ÉPINGLES HURLANTES (1)

Photographies de la mode punk à Londres autour de 1977

- temps de lecture approximatif de 16 minutes 16 min - Modifié le 19/03/2021 par AGdG

"Une espingle me semble une grande faveur-- Ayant tout à l’entour de ta douce salive-- Que je mords, que je succe, espris d’une amour vive,-- Que j’attache sur moy au plus pres de mon cœur" Marc Papillon de Lasphrise, Les Amours de Théophile et l’amour passionnée de Noémie, --------------------------- Le langage de l'épingle à nourrice hurlante par la photographie dans l'éclosion du style punk à Londres (1974-1978)

Punk Rock par Virginia Boston avec des photographies de Derek Ridgers, Sheila Rock, Ray Stevenson, Bob Gruen, Kevin Cummins... Penguin Books, 1978.
Punk Rock par Virginia Boston avec des photographies de Derek Ridgers, Sheila Rock, Ray Stevenson, Bob Gruen, Kevin Cummins... Penguin Books, 1978.

Que les aubes naissantes soient l’une des plus belles choses au monde est une raison tout à fait suffisante pour regarder de plus près une période d’éclosion créatrice explosive, celle du style vestimentaire punk londonien dans le milieu des années 70.

Dorons-nous sous les images d’épingles à nourrices hurlantes, sous le regard de photographes plongés au coeur de cette période de créativité foudroyante.

 

LES PANTALONS EN LATEX ET « OH BONDAGE ! UP YOURS ! »

Le punk, serpent de mer, congre et sirène. Insaisissable.

Le punk, c’est évidement un mouvement avec de la musique , partout comme à Lyon, des créations graphiques comme les fanzines , le graphisme et aussi des fringues, à l’image du titre de l’excellent « De fringues, de musique et de mecs » de Viv Albertine, récit intime trésor que nous citerons souvent.

Dans ce mouvement, ces domaines forment un tout. Dans le punk, tout est lié : des chemises dripping tâchées de jets de peinture et les corps frénétiques des pogos, le maquillage dégoulinant et les glaviots du chanteur Johnny Rotten, les paroles de la chanson « Oh Bondage! Up Yours! » et les pantalons en latex.

Cette idée est essentielle pour comprendre l’explosion créative de cette période du punk britannique. Elle est notamment soutenue dans un ouvrage essentiel pour comprendre la mode punk : « Sous-culture. Le sens du style » écrit par Dick Hebdige (1951-…) en 1979. Ce livre est l’un des textes fondateurs des culturals studies. Sa pertinence tient à la fois à la fraîcheur de son contexte d’écriture (79) et à son analyse sociologique inédite. Inspiré de la sémiotique de Roland Barthes notamment, Hebdige propose une analyse sociologique d’un mouvement jeune de son époque, les punks, à l’encontre d’autres études s’intéressant à la culture dominante ou universitaire.
Selon lui , «  il y a un rapport d’homologie évident entre les vêtements trash, les crêtes, le pogo, les amphétamines, les crachats, les vomissements, le format des fanzines (polycopiés), les poses insurrectionnelles, la musique frénétique et sans âme ». 

 

UN LANGAGE D’EPINGLES HURLANTES CONTRE

Aussi, dans ce contexte, une épingle à nourrice embrochée sur une lèvre n’était pas un acte isolé et vide de sens. Comme les paroles d’ « Anarchy in the U.K », “Elle (la mode) est une forme de langage.”, comme l’écrit Marie Josée Mondzain, grande philosophe de l’image, dans son ouvrage « La mode ».
Ici, cette mode punk est un langage d’épingles hurlant contre la culture dominante, ses idées, ses valeurs et ses formes.

Ces épingles hurlantes ont participé à définir et identifier ce mouvement comme une contre culture, (ou subculture en anglais) comme le démontre Hebdige.

En qualité de contre culture, le style punk s’oppose donc à la pensée, à la culture dominante, ses idées, ses valeurs et ses formes. Même idée dans un autre brillant ouvrage de référence :  Lipstick traces : une histoire secrète du vingtième siècle de Greil Marcus. Ce style punk opère selon lui un renversement de perspectives et de valeurs .
Selon Hebdige, elle n’est pas une mode de distinction (théorie de George Simmel) mais elle est : «  une mode oppositionnelle » et plus encore :« elle  prend la mode de l’époque comme référent et la renverse ».

 

« IL N’ Y A PAS DE MOHICANS ICI » : le punk londonien entre 74 et 78

Dans le sillage de premières salves punks aux Etats-Unis , le punk londonien entre 74 et 78 trace son esthétique. Il devient un moment de l’histoire du mouvement dont l’explosion créative fut concentrée, fulgurante, condensée, fédératrice et inégalée.
1977 fut l’année du punk à Londres. Pas la première année, pas la dernière mais le climax, le pic orgasmique du mouvement britannique, une effusion créative dans tous les domaines.

Le style vestimentaire créé à cette époque n’est pas comme on l’imagine, bardé de crêtes et de Doc martins. Ces deux objets emblèmes sont même carrément absents. D’autres formes de vêtements donnent le ton.
Cette citation de Derek Ridgers, l’un des photographes emblématique de cette période, résume ce moment de l’histoire de la mode punk :
Les gamins dans ces pages étaient les punks d’origines (…) C’était bien avant que les multinationales de la mode n’arrivent dans le jeu. Et bien avant que les bandes de gamins avec leurs crêtes mohicans ne demandèrent de l’argent au touriste qui voulaient les photographier. Il n’y a pas de mohicans ici.

 

« UN MOUVEMENT TRES GRAPHIQUE ET VISUEL »

Dans un autre ouvrage de référence sur le punk de cette période England’s dreaming : les Sex Pistols et le punk de Jon Savage , l’auteur précise :
« 
L’attraction du punk, au-delà de la musique, s’explique parce que c’était tout d’abord un mouvement très graphique et visuel, très ancré dans la mode aussi et enfin un mouvement fait de performances… » .
Preuve d’une esthétique visuelle forte générée par le mouvement punk, les  Rencontres de la photographie à Arles  ont exposé les images de photographes ayant été au coeur du mouvement. 

A l’époque, cette esthétique fut évidement l’objet de rejets violents mais aussi d’intérêts ébahis pour certains photographes.
Et inversement, comme le montre ce reportage sur Penni Smith qui a suivi les Clash en tournée et sur  le magazine de musique « New musical express », la presse et les groupes de punk avaient besoin d’images.


Voici, quelques uns de ces photographes et leurs livres. Pour des raisons de droits d’auteurs, leurs photographies seront proposées en liens.

 

PUNK ROCKER ! PAR ALAIN DISTER, Vade Retro, 2006 

Alain Dister était un photographe important pour le punk. Son oeuvre consistait à documenter les cultures jeunes, de Los Angeles à Londres.

Dans ce livre « Punk rocker! », on trouve un portrait de 1973, très emblématique, des deux des créateurs de mode Vivienne Westwood et Malcolm Mclaren.
Car le style punk c’est aussi une histoire de créateurs de mode.
« McLaren et son amie d’alors, Vivienne Westwood, ont pris le temps de mettre au point les idées qui feraient exploser le punk… Ils étaient uniques dans ce sens qu’ils vendaient de la mode, des vêtements, qui sont les objets les plus symboliques qui soient du consumérisme mais le faisaient en y injectant de la provocation et des idées très radicales. » Jon Savage, England Dreaming.

Malcolm McLaren (1946 – 2010) est l’une des pièces maîtresses dans la mode punk.
Créateur de mode, manager, il traîne au CBGB, un club de Manhattan (New York) où il découvre le style du bassiste du groupe Télévision (Richard Hell et son tee shirt déchiré) et celui des New Yorks Dolls.
De retour à Londres, il monte de toutes pièces le groupe Sex Pistols, LE groupe punk. Plusieurs témoignages le décrivent comme un homme au sens aigu du style, des tendances et du commerce, au mépris parfois de l’intégrité du discours.

 L’autre pièce maîtresse n’est autre que l’une des plus influentes créatrices du 20e siècle : Vivienne Westwood. Institutrice de métier, elle n’a eu aucune formation en stylisme. Elle employait des techniques de couture non traditionnelles (couture directement sur le corps) et  misait sur le visuel. Ce fut sa force et l’un des principes du punk : place à l’amateurisme

Viv Albertine se souvient d’une personnalité forte :  » (elle) fait peur comme toutes les personnes sincères qui n’ont pas leur langue dans leur poche(…) elle t’expose. »
« A côté d’elle, tout le monde dans la rue paraît ringard »

PUNK + par SHEILA ROCK, First Third Books (2013)

Sheila Rock est une photographe phare de cette esthétique punk londonienne. Elle s’intéressa au rock aux Etats-Unis puis à Londres. Elle rencontra le punk sur King’s Road, l’artère du feu. Paul Simonon (The Clash) dit de son livre : « ce livre est un cliché photographique d’une rupture majeure dans l’histoire de la mode de la rue britannique « .

∴ LA boutique

Ce livre est surtout incroyable car il rend compte de ce que fut un lieu mythique du punk londonien : la boutique de Westwood et McLaren au 430 King’s Road. A cette époque, King’s road était le centre névralgique du punk.
« le bout du monde » c’est comme ça qu’on appelle la fin de King’s road parce que c’est l’impression qui s’en dégage. » V. Albertine

« Tout le monde l’appelle LA Boutique » V. Albertine

Cette boutique baptisée Let it Rock en 72, proposait au départ des disques et des vêtements vintage, notamment ceux portés par des groupes plutôt dissidents, les zazous et les teddy boys. En 74, elle est totalement relookée et devient SEX puis Seditionaries en 76 . La filiation avec les Sex Pistols est claire. C’est le tournant de la mode punk.  La photographie de Sheila Rock de la devanture ci-dessous est devenue mythique.

L’impact est redoutable : « Elle (Westwood) m’a fait prendre conscience que des signes et des signaux que j’émets avec mes habits, la fréquentation de la Boutique m’a bien plus sensibilité à l’univers visuel que toutes les écoles d’art. » V. Albertine

Les images de Sheila Rock permettent de voir aussi l’intérieur si révolutionnaire pour l’époque. C’est plus q’un décors, c’est à nouveau le reflet  d’un état d’esprit punk :
 » De l’extérieur, il était impossible de voir dedans. C’était une vitre teintée, comme chez les chirurgiens-dentistes. La forme de la boutique consistait en un long couloir obscur au bout duquel je me tenais – l’air le plus intimidant possible, des cheveux bouffants et un maquillage sombre – devant un gros rideau en caoutchouc. Derrière, il y avait un petit dressing. L’esthétique était un peu sado, ce n’était clairement pas le genre d’endroit où tu disais « bonjour, je peux vous aider ? » Ça tombe bien, je détestais ça.  » Jordan, pour Vice.

∴ Jordan la Reine

Et surtout, ce livre de Sheila Rock offre un portrait inoubliable de Jordan, d’une des actrices les plus influentes de cette période punk : la vendeuse de LA boutique. Elle était la figure de proue du 430 King’s Road, la plus photographiée et la plus copiée.

« Jordan est une œuvre d’art en soi. Son look est vraiment extrême, mais sans rien d’effrayant ni menaçant. Elle a la voix douce, des manières délicates, calmes et posées. Il lui arrive de ne pas mettre de jupe, juste des bas ou des collants résille, une culotte haute de satin, un corset de cuir de caoutchouc et des chaussures bondage. Elle se trace deux traits noirs sur les paupières on dirait un masque de cambrioleur, un croisement entre Zorro et Catwoman, son visage est poudré de blanc et ses lèvres sont écarlates.Elle porte une coiffure haute blond cendré avec une immense mèche qui ondule jusque sur l’oeil. Jordan prend le train du Sussex jusqu’à Londres habillées comme ça. Tous les jours. Ce n’est pas qu’elle aille aux toilettes à la gare de Charing Cross pour se changer en arrivant. Cette attitude déteint sur chacun de nous. Il faut assumer son look. » Viv Albertine

Un autre photographe important de la scène musicale punk à Londres fut Simon Barker, de 76 à 77. Il était aussi membre du Bromley Contingent, ce groupe de jeunes gens gravitant autour du groupe Sex Pistols et dont Jordan faisait partie. Ce groupe était étroitement en lien avec MacLaren…

∴ Un vestiaire « prêt à provoquer »

Dans ce livre, plusieurs créations emblématiques des deux créateurs se retrouvent, aujourd’hui devenues des pièces de musées et objets d’exposition comme au Met Museum en 2015. La provocation était leur moteur de création  Elles visaient à susciter le rejet et le dégout de la société bien pensante.

 Le mot d’ordre pour leur style punk était  « prêt à provoquer « , selon V. Westwood, contrepied parfait de « prêt à porter ».
Et c’est évidement une mode conventionnelle et normative, jugée sclérosante et avilissante, contre laquelle le style punk va s’adosser pour créer son identité propre. Formellement, la silhouette du milieu des années 70 oscille entre des tenues amples, des manches oiseaux et capes pour les femmes, une revival des tenus des années 20 et 30 et ses jupes crayons, les paillettes disco et les matières irisées, l’arrivée du streetswear et les diktats d’un corps healthy, le costume pour homme, le maintien du tailleur assorti pour la femme, des conseils beauté dans les magazines de mode, des pulls lycra à col roulé, le bariolé et l’ethnique et les vestes aphganes.

Face à elle, pour la boutique SEX de 74 à 76, les créateurs orientèrent leurs créations vers une mode clairement inspiré de l’univers fétichiste (SM- bondage).

Il en récupère les codes, le noir partout, et parfois même littéralement des accessoires (les talons aiguilles) et leur matière, comme le latex.
V A : « Je pousse la porte et je suis immédiatement saisie par l’odeur douçâtre écoeurante du latex ; c’est drôle qu’on ne sente jamais ça ailleurs. »
Glen Matlock bassiste de Sex Pistols qui a porté un pantalon latex raconte « j’étais là dans une mare de sueur, la pantalon était comme un tuyau de plomberie, c’était l’horreur dans le métro pour rentrer. » et de rester« assis là à bouillir dans ce costume latex. ». L’immettable au sens premier du terme et l’entrave, comme la chemise type camisole,  furent des leitmotiv pour la base conceptuelle des vêtements.
 

On trouve aussi dans ce livre des accessoires fétichistes vendus normalement par correspondance et des t-shirts importés de sexshop puis retravaillés. Westwood y ajoute des fermetures éclair et surtout des slogans  comme « Destroy » et des images imprimés : énorme impact sur la mode plus tard. Ils sont LA pièce dans lequel s’applique les deux principes de création de la mode punk : la récupération et le do it yourself (fais le toi-même) et toujours le « prêt à choquer » : Les tee shirts avec Mickey et Minnie copulant ou une orgie avec blanche neige et des nains ou le tee shirt « Tits« .  Le tee-shirt  » Two Cowboys «  montrant deux garçons nus fut confisqué à la suite d’une descente de police dans le magasin et valut une contravention à McLaren et Westwood. Le tee-shirt « Cambridge Rapist«  ( la tête masquée d’un violeur en série qui défraya la chronique durant l’année 1975) vaut à ceux qui portent ses vêtements de se faire arrêter par la police en pleine rue, en plein jour.

La boutique « Seditionaries » (76-80) a vu naître d’autres types pièces.

Le plus emblématique de cet esprit est l’ensemble bondage. Le latex est remplacé par un tissu appelé le  « black italian », utilisé pour les pantalons militaires des marins américains. Ce coton noir, au lustre satiné, est aussi utilisé pour les vestes des cheminots britanniques. 

On trouve la tenue type bondage en tartan (tissu traditionnel écossais alors symbole de sédition), des slogans anti royauté et un vêtement plus déconstruit, plus « destroy » comme le t-shirt « Destroy » et sa coix gammée, les pulls troués  ou  la chemise « Anarchy » (1976) . Westwood peignit une chemise wemblex d’occasion 60’s que Maclaren avait acheté quand il avait leur boutique « Let it rock ». Au départ, c’est lui qui ajoute les slogans marxistes : il travaillait sur Anarchy in the Uk avec les Sex Pistols et il voulait faire des « chemises de guerilla urbaine ». Les slogans étaient tracés avec de l’eau de javel et certains disent qu’ils seraient des reprises de slogans de mai 68.
C’était une sorte de collage provocant de symboles contradictoires dont le plus fameux : «  seuls les anarchistes sont beaux » et d’autres slogan situationnistes. C’est un sorte de vêtement manifeste.
En 77, Westwood crée pour le Sex Pistols, comme ce t-shirt ou le t-shirt « God Save the Queen »  qui devint un emblème.

Car les Sex Pistols furent des acteurs extrêmement importants pour la diffusion de leurs créations.

A suivre…

 

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