∴ La récupération

Vic Albertine « Chaque tenue était personnelle conçue et réalisée a la maison puisque rien d’analogue n’existait en boutique ou alors sur Paris et il fallait commander comme chez Harry Cover : donc cravatées récupérée dans l’armoire du paternelle, retailler les jambes des pantalons et ne parlons pas du skai : introuvable ! »

Les concepts de récupération, l’association hétéroclite et la réappropriation se retrouvent aussi dans ce livre. Concernant leurs origines, Greil Marcus dans Lipstick Traces place les créateurs et les Sex Pistols dans l’héritage de Guy Debord et du dadaïsme.

Leur matière première était ce qui tombe sous la main, dans une logique de débrouille et d’économie.

Le banal et de la vie de tous les jours était valorisée, avec cette idée de regarder la vie en face, sans revenir en arrière ou s’évader comme les hippies.

On peut ainsi voir dans ce livre des objets manufacturés du quotidien : des chaussures d’ouvriers, des chaines, des épingles à linge, des lames de rasoirs, des tampons détournées en bijoux et les fameuses épingles à nourrice.

Sa paternité dans la mode punk est reconsidérée régulièrement. Pour certains, à l’origine, il y a Richard Hell, pour d’autres, Elli Meideros des Stinky Toys, croisée dans la rue par McLaren, pour d’autres Westwood qui aurait vu Sid Vicious rapiécer son pantalon avec des épingles à nourrice.

 « Un jour Sid (Vicious) se pointe avec son pantalon à pinces mais il est en lambeaux. Il l’a lacéré à la lame de rasoir parce qu’il le haïssait vraiment beaucoup, mais comme il ne trouvait pas son jean et qu’il devait sortir, il l’a rafistoler. Alors il a attaché  les lambeaux avec des tas d’épingles à nourrice, par centaines. Ce qui a lancé la mode des « tonnes d’épingles à nourrice » dans les boites de nuit : les gens l’ont imité, mais lui ne l’avait fait parce qu’il avait pas envie de se prendre la tête à recoudre son pantalon. » Viv Albertine.

Pour le journaliste Lester Bang, l’épingle à nourrice est le symbole « du néant absolu ».
Pour les punks, c’est d’abord un
objet technique, basique et économique. Elle regroupe aussi tous les concepts inhérent au mouvement : le DIY, les coutures détournées et apparentes, le rapport au corps, le détournement, la provocation et la quotidien, brut et manufacturé à découvert. Le brouillon, les rouages de la vie, le mal fait, non abouti sont aussi dignes d’être montrer. On voit aussi dans ce livre des sous vêtements qui deviennent vêtement.

∴ L’outrage : croix gammée, royauté, uniforme

On remarque des croix gammées sur un pantalon et une autre dessinée sur le front. 

Selon Hebdige, l’utilisation de la svastika s’inscrit dans logique de renversement des signes : tout ce qui est prohibé, tabou devient autorisé. Les punks ne sont pas racistes et ils apparaissent en soutien dans des mouvements et manifestations antifascistes. Plus encore, selon lui, cette croix gammée , dans une logique de signes / sens,  est ainsi vidée de son sens politique (nazisme). Il s’agirait de déjouer  les interprétations d’intentions symboliques, dans une logique d’espièglerie et de dérision.

Tout raser, tout évider, cesser les références.

« C’est aussi le trip de Sid de détourner les signes et les attentes des gens, c’est pour ça que sur son blouson de cuir les clous dessinent une croix gammée. Il n’est pas idiot au point de penser qu’il faille persécuter les juifs, ce qu’il cherche c’est à irriter tout le monde, mettre les gens en rogne et les pousser à s’interroger sur ce qui les fait vraiment réagir : le symbole ou l’acte ?  » Viv Albertine.

Not Another Punk Book by Terry Jones & Isabelle Anscombe. Aurum press, 1978

Ce détournement – renversement est effectif car il garanti un chose : le scandale. Westwood explique que cette croix est utilisée car « parce que les punks adorent être détestés ».

Un autre raison est avancée : celle de « contrarier » (pour rester polie) papa – maman et leurs ô combien glorieux héros de la Seconde Guerre mondiale.

Renversement aussi des signes et des artefacts institutionnels. On retrouve la même idée avec une femme portant un chapeau affublé d’un drapeau britannique, sur lequel est écrit un slogan anarchiste ou avec plusieurs images montrant des uniformes scolaires détournés (cravate déformé, blazer associé à un t-shirt sale). 

∴ Le déchiré, le « destroy », le sale

PUNK BY SALVADOR COSTA, 1977

Autre esthétique visible :  le déchiré et le « destroy » (détruire) qui concourt à faire table rase des normes.

Le déchiré a une connotation intéressante dans l’histoire du vêtement. A cette époque, le tissu déchiré brise des tabous vestimentaires séculaires. Dans la tradition judéo chrétienne, les vêtements déchirés sont déjà un signe de calamité lorsqu’ils apparaissent dans la Bible. Le lépreux les porte pour signaler sa maladie, Job déchire ses vêtements quand il croit son fils mort… D’ailleurs, dans les premiers siècles de la Chrétienté, on déchirait son vêtement à la mort d’un proche. C’est une pratique qui a été interdite par l’Église au VIIIe siècle.  Ce style est immédiatement et pour longtemps, assimilé au diable, ou décrit comme « démoniaque ».

Cet héritage symbolique du déchiré comme outrageant et sulfureux est utilisé dans Un tramway nommé désir. Dans la scène du balcon ci-dessous, Marlon Brandon porte un tee shirt (très) déchiré alors qu’il appelle de tout son coffre son amoureuse Stella. 

Déjà utilisé par Westwood et MacLaren notamment suite à l’influence de Richard Hell à qui l’on attribue la paternité du tee shirt déchiré, le vêtement déchiré est légion dans ce livre.

Dans cette logique, on voit des jeunes hommes aux t-shirts déchirées, une veste souillée de peinture, d’autres portant des sacs poubelles. On attribue au créateur Philipp Salon la première utilisation de sac poubelle en guise de vêtements.

∴ Le noir

Pour surenchérir cette esthétique du « destroy », le noir est partout. Au premier concert des Sex Pistols, Viv Albertine remarque : « Je porte un blouson d’aviateur taille enfant trop serré, des bottes de cuir bleue ciel faites main et un jean. (…) j’étais plutôt dans le coup au Dingwalls (…) Mais là je ne le suis pas du tt. Je regarde autour de moi ce que portent les autres. Du noir. »

La couleur noir évoque le deuil et était surtout est parfaitement banni du mouvement hippie. Dans le vestiaire conventionnelle des années 70, la petite robe noire et le smoking noir – nœud papillon sont réservés pour le soir et les enterrements.

∴ L’artificiel, l’outrance

Le public punk n’applaudie pas : il lance des canettes de bière.
La mode punk n’est pas harmonie : elle hurle faux.

Le maquillage est outrenoir, dans l’outrance, en coulant du regard.

« mes cheveux blonds décolorés ne sont pas charmants ni soyeux mais emmêlés et sauvages, le rimmel bave sous les yeux (…) je franchis la ligne de la jeune sauvageonne sexy tombée du lit en nana imprévisible dangereuse et instable. » nettement moins attirant. Un croisement entre fifi brindacier, Barbarella et une jeune délinquante. En me voyant les mec ne savent plus s’ils ont envie de me sauter ou de m’égorger. » Viv Albertine

Le naturel est chassé au galop par les cheveux peroxydés, les cheveux rasés, pour les hommes comme pour les femmes, l’artificiel de la vie urbaine. Concernant les crêtes, Caroline de Kegariou remarque que c’est lors de la deuxième vague punk qu’elle apparaît et deviendra le second signe distinctif, après l’épingle à nourrice.

L’outrance, la vulgarité et l’artificialité sont des attaques directes au mouvement hippie.

« We don’t care about long hair
I don’t wear flares » (On s’en fout des cheveux longs, Je ne porte pas de pantalons larges)
Seventeen, Sex Pistols

Qualifiée de molle, elle est jugée comme le reflet d’une pensée avachie, dormante et crédule. L’époque n’est plus à compter fleurette, la crise dévaste la vie quotidienne, les fleurs et les pattes d’éléphant dans les cheveux ont échoué. Cet aspect est particulièrement développé par Hebdige et J. Savage.

∴ L’humour noir

L’humour noir,  l’autodérision, l’absence de sérieux sont des concepts souvent négligés. Pourtant, ils sont partis, comme on le voit dans ce livre. Les slogans sur les badges, sur le tissu et le corps en sont la démonstration.

Au final, rien n’est sérieux, surtout pas eux.  Ce style punk repousse à l’absurde les normes du beau, du laid, du bien et du mal, de la folie et de la raison.

 

 

D’aucun disent que ce mouvement punk, son éruption créatrice, s’éteint dès 78.

78, l’année où pour la première fois apparait une épingle à nourrice en guise d’accessoire dans un magazine de mode et où paraît un manuel de « savoir se vêtir en punk » 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *