Autour de Musiques en scène 2018

La musique du son

- Modifié le 30/03/2018 par Département Musique

Pour son édition 2018, Musiques en Scène met à l’honneur le pianiste et compositeur Michaël Levinas. Son œuvre, d’une rare sensibilité à l’inouï, à l'impensé du son, croisa celle d'une constellation de musiciens, qui dans les années 1970, renouvelèrent la couleur de la musique. Artisans d’une « musique spectrale », ils suivaient une lignée qui fait du timbre et du son la matrice de la musique. D’avant-hier à aujourd’hui, survol de ces musiciens du son.

Musiques en scène
Musiques en scène

Précurseurs

Penser la musique comme organisation de sons plutôt que comme combinaison de notes ne date pas d’hier. En 1843, Berlioz écrivait en préface de son « Traité d’instrumentation » : « Tout corps sonore utilisé par le compositeur est un instrument de musique

Cette primauté du sonore dans la musique s’est traduite chez quelques précurseurs au début du XXè siècle. L’épuisement –puis le refus- du système tonal  engendre des contraintes nouvelles pour les tenants du sérialisme, mais il libère aussi la place pour un rapport neuf au son, dégagé des contraintes de l’harmonie classique.
C’est ainsi que d’autres compositeurs entendent revenir « au son d’abord », à la musique comme phénomène sonore, au timbre comme paramètre de la musique.

Edgar Varèse est sans doute le pionnier de cette vision. Architecte et peintre du sonore, il pense la musique en terme de champ, masse, couleur, et densité :

 

« Un compositeur, s’il veut obtenir les résultats que sa conception appelle, ne doit jamais oublier que son matériau brut est le son. Il doit penser en termes de sons et non en termes de notes sur un papier, sur une page. »

 

Son œuvre, aussi intense que succinte est un véritable coup de fouet et une libération organisée de la matière sonore. Amériques fait de l’orchestre un organisme en perpétuelle activité, inquiétant, sauvage et grandiose, à la sensualité trouble et débridée.

 

Avec Ionisation , première pièce intégralement écrite pour percussions, Varèse met le rythme et l’organisation des timbres au cœur de l’écoute :

 

Autre précurseur, Giacinto Scelsi, sorte de mystique du son, qui compose souvent par blocs de timbres, d’explosions telluriques en miroitements étales qui fascinent l’oreille. Son manifeste le plus radical est probablement la suite de Quatre pièces sur une seule note : mélodie, hauteur et rythme sont évacués au profit d’une plongée dans la texture vibratoire du son…

 

Avec Scelsi, on descend dans les entrailles du son, l’oreille se rend compte qu’il est fait d’une fusion de micro-évènements et de couches vivantes, d’altérations imperceptibles, mises en relief dans la musique par l’emploi de micro-intervalles, de superpositions de timbres.

 

Musiciens du spectre

Ces deux musiciens ont notablement influencé cette génération de compositeurs français, que l’usage a regroupés sous le nom de « spectraux ». Ce terme renvoie à l’analyse du spectre sonore, qui met à jour les composants, les « atomes » du son.


En effet, du point de vue acoustique, une note jouée sur un instrument –un Do par exemple- n’est jamais un son pur, mais un composé, un spectre. Sur une fréquence fondamentale (le Do),s’empilent des fréquences « parallèles » régulières (les harmoniques) et d’autres irrégulières (les partiels : attaque de l’archet, frappe du marteau du piano)…). C’est le nombre, l’intensité et le rapport entre ces fréquences qui va donner à la note produite son timbre, son « grain », sa couleur.


Appuyée sur cette analyse « spectrale » du son, une nouvelle esthétique musicale va naître dans les années 1970. Grâce à l’électronique appliquée aux sons, additionner ou séparer des timbres et des fréquences devient possible. Les instruments peuvent alors être conçus comme les atomes, les harmoniques de « super-timbres », dont le spectre, la couleur, la texture seront grossis, filtrés, altérés… décomposés et recomposés au gré d’une poétique nouvelle, basée sur des trajectoires de sons et non plus sur l’architecture des notes.

Les pionniers de ce courant seront en France Hugues Dufourt, Gérard Grisey,  Michaël Levinas, Tristan Murail et Roger Tessier. Ils fondent en 1973 l’ensemble L’Itinéraire, toujours actif, et qui sera l’instrument de cette odyssée musicale.

Entre onirisme et technologie, poésie des timbres et chimie des sons, voici quelques œuvres emblématiques de la « musique spectrale ».

Désintégrations, de Tristan Murail : sons instrumentaux et synthétiques sont fondus dans une matière inédite, en mouvement perpétuel

 

Issue d’un cycle fondamental intitulé Les espaces acoustiquesPartiels fait entendre de superbes floraisons et diffractions de timbres, inquiétantes et majestueuses

 

De Michaël Levinas, L’ouverture pour une fête étrange fait résonner une immense colonne de souffle dans un affrontement acoustique, où les cuivres mugissants soulèvent l’orchestre, comme un saisissant rituel de masse

 

 

« Au-delà du son », Michaël Levinas

Au sein de la mouvance spectrale, Michaël Levinas s’est toujours distingué par la volonté de ne pas s’enfermer dans la science du son ou dans un système de composition. Toute son œuvre est traversée par la dimension corporelle et dramatique du son, par cet « au-delà du son » qui n’est pas entendu dans la musique. Le bruit, la félûre et l’accident, le souffle qui propulse et hante la note jouée, les résonances secrètes entre instruments, la vocalité, la plainte ou l’appel toujours présents dans le son instrumental … il y a une vie inouïe du son, un tragique habituellement muet mais dont la musique peut devenir le le résonateur.

 

Ainsi dans Par-delà, les couches de son, les bruissements et appels de cuivres, les trilles, micro-intervalles et décalages entre instruments génèrent par addition une vibrante et immense polyphonie, souffle haletant d’une effrayante beauté

 

Fasciné par les sons parasites, les frottements inattendus, Levinas met fréquemment des instruments en vibration les uns avec les autre : joués pavillon contre pavillon, 2 cuivres deviennent chacun la caisse de résonance de l’autre. Il fait également résonner des percussions entre elles, comme dans Voûtes, des cuivres contre des peaux de caisse claire (Appels), des instruments vers la caisse d’un piano…

 

Habité par cette dimension interstitielle du son, faite de superpositions fécondes et d’accidents de l’écoute, Levinas cherche aussi comment la musique peut générer des phénomènes paradoxaux, brouiller les pistes entre montée et descente, haut et bas. Une sorte de mise en alerte de l’oreille interne, avec ces effets de spirale harmonique, comme dans le quintette à cordes Lettres enlacées IV, dont voici un extrait (piste 7)

Le sentiment que toute musique est habitée par la vocalité, par le souffle et par le chant a naturellement fait prendre à Levinas le chemin de l’opéra. En témoigne notamment Les Nègres d’après Jean Genêt, créé en 2004 à Lyon et dont voici la tournoyante et vertigineuse ouverture, suivie d’un extrait :

 

La Biennale Musique en Scènes 2018 fait une large place à l’œuvre de Levinas, occasion unique d’entendre « en grand » une dizaine de ses œuvres, dont une création.

 

Et aujourd’hui…

Aujourd’hui, l’esthétique spectrale continue d’influencer de nombreux artistes, par cette attention portée au traitement du son, à la musique conçue comme processus de transformation du matériau sonore. L’électronique, l’utilisation de micro-intervalles sont toujours des moyens privilégiés d’accès au royaume du son…

D’autres focalisent aujourd’hui leur travail sur le son du point de vue de l’excès, des états critiques de la matière : flux, vitesse, dynamique, intensité sont les paramètres au coeur de l’esthétique de la saturation, à laquelle L’Influx a déjà consacré un article.



La dimension physique du son, l’expérience sensorielle de l’écoute et ses « états limites » sont au cœur de la Biennale Musiques en scène 2018, riche de créations et sensations inédites : concert dans le noir, orchestre de smartphones, sculptures sonores, danse appareillée…

Parmi la trentaine d’événements au programme :

D’Anne-Laure Pigache, Point limite explore l’émergence du son, le halo des voix du quotidien, formant et déformant des nuages de paroles, du chuchotement au cri.


Spirale
, de Samuel Sighicelli est une odyssée immersive où le son, le mouvement et la lumière recomposent l’espace perceptif

 

Dans Limite les rêves au-delà, toujours hanté d’astrophysique, Hector Parra nous convie à un voyage utopique à travers un trou noir sonore,  fait de glissements et rugissements d’un violoncelle sous électroacoustique.

A voir, à entendre, à éprouver… jusqu’au 21 mars.

 

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