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Archipel littéraire

Les écrivains en confinement

- temps de lecture approximatif de 18 minutes 18 min - Modifié le 08/04/2020 par AudreyB

Nous avons tous en tête l'image de l'écrivain solitaire, cloîtré chez lui et courbé sur son manuscrit (enfin son ordinateur) en attendant que sa muse le visite. On pourrait donc penser que les auteurs sont parfaitement armés pour le confinement et qu'ils s'entraînent même à ce mode de vie ascétique depuis toujours. Nous avons voulu en avoir le cœur net et sommes partis à leur rencontre.

"Le premier jour du confinement, j'ai acheté en urgence un iPad pour mon fils. La vendeuse m'a téléchargé une application pour dessiner. Le deuxième jour, je commençais à dessiner mon fils, en y ajoutant un petit texte. Et je fais ça depuis 15 jours, je poste sur les réseaux sociaux, ça passe le temps..." Carole Fives

Comment vivent-ils le confinement ? Comment est-ce que cela influe sur leur façon de vivre et de travailler ? Comment avancent leurs projets ? Est-ce qu’ils ont trouvé le Graal, le secret pour une concentration sans faille ?

Ils résident en Auvergne-Rhône-Alpes, vous les connaissez, vous les avez lus, vous les avez rencontrés dans des librairies, des bibliothèques, des fêtes du livre et des festivals.

Place à leurs mots maintenant.


Lilian Auzas aime manifestement 1/ l’Allemagne 2/ les femmes fortes et subversives. Il a frappé fort dès son premier roman Riefenstahl (2012, Léo Scheer) qui retraçait la vie de la sulfureuse photographe, actrice et réalisatrice du Troisième Reich Leni Riefenstahl. Suivront des essais sur ladite et en 2018, il continue sur sa lancée et publie chez l’éditeur lyonnais Hippocampe Anita, une remarquable biographie romancée d’Anita Berber (1899-1928), danseuse expressionniste et icône bisexuelle. La prochaine héroïne à passer sur le grill de ce jeune érudit éclectique sera la chanteuse Nina Hagen.

« Cette période de confinement est très étrange pour moi… Certes, elle l’est pour absolument tout le monde, mais cette étrangeté n’a chez moi pas de nom. C’est un empêchement. Le confinement m’empêche de mener un deuil. Depuis le mardi 17 mars midi, ma vie tout entière est entre parenthèses, et je retiens mon souffle à chaque instant.

Le 6 mars très tôt dans la matinée, je trouve un message vocal de mon père. Ma mère est à l’hôpital dans un état grave, plongée dans un coma artificiel. Ce n’est pas le coronavirus. Le lendemain, alors que nous étions tous là auprès d’elle, elle est morte. Aussi simplement que rapidement. Les jours qui ont suivi, avec mes sœurs, il a fallu mettre en place tout ce qu’un décès exige entre les obsèques et la paperasserie administrative. Tenir. Être là pour mon père qui, lui, sourd depuis l’âge de quinze ans, ne pouvait pas tenir tout seul.

Et me voilà comme tout le monde confiné chez moi. Et par un odieux ou comique coup du sort : avec les cendres de ma mère… Je pourrais avoir du temps pour pleurer. Mais rien ne coule de mes yeux. Ce n’est pas un déni. Ce n’est pas un manque d’émotion. Je ne sais pas ce que c’est mais ça n’est pas mon humanité qui fait défaut. Je suis plutôt dans un univers parallèle où rien ne m’atteint plus ; pas même cette angoisse ambiante liée au coronavirus. Je suis chez moi et je corrige les épreuves de mon prochain livre qui devrait – touchons du bois – sortir en mai : Nina Hagen interprète Brecht. J’écris aussi un livre que l’on m’a commandé et sur lequel j’avais pris énormément de retard.

Qu’ai-je à faire en effet à part écrire ? Regarder par la fenêtre peut-être. C’est beau une ville qui se repose d’elle-même.

Le soir, j’allume une bougie et je pense à ma mère. A cette étrange époque aussi. Au courage des gens. A celui de ma mère surtout.

J’ai hâte de pouvoir sortir. Pas nécessairement pour aller boire un verre ou bien rejoindre des amis au restaurant. Mais pour aller planter un rosier dans le jardin de la maison familiale. Il y a des promesses que l’on se fait qu’aucun confinement n’empêchera de réaliser. »

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Samantha Barendson est poète et romancière. Elle exerce également la profession de (prenez une grande inspiration) Chargée de communication Recherche SEE / International & Webmestre par intérim à l’ENS. C’est mystérieux mais ça sied plutôt bien à cette artiste inclassable, performeuse et polyglotte, née en Espagne de père italien et de mère argentine. En 2014, elle publie chez l’éditeur lyonnais Le Pédalo ivre Le citronnier, court texte poétique en prose autour de son père, qui deviendra un roman en 2017. Début mars paraît Alto mare, un recueil de poèmes en prose chez l’éditeur vénissian La Passe du vent. C’est également un membre actif du collectif Le syndicat des poètes qui vont mourir un jour qui travaille à la promotion de la poésie contemporaine.

« Si je connais un grand nombre d’auteurs disciplinés – de ceux qui se réveillent à quatre heures du matin pour pouvoir écrire deux à trois heures avant de réveiller leurs enfants ou de rejoindre un boulot alimentaire – je dois avouer que je ne suis pas de ceux-là.

Avant de me retrouver enfermée entre les quatre murs de mon appartement – qui comporte, heureusement, un balcon – mon inspiration était au repos depuis près de six mois. J’attendais qu’une idée me vienne, avec l’éternel doute de demeurer à sec à tout jamais.

Naturellement, comme beaucoup d’écrivains, j’ai pensé que cet enfermement imposé allait me permettre – m’obliger – à écrire. Mais comment écrire lorsque l’on est coupé du monde ? les idées peuvent-elle émerger de journées semblables les unes aux autres ? n’a-t-on pas besoin de vivre pour écrire ? faut-il écrire sur le confinement ?

Je ne me suis pas vraiment posé toutes ces questions, j’ai simplement entendu la voix du poète Jean-Marc Flahaut qui me disait – dans un bar de Lille quelques jours avant sa fermeture, alors que je lui racontais mon dernier voyage aux États-Unis – « tu tiens quelque chose ».

Je tiens peut-être quelque chose, enfermée à la Croix-Rousse, lorsque je repense à ces quatre semaines passées à parcourir les kilomètres entre la Nouvelle Orléans et San Francisco. La question est maintenant de savoir comment écrire cette Amérique autrement ? et comment oublier Jack Kerouac ?

Extrait :

Sur le parking de New Orleans, un couple cherche à comprendre les tarifs du stationnement

Nous sommes étrangers, ils sont de passage

nous disons ce que nous savons, ils répètent ce qu’ils ne savent pas

ils s’appellent John et Mary, ils nous serrent la main pour y déposer un petit bout de carton Personal Bible, une Bible  de 4,5 cm de haut et 3 cm de large

Verses of comfort assurance and salvation

Nous sommes en Amérique »

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Sébastien Berlendis a été « découvert » par Brigitte Giraud (excusez du peu) qui l’a publié dans sa collection La forêt avec Une dernière fois la nuit (Stock, 2013). Ses textes lumineux et intimes sont comme des reflets, des réminiscences de son adolescence en Italie. Son œuvre convoque tout à la fois mélancolie, contemplation et invite au voyage et à la flânerie, dans une écriture pleine d’images, d’instantanés, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il pratique la littérature en résonance avec la photographie. Il a publié début mars Des saisons adolescentes chez Actes Sud, un livre qui se démarque des précédents par sa forme originale (des récits inspirés par des souvenirs de ses élèves) mais demeure traversé par ses thématiques de prédilection. Il est professeur de philosophie dans un lycée lyonnais.

« Depuis deux semaines je vis seul et de manière très stricte. Je m’autorise un jogging chaque matin de quarante minutes (j’ai toujours couru, je ne découvre pas ce sport…), et le reste de ma journée n’a rien de romanesque (contrairement à ce que certains ou certaines pensent). Je commence d’abord à travailler pour mes élèves, je n’utilise pas de logiciel pour faire des visio-cours (je ne sais comment les nommer, et je suis du reste très hostile à toute idée de classe virtuelle, me réjouis lorsque j’apprends que cela fonctionne mal), je me contente si je puis dire d’envoyer mes cours de philosophie sur une messagerie prévue à cet effet. Je reprends absolument tous mes cours, les clarifie au maximum, envoie des textes et des travaux à faire, réponds aux uns et aux unes, et cela me prend un temps fou. Je me réjouis aussi de constater que certains Français commencent (enfin) à cesser de nous mépriser, et prennent conscience que nous ne sommes pas des feignasses. Je m’efforce ensuite, dans l’après-midi, de me mettre au texte que je suis en train d’écrire. J’écris chaque jour (à part quand Emmanuel Kant et son impératif catégorique me donnent mal à la tête), pendant plusieurs heures, je découvre les plages longues, et le livre avance à un rythme régulier. Il sera long je pense (enfin bien plus long que d’habitude) puisqu’il comporte déjà plus de 15000 mots (je ne compte pas en signes et certains de mes livres précédents, même finis, ne parviennent pas à ce chiffre) ; je pense avoir écrit les deux tiers du livre. Pendant cette période étrange et quelque peu flippante, je ne lis aucune ligne (j’avais pourtant commencé un très beau livre, Voir de ses propres yeux d’Hélène Giannecchini) et je n’explique pas cela (si ce n’est bizarrement par un manque de temps et d’envie). Le soir, je regarde des films que je pioche dans ma dvdthèque (je refuse le téléchargement et je n’ai pas Netflix…). Rideau à 23h30. »


Nadia Coste est auteure à plein temps depuis juillet 2018 exactement. On peut la qualifier de persévérante car entre le moment où elle s’est lancée dans la série qui l’a fait connaître, Les Fedeylins, il s’est passé six ans (et neuf versions du manuscrit). Elle publie ensuite des romans pour les plus jeunes avant de se tourner en 2015 vers les adolescents. Prolifique et touche-à-tout, elle est présente au catalogue de nombreux éditeurs, Gründ, Castelmore, Syros, Seuil jeunesse, Scrinéo,… et écrit aussi bien des romans ancrés dans la réalité que dans la science-fiction ou la fantasy. Elle a publié en début d’année une série qui répond au nom… étonnant des Chevaliers de la raclette, co-écrite avec Jean-Laurent Del Socorro (ActuSF).

« Quand le confinement a commencé, mon espace de travail habituel a été envahi par trois collègues de 8 à 17 ans qui demandent quand est-ce qu’on mange ou ont besoin d’aide au nom de la continuité pédagogique. Très vite, mon mari, qui devait télétravailler, a été touché par le Covid-19, heureusement sans faire partie des cas graves.

La fermeture des écoles a impliqué l’annulation des rencontres scolaires, qui se déroulent pour la plupart au printemps et constituent une importante partie de mes revenus annuels, ce qui a forcément ajouté une grosse inquiétude financière. La sortie de Sueurs Froides aux éditions Gulf Stream devait avoir lieu le 19 mars, mais les librairies sont fermées…

J’ai eu l’impression de traverser une sorte de tempête.

Au milieu de tout ça, j’avais des deadlines d’écriture à tenir. Heureusement, les éditeurs ont été compréhensifs, mais pas facile de travailler sur une période post-effondrement quand on a l’impression d’être en plein dedans !

Nous attaquons la troisième semaine, mon mari est guéri, j’ai rendu les urgences, certaines rencontres sont décalées, et des solutions financières commencent à me redonner un peu d’espoir…

Il est toujours compliqué de dégager du temps pour l’écriture, mais le rythme se prend. Je vais peut-être même réussir à lire un peu, un de ces jours ! »

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Mano Gentil a été a été successivement responsable de communication, directrice de cabinet et journaliste, mais aime à dire qu’elle est écrivain et c’est tout depuis 2001, « année où elle a prononcé l’abolition de sa peine de vie ». Elle se consacre depuis à son écriture, ses lectures musicales dansées, ses rencontres dans les établissements scolaires et ses ateliers d’écriture (déjà un beau programme !). En 2016, elle publie à La Passe du vent Nous étions jeunes et larges d’épaules, un recueil de nouvelles largement autobiographiques. Auteure de romans et de nouvelles, elle écrit aussi bien pour les adultes que pour les plus jeunes, avec toujours comme thème central, l’humain.

« Ça gonfle !

Depuis mi-mars, ma vie est un gâteau en préparation. Tous les ingrédients sont sur la table de mon quotidien.

Il y a le sucre du sourire de Gaston, cet être auquel je me suis attachée plus que de raison ; attachée non pas par filiation, non pas par descendance, mais par amour, un amour inconditionnel qui vient du dedans et que nul n’a besoin d’expliquer parce que l’Amour c’est l’Amour.

Il y a cette farine dans laquelle on affectionne tellement de se rouler et qu’on nous offre à volonté. Pas de méprise, je ne parle pas seulement de politique parce que je vous vois venir avec vos gros sabots, je parle aussi des relations avec – en ce qui me concerne – mes éditeurs, mes voisins, mes amis, ma famille proche ou lointaine.

Il y a les œufs qu’on pourrait écrire ouf si les temps venaient à moins se compliquer et, d’un « œ », on se retrouverait avec un simple « o ». Parce que quand on fait métier d’écrire, on sait qu’une lettre en moins ou en plus peut changer la face du monde. Ouf ! Ouf ! Ouf

Il y a la levure qui gonfle, qui devient envahissante, qui gronde prête à détoner, sur le point d’exploser car, comme tout organisme vivant, elle a de la difficulté à rester confinée.

Il y a cette pincée de sel qui donne de la saveur, ce petit goût marin d’une eau composée de douze constituants majeurs mêlés à de l’eau pure qui s’étale sur le sable sempiternellement humidifié et qui finit par ne ressembler qu’à un tas de boue grisâtre dans les souvenirs.

Il y a le beurre à ne surtout pas mélanger aux épinards parce que l’argent ne fait pas le bonheur et que ça fait un moment qu’on nous le répète.

Chaque jour, chaque heure, chaque seconde, j’ai le temps pour tout assembler, tout mélanger. J’agite, je lisse et j’imagine comme la dégustation n’en sera devenue que meilleure à force d’attendre.

Pourvu que personne ne vienne ouvrir la porte du four et, qu’au vide, 19 minutes répondront au temps de cuisson. »

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Frédérick Houdaer (attention, cela se prononce [oudar] et il y tient) est écrivain, poète, performeur, directeur de collections, critique littéraire… et il a fondé en 2019 avec son complice Philippe Bouvier une toute nouvelle maison d’édition à la Croix-Rousse, Le Clos Jouve, qui a pour ambition de publier textes inédits (hors romans) et « trésors oubliés ». En 2010, il créait le Cabaret Poétique qui invite (presque) tous les mois à se produire sur la scène du Périscope le nec plus ultra de la scène poétique régionale. Il anime des ateliers d’écriture depuis des années et a rejoint récemment l’équipe des Artisans de la Fiction, l’école de Creative Writing fondée par l’auteur Lionel Tran.

« TRANCHES

Hésiter à entamer un « journal de confinement » par pur snobisme. Sous prétexte que d’autres, et en nombre, s’y sont collés avant moi.

Grande Poste Centrale de la X-Rousse. Devant les machines à affranchir, une femme masquée/gantée se retrouve sans stylo pour remplir un papier et est contrainte de m’en emprunter un. Elle le désinfecte deux fois : en le prenant et en me le rendant à bout de bras. Nous sommes au bord du fou-rire.

Apprendre, par Grégoire Damon, le décès de Limonov. Tout le monde s’en fout. Il n’est pas mort du Covid 19, et c’était un « salaud ». Une pensée pour tous ces salons du livre qui ont déroulé le tapis rouge à Carrère, son biographe, et qui n’auraient jamais invité un auteur comme Limonov.

Revoir « L’ange exterminateur » (LE film sur le confinement). Devant les images de Bunuel, m’effondrer de sommeil. Revenir à moi pour ôter mes lunettes de mon nez tandis qu’un personnage à l’écran fait de même.

Echange improbable de SMS avec mon éditeur parisien. La conclusion de « Monsieur Le Dilettante » : « Soyons fatalistes ». En langage parisien, que veut dire « fataliste » ?

Poursuivre l’animation d’ateliers d’écriture depuis ma cuisine, grâce à certains outils récemment apprivoisés. Cela fait un an que je m’occupe tous les mercredi après-midi d’un atelier « Ados » loin, très loin du milieu scolaire. Que des volontaires, donc. La semaine précédente, elles ont « toutes » (dix filles pour deux garçons) fait mourir leur personnage principal. Aujourd’hui, il n’en a rien été. Je n’en tire aucune conclusion… mais cela me réconforte. Elles ont laissé à leur personnage le temps d’une prise de conscience, au travers trois époques ramassées (avant, pendant et après le confinement). Des lignes ont bougé.

(…) »

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Danielle Martinigol vit dans un village au nom enchanteur : Juliénas, un cadre digne de cette grande dame de la science-fiction française (selon une expression consacrée qui la fait bien rire). Mais c’est pourtant une réalité tant elle marque le paysage littéraire depuis ses premiers succès comme L’Or bleu (1989) ou Les oubliés de Vulcain, aujourd’hui encore étudiés par les collégiens. En 2001, elle remporte le prestigieux Grand Prix de l’Imaginaire du meilleur roman jeunesse pour Les Abîmes d’Autremer (réédité en 2017 par ActuSF). Elle prend sa retraite d’enseignante en 2009 et se consacre depuis à l’écriture en explorant de nouveaux projets comme la série historique des Aventures à Guédelon.

« Confinement brillant

À vrai dire le confinement ne change pas beaucoup ma vie. Depuis dix ans que je suis en retraite de mon métier de prof je ne me consacre qu’à l’écriture. J’ai la chance d’avoir un grand terrain autour de ma maison. Les seules sorties que je regrette sont les rencontres que je devais faire avec mes lecteurs en animations scolaires ou festivals. Le manque à gagner sera plus dramatique pour mes amis auteurs et autrices à plein temps que pour moi mais il mérite d’être signalé. Depuis longtemps j’ai deux romans de space opera pour adultes en cours d’écriture. Mes éditeurs jeunesse m’ayant sollicitée j’ai négligé les voyages galactiques au profit de romans pour collégiens. Aujourd’hui sans contrainte de publications futures, ce confinement me donne l’occasion si souvent repoussée de repartir dans les étoiles. Je n’ai jamais caché ma passion pour le space opera. Je suis en pleine construction de mondes dans des nébuleuses, autour d’étoiles doubles voire triples. C’est un travail rempli de lumières stellaires. Parallèlement à cela le confinement m’a poussée à m’occuper de ma collection d’œufs en pierre, bois, verre et autres matériaux. Ils sont posés sur des timbales, coquetiers et ronds de serviettes en argent que je trouve ça et là en brocante. Ces supports étant bien ternis par le temps, j’ai entrepris de tout faire reluire. La conjonction amusante de ces deux activités m’amène donc à conclure en constatant qu’autour de moi tout brille et qu’il y a de fortes chances pour qu’une étoile s’appelle bientôt L’Œuf d’Argent ! »


Julie Moulin anime depuis 6 ans des ateliers d’écriture dans une MJC et des établissements scolaires, notamment dans le cadre des missions de lutte pour le décrochage scolaire en lycées et et collèges. Depuis le début du confinement, elle a lancé un atelier d’écriture en ligne gratuit, d’abord circonscrit à son village pour maintenir un lien entre les habitants, puis qui s’est étendu à tout le pays de Gex, la Suisse, et différentes régions de France. Elle a longtemps travaillé dans la finance solidaire avant de tout plaquer pour se consacrer à l’écriture. Elle a publié deux ouvrages chez Alma éditeur, Jupe et pantalon en 2016 et le remarqué et remarquable Domovoï en 2019.

« Confinatoire

Écrire relève aujourd’hui à la fois de l’urgence et de l’impossible.

À la différence des écrivains qui vivent cet épisode comme une résidence d’écriture inespérée ou simplement la continuation d’une vie dédiée aux mots, je me retrouve en ces temps troubles confrontée à la violence du quotidien. Si je me plaignais, avant, quand tout était normal, du rythme effréné dans lequel nous vivions et des trop nombreuses sollicitations auxquelles je devais répondre au nom de notre famille, au point de saturer mon esprit et m’empêcher d’écrire ; aujourd’hui, je mesure la chance que j’avais alors de bénéficier de quelques moments de solitude. Comment écrire, enfermée depuis des semaines avec trois enfants, et un mari contraint de se rendre chaque jour sur son lieu de travail ? Impossible.

Pourtant, il en va de ma survie. Ne pas écrire serait me diluer petit à petit dans ce magma familial, cuisine, enfants, ménage, et perdre toute consistance. Ni la lecture, ni les ateliers que j’anime à distance, ne me protègent assez. Face à la violence du quotidien, je n’ai qu’une arme véritable : l’écriture. Elle m’isole, m’évade, me donne une forme. Alors je me lève très tôt, je prépare les devoirs de la plus jeune, le repas du midi, puis je m’enferme dans ma chambre jusqu’à l’heure du déjeuner. Je n’ai aucune idée de ce qui se joue derrière la porte. Je reprends un carnet de voyage et j’écris. Je réécris. J’ai mis de côté le roman sur lequel je travaillais, avant, et qui, de toutes façons, piétinait. Je n’ai pas la force d’inventer, pas l’esprit libre pour imaginer. Le récit dans sa perspective géographique est ma seule échappatoire. »


Mathieu Rivero est un jeune auteur lyonnais, ex-enseignant, scénariste, qui fait actuellement de la traduction et du narrative design. Il publie de la fantasy pour adultes et ados chez Les Moutons électriques (Or et nuit, Les arpenteurs de rêves, Tout au milieu du monde,…). Autrement et selon ses propres dires, il « raconte des BIP sur la littérature ici et maintenant pour occuper 1/2h de confinement ».

« Étant travailleur indépendant, le confinement n’a pas tellement changé mes journées passées à écrire. Cependant, il y a « l’après ». L’après petit train-train écriture-mails-traduction-relecture, où l’on sort se nourrir de l’extérieur (un peu). Certes, on est plutôt équipés puisque la majorité de notre travail ne se fait pas en open space ou au contact du public, mais tout de même, à force d’appels téléphoniques et de visioconférences entre amis/familles/contacts pro… Je me dis que cette expérience va nous montrer à quel point le lien social est important. Pour autant, je ne sais pas si cela changera radicalement ma façon d’écrire : j’avais déjà ce genre d’idées. Peut-être aurai-je seulement moins d’appétence pour les histoires catastrophe, ayant vu le loup de plus près… Pour les projets à venir, je devrais avoir une sortie de livre-jeu à l’automne, mais je ne peux pas en dire plus ! » (NDLR : Le livre dont vous êtes l’assassin, parution août 2020, source Electre).

 


Christophe Siébert, poète, écrivain, performeur et éditeur (il dirige pour La Musardine la collection Les Nouveaux Interdits), vit à Clermont-Ferrand. Son œuvre (une vingtaine d’ouvrages à ce jour), influencée par l’horreur et le roman noir et souvent qualifiée d’underground ou d’alternative, a pour but de donner une voix aux gens qui vont mal, quels qu’ils soient, et de communiquer au lecteur, au moyen d’une écriture sèche, des émotions fortes. Ses deux derniers ouvrages (Métaphysique de la viande, prix Sade 2019, et Images de la fin du monde : Chroniques de Mertvecgorod, 2020) sont publiés au Diable vauvert.

« Juste avant le confinement j’étais en résidence d’auteur pendant quatre semaines à La Laune. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit d’une ancienne école qui abrite au rez-de-chaussée les bureaux de la maison d’édition Au diable vauvert (chez qui je suis édité) et au premier étage deux studios destinés à accueillir des écrivains en résidence. Une voiture est à disposition. Le village et le supermarché les plus proches sont distants d’environ six kilomètres. Je n’ai pas le permis de conduire. Depuis que je suis rentré chez moi je peux me rendre à pieds à Carrefour. Entre ma situation précédente et la situation actuelle j’ai donc gagné en liberté de mouvement.

Les bistrots et les librairies sont fermés. En tant qu’alcoolique et consommateur forcené de bouquins (j’en achète à peu près deux fois plus que ce que j’ai le temps de lire – et je parle même pas de ceux que m’envoient mes copains éditeurs ou auteurs), j’y vois une nette injonction que m’adresse le Cosmos à me discipliner un peu, bordel, et à bosser davantage, foutre. Ca marche vachement mieux que je l’imaginais. A ce rythme-là, à la fin du confinement, je pourrai prendre six mois de vacances sauf que j’aurai plus jamais envie de sortir. Je serai retourné pour de bon à l’état sauvage, mes cordes vocales se seront calcifiées, je ne communiquerai plus que par e-mails ou grognements.

A part ça, dans la mesure où mon activité physique est encore plus réduite que d’habitude et où mes soirées sont quand même très calmes, je me lève à sept heures et constate que depuis la fenêtre de mon bureau les matinées sont magnifiques – jusqu’à présent je ne foutais pas les pieds dans cette pièce avant minimum midi, donc je l’ignorais.

P.-S. : C’est extrêmement flippant d’entendre des applaudissements retentir chaque soir à vingt heures dans une rue déserte. On se croirait dans Shining, sauf que contrairement à Nicholson je suis pas encore assez dingo pour voir les fantômes. Mais j’ai bon espoir, ça va pas tarder. »

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Last but not least, terminons avec l’amicale participation de Christian Chavassieux qui nous a renvoyé vers ce texte publié sur son blog kronix : un vague intérêt pour tout.

Un grand merci à tous les auteurs qui ont accepté de participer à cet article et à Carole Fives pour le dessin qui l’illustre. Faites donc un tour sur son compte Facebook, d’autres vous y attendent, tout aussi drôles et caustiques.

Retrouvez tous leurs livres à la BmL dès la réouverture !

 

 

 

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One thought on “Archipel littéraire”

  1. MJ Bénand dit :

    LU pendant le confinement : ce vendredimanche ? avril 2020

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