Wikipédia a 20 ans ! (1/2)

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 19/12/2020 par ALT

Cet événement nous donne l’occasion de faire une pause et de voir comment cette encyclopédie a pu naître, grandir et évoluer sur ces deux dernières décennies. Comment se construit-elle, comment s'est-elle imposée et comment peut-elle continuer à se transformer ?

 

L’identité Wikipédia

Alors même que sa disparation a été pronostiquée de nombreuses fois au cours des vingt dernières années, l’encyclopédie collaborative Wikipédia est devenue une véritable référence du XXIème siècle. Il s’agit en effet aujourd’hui du cinquième site internet le plus consulté au monde.

Wikipédia, une encyclopédie au cœur d’un ensemble de projets

Wikipédia présente suffisamment de points communs avec la première encyclopédie française, l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert, pour qu’on puisse la considérer comme telle.

Dans les deux cas, il s’agit de lieux de collecte de savoirs, avec des représentations des connaissances parfois imparfaites dans certaines disciplines et proposant des contenus pouvant être sources de polémiques.

Si pour Diderot, « le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses », sa richesse tient aussi beaucoup à la capacité de l’encyclopédie à lier les informations entre elles, à connecter les savoirs et à croiser les références.

Wikipédia s’appuie sur la technologie relativement récente du World Wide Web, avec des pages HTML et des liens hypertextes. Les pages communiquent entre elles via des clicks sur ces liens. Cependant, la richesse des connexions s’étend au-delà du projet encyclopédique de Wikipédia : l’écosystème Wikimédia est un mouvement international et inter-communautaire né en 2003 et soutenu par la Wikimédia foundation. Il constitue un ensemble de projets permettant le partage de contenus éducatifs et de connaissances sous licence libre ou relevant du domaine public, comme par exemple :

Ensemble des projets de Wikimédia

  • Wiktionnaire qui vise à créer des dictionnaires et thésaurus libres dans chaque langue
  • WikimediaCommons qui propose une banque d’images et de vidéos de contenus libres
  • Wikisource qui propose un fonds de textes libres de droit
  • Wikiquote qui propose un recueil de citations

Les grandes phases de développement

2001 – 2006 : une croissance rapide

En mars 2000, deux Américains (Jimmy Wales, homme d’affaire et Larry Sanger, développeur de projet internet) créent l’encyclopédie Nupédia, qui sera la première encyclopédie libre en ligne. Tous les articles de Nupédia doivent être validés par un comité scientifique d’experts. Le développement est donc très lent et seulement deux articles sont complétés à la fin de l’année 2000.

Jimmy Wales et Larry Sander ont alors l’idée de s’appuyer sur la technologie du wiki afin d’accélérer la vitesse de développement de l’encyclopédie. Le wiki est une application web qui permet la création et la modification collaboratives des pages d’un site web.

Logo de 2001 à 2003

Logo de 2001 à 2003

Ils fondent alors Wikipédia le 15 janvier 2001.

Leur objectif est d’atteindre 100 000 articles en 7 ans, soit environ la taille d’une encyclopédie classique. Mais dès 2007, 2 millions d’articles en anglais sont déjà disponibles sur Wikipédia.

La qualité des contenus des articles est cependant très variable d’un article à l’autre et une défiance durable vis-à-vis de Wikipédia se met en place.

2006 – 2010 : une identité légitimée

Si une encyclopédie classique est écrite par des experts, Wikipédia est à l’inverse une encyclopédie collaborative. Cela signifie que tout le monde peut participer et ajouter des informations. En 2006, la contribution sur Wikipédia se voit bouleversée avec l’obligation de sourcer les informations contenues dans un article. Pour proposer un contenu le plus fiable possible et convaincre quant à sa légitimité, toute contribution sur Wikipédia se doit d’être sourcée par un minimum de deux références différentes. Toute contribution se doit aussi de respecter les principes fondateurs de Wikipédia.

2010 – 2020 : une phase de consolidation

Le nombre d’articles disponibles augmente toujours dans Wikipédia, mais à un rythme moins soutenu à partir de 2010. En langue anglaise, on peut même parler de stabilité due à une relative maturité de l’encyclopédie dans cette langue.

Le logo a la forme d’un globe constitué de pièces de puzzle, avec des glyphes représentant différents systèmes d’écriture.

Le saviez-vous ?

 A partir de n’importe quel article de Wikipédia, et en cliquant une dizaine de fois sur le premier lien des pages qui s’ouvrent, vous devez normalement atteindre la page de l’article Philosophie.

En théorie, tout le monde peut collaborer au projet participatif de Wikipédia. Dans la pratique, ce sont surtout des experts de Wikipédia qui contribuent. En effet, l’ensemble des règles de fonctionnement de Wikipédia n’est pas facile à appréhender. Dans une encyclopédie classique, la légitimité d’un article découle de la qualité de l’auteur en tant que dépositaire d’un savoir. Dans Wikipédia, les participants  exercent un « contrôle qualité » mutuel lors de la rédaction collective d’un l’article. C’est ce travail collaboratif et itératif qui permet d’écrire des articles de qualité.

Wikipédia et l’organisation encyclopédique du savoir

Wikipédia est une encyclopédie disponible sous licence libre, principalement sous la licence Creative Commons : on peut donc recopier ou modifier le contenu et le redistribuer dans un cadre gratuit ou non.

 

Comme les bibliothèques, Wikipédia présente l’information de manière organisée. Le savoir est classé et hiérarchisé pour guider l’usager à trouver l’information.

Dans les bibliothèques du monde entier, la classification décimale de Dewey datant de 1876 fournit la base de rangement de l’ensemble des fonds documentaires. Comme on peut le voir ci-dessous, l’organisation sous la forme de portails de Wikipédia présente bien des similitudes.

L’exemple ci-dessous permet d’appréhender l’organisation de l’information, du plus général au plus particulier.

Le portail Auvergne Rhône Alpes est lui-même relié au Portail de l’Union Européenne et au Portail thématique de la Géographie. Le lecteur navigue ainsi sur Wikipédia ou sur l’ensemble des projets Wikimédia grâce à des liens hypertextes, permettant de relier les pages les unes aux autres.


Tous les savoirs du monde

Nous l’avons vu, Wikipédia est un des sites les plus visités au monde. Les statistiques le montrent pour les pages en français : les 20 articles les plus consultés en 2019 sont tous au-delà de 1,7 millions de vues. Il faut savoir que le trafic vérifie le principe de la longue traîne. Le top 10 représente une infime part des visites de Wikipédia (0,41 %). Même si certains articles totalisent plusieurs millions de visites, l’essentiel des consultations sont faites par les deux millions d’articles consultés quelques dizaines, centaines ou milliers de fois par mois.

20 ans : comment faisait-on avant ?

Ed. Mille et une nuits

« Mais comment faisiez-vous avant ? » C’est par cette question que débute l’avant-propos de La révolution Wikipédia, ouvrage plutôt critique sur l’encyclopédie collaborative. La question avait été posée en 2007 par un étudiant au journaliste et romancier Pierre Assouline ; pour ce dernier, les futures élites se doivent d’aller chercher leurs informations à la source, les recouper, se confronter à la recherche dans les bibliothèques, faire le tri dans les bibliographies et hiérarchiser les références.

La question de la vigilance critique des élèves était donc posée. Ne pouvait-elle pas être abordée par une évolution des enseignements, avec une formation à un usage raisonné des outils d’accès à la connaissance ? C’est bien heureusement ce qu’il est advenu, bien que se pose la question des menaces sur les encyclopédies « historiques ». Le regard critique à adopter dans la lecture de toute encyclopédie n’est pas nouveau : les préjugés, certaines analyses d’événements historiques ou de découvertes scientifiques sont propres à une époque, avec les interprétations que l’on imagine.

Nos chères encyclopédies

L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée de 1751 à 1772, est un ouvrage majeur du XVIIIe siècle et la première encyclopédie française. La synthèse des connaissances qu’elle contient est un travail rédactionnel et éditorial considérable pour cette époque. Étant donné le prix élevé et la qualité de la majorité des contributeurs (haute noblesse, bourgeois mais aussi des artisans), le lectorat est majoritairement issu de la bourgeoisie, de l’administration, de l’armée ou de l’Église. L’Encyclopédie a été tirée à 4 255 exemplaires. Diderot a écrit :

Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre ; d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de les transmettre aux hommes qui viendront après nous.

Il est bien dit « rassembler » : outre le fait que l’Encyclopédie contienne un certain nombre de travaux nouveaux, les collaborateurs ont aussi beaucoup emprunté à des ouvrages existants — allant de la citation en guise de référence, à l’article entier (source). Ne serait-on pas tout proche du fonctionnement de Wikipédia ?, Certains d’entre vous se souviennent probablement des encyclopédies vendues par milliers depuis les années 70. Les volumes d’encyclopédies et de dictionnaires encyclopédiques étaient alors exposés fièrement, toutes classes sociales confondues. Ces encyclopédies grand public sont nées au début du XXe siècle : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, Encyclopaedia Universalis, Encyclopédie autodidactique Quillet pour les plus connues en langue française.

Fin du papier ?

La septième et ultime édition papier de l’Encyclopædia Universalis paraît en 2012, et la même année, l’encyclopédie Britannica arrête son édition imprimée après 244 ans de publication.

Vint également le temps de l’encyclopédie « moderne », sur CD-ROM : ce support va cohabiter avec les versions papier quelque temps avant de se faire supplanter à son tour par Internet.

C’est le même schéma pour Encarta (Microsoft), une des premières encyclopédies numériques, éditée de 1993 à 2009 (CD ROM, puis DVD et web) : En mars 2009, Microsoft annonce la fin d’Encarta et la fermeture des sites web pour le 31 octobre 2009, reconnaissant le changement du marché. En effet, Encarta ne représentait plus en janvier 2009 aux États-Unis que 1,27 % des visites d’encyclopédies en ligne contre 97 % pour Wikipédia.

Et le Quid ? cet ouvrage encyclopédique français en un seul volume annuel paru de 1963 à 2007 a cessé de paraître face à la concurrence d’Internet, plus rapide, plus complet et actualisé. Ceci malgré un site Quid.fr qui recevait plus d’un million de visites par mois (site fermé depuis 2010).

On pouvait lire en 2001 sur 01.net : Le web va-t-il tuer les encyclopédies sur CD-Rom ? Les encyclopédies sur CD-Rom n’auraient plus que deux ans à vivre. Les éditeurs migrent tous sur le Net et essaient d’y trouver un business model rentable… : En moins d’un an, dans un bel ensemble, toutes les encyclopédies françaises ont migré sur le Net. Et toutes sont désormais gratuites, sauf deux : l’Encyclopædia Universalis et Kleio, celle de Larousse. C’est l’Encyclopædia Britannica, en anglais, qui a lancé le mouvement en octobre 1998. Dans l’Hexagone, Webencyclo (décembre 1999) et le Quid ont suivi l’exemple. En septembre 2000, l’Encyclopédie Hachette a fait son apparition sur les portails Voila, Wanadoo et Club-Internet. Elle aura son propre site en janvier. Quant à Encarta, le bébé de Microsoft, elle est en libre accès depuis fin octobre.

Mais Wikipédia est passée par là…

Certes, Wikipédia n’est pas parfaite. Cependant, elle est très utilisée puisque la plupart des internautes consultent l’encyclopédie en ligne Wikipédia de façon quotidienne. Surtout, elle est la preuve qu’un modèle non-marchand mêlant gratuité et bénévolat peut, à certaines conditions, s’autoréguler, s’améliorer et continuer à fonctionner. Il est loin le temps où l’on ne donnait pas un grand avenir à Wikipédia, comme le signale Wired en juillet 2020 : Wikipedia Is the Last Best Place on the Internet.

A suivre…


Bibliographie

 

 

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *