EnsembleALaMaison

Journal en stase

Les écrivains en confinement

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 10/05/2020 par AudreyB

Un nouvel épisode de notre série qui donne la parole aux auteurs d'Auvergne-Rhône-Alpes.

Moustique dans l'ambre, Cordillère Septentrionale, République Dominicaine. (C) Didier Desouens

Après Archipel littéraire, Dans le lazaret lyonnais et Une journée moyenne, c’est au tour d’une nouvelle artiste de se livrer.

Sylvie Lainé publie des nouvelles et novellas de science-fiction depuis 1985 dans des revues et anthologies. Plusieurs de ses textes ont été récompensés (2 fois Grand Prix de l’Imaginaire, 4 fois Prix Rosny aîné, Prix du Lundi,…) et ont été traduits dans plusieurs langues. Elle a publié cinq recueils aux Éditions ActuSF et en 2016 une quasi-intégrale : Fidèle à ton pas balancé, réédité en 2018 dans la collection Hélios. Sa science-fiction se tourne souvent vers le rapport à l’autre, ce qui en fait une auteure à la plume sensible et poétique qui aime explorer l’âme humaine.

Elle a collaboré 2 fois avec Organic Éditions (L’Animal et Les îles noires), dans la collection Petite Bulle d’Univers, un terrain de rencontre entre un auteur et un artiste plasticien. Sa prochaine publication est prévue pour juin (actuellement en précommande) avec l’anthologie Nos Futurs : Imaginer les possibles du changement climatique (ActuSF). Sylvie Lainé fait également partie du jury du prix Julia-Verlanger, décerné lors du festival nantais des Utopiales. Elle est ingénieur en informatique et Professeur en Sciences de l’information à l’Université de Lyon.


« Tous les jours, nous sommes dimanche. Dès mon réveil je le sens dans mes tripes, mon horloge interne me l’affirme. Aujourd’hui, je ne vais pas aller travailler, donc c’est le week-end – et on n’est pas samedi, les magasins sont fermés. Je n’ai aucune activité prévue, pas de promenade, pas de rendez-vous, pas d’événement. Un dimanche vide et un peu morose où je ne ferai rien, je suis d’accord.

Et aussitôt, je me souviens. Il y a toutes ces urgences qui m’attendent, je vais passer ma journée sur l’ordinateur, à rédiger des rapports, à compléter des tableaux, à discuter par mail avec l’un ou l’autre, à rassurer les étudiants sans rien pouvoir leur dire de précis, à lire sur écran des pages et des pages indigestes. A vérifier que je peux toujours me connecter, que la plateforme de visioconférence est bien accessible sur la tablette, à essayer d’anticiper les problèmes de toutes sortes. Je n’ai plus d’imprimante, elle a rendu l’âme, malgré la matinée passée à vérifier les bourrages et tester d’improbables commandes qui permettent de nettoyer les buses – du coup je recopie à la main des listes interminables.

C’est injuste, de travailler un dimanche. D’ailleurs, objectivement, c’est ma semaine de vacances de Pâques, et puis le premier mai, mais ça ne change rien, il y a toutes ces urgences à traiter. Et c’est toujours la même journée qui recommence, c’est la journée de la marmotte, sauf qu’il n’y a rien que je puisse faire mieux que la veille.

J’ai autorisé un bourdon à s’installer dans ma jardinière. Je l’ai chassé pendant des années, j’avais peur, il fait un bruit infernal, je n’aime pas les gros trucs qui volent – et puis cette année je l’ai autorisé creuser un trou dans la terre desséchée de ma vieille jardinière. Ils sont deux d’ailleurs – au moins. Ce sont des insectes qui butinent, ils sont de la famille des abeilles – et bien sûr il y a des mâles et des femelles, chez les bourdons. Je n’y avais jamais réfléchi. Depuis quelques semaines que nous nous fréquentons, j’ai repéré le gros très foncé, et le plus petit, plus doré. Ils plongent à tour de rôle dans leur trou minuscule, ressortent et repartent. Cette année, nous avons trouvé un modus vivendi, ils ne viennent plus vrombir près de moi, ils n’essaient plus de rentrer dans la maison.

Un jour, peut-être, cette éternité prendra fin, dans quel état sera le monde ? Et moi, est-ce que je serai vieille ? C’est bizarre de ne pas savoir qui s’abîme le plus vite, le monde ou moi. Et qui est le plus fragile ? Si Internet s’arrête, tout s’arrête. Si l’eau potable… si l’électricité… Et ces tonnes de lingettes dans les égouts. Et ces transports en commun auxquels il faudra renoncer, pour reprendre les voitures. Et cette eau de javel meurtrière et désastreuse qu’on nous encourage à consommer par litres.

Aujourd’hui, c’est dimanche. Je suis en pleine forme, j’ai rédigé cinq rapports et préparé une tarte aux poires. Il pleut, ce n’est pas un jour à aller se promener, je suis très bien chez moi.  Je passe le furet dans l’évacuation du lavabo, je retire une grosse poignée de cheveux agglomérés, je me sens victorieuse et efficace. J’ai encore trois paquets de trucs à corriger et 7 rapports à faire, d’urgence.

Ecrire ? Mais écrire quoi ? Je ne lis même plus. Si, je lis les messages des copains sur les réseaux sociaux. Il y a ceux qui font du pain et envoient les photos, ceux qui se demandent s’ils peuvent manger les conserves périmées, ceux qui postent les souvenirs du temps où on faisait des trucs joyeux ensemble, des tables rondes, des dédicaces, des balades. Il y a un an, il y a trois ans, il y a un siècle. Et puis d’autres messages qui racontent la « gestion de crise » et la grande misère, qui me tordent les boyaux et me mettent en colère. Mettons la colère de côté, pour quand on pourra s’en servir – avec les câlins et les mojitos à déguster en terrasse.

Je suis piégée dans la stase, comme un moustique dans l’ambre. Dans le monde d’après, peut-être, les dinosaures nous réveilleront. »


Retrouvez Sylvie Lainé à la BmL avec Jean-Marc Ligny et Norman Spinrad en visionnant la conférence Cyberpunk, l’homme transformé dans tous ses états (en partenariat avec Les Intergalactiques).

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *