Nos poils, toute une histoire !

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - par Sabine Bachut

Que d'interrogations autour de notre pilosité ! Révélatrice de nos mœurs, nos goûts, nos sociétés, nous vous proposons un court panorama du poil et des cheveux aujourd'hui.

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De son petit nom scientifique, phanère ou excroissance épidermique, le poil, ou les cheveux sont désormais sculptés au gré de nos envies, de nos besoins et, ne le cachons pas, d’une norme sociétale. Initialement, notre pilosité était vitale en tant que système de thermorégulation de notre température corporelle, de protection face au soleil et aux éléments extérieurs. Elle est dorénavant de moins en moins nécessaire au niveau biologique. Et c’est pour cette raison que notre pilosité est devenue peu à peu un signe, un marqueur social d’appartenance ou de revendication. Elle permet de dissocier les sexes, les populations, les positions sociales et ce qui relève de la civilisation, de la nature, de la culture…

Masculin / Féminin

Les distinctions entre pilosité féminine et masculine sont, comme d’autres caractéristiques physiques telles que la voix ou la poitrine, des éléments qui relèvent de l’appartenance à un sexe différent. De ce que la nature a donné, la culture de nos sociétés s’est emparée, l’a transformée et ritualisée. Ainsi, les adolescent.e.s sont à l’affût des signes qui vont montrer leur passage au monde des adultes : la moustache pour les garçons, l’élimination des poils sur les jambes ou le visage pour les filles (malgré un courant féministe de non épilation qui n’a pas encore atteint les idéaux féminins relayés par les médias et les magazines). De plus, l’histoire de l’occident a souvent prôné, en terme de beauté et de normalité, le glabre féminin et le dru masculin. Les hommes affichent ostensiblement barbes et torse velus, qu’on associe volontiers à de la virilité, quand les femmes dissimulent chevelures et peau, entre séduction et tentation.

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Le sens du poil  : une anthropologie de la pilosité de Christian Bromberger

A écouter sur France Inter : Le sens du poil

 

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Histoire du poil sous la direction de Marie-France Auzépy et Joël Cornette

A écouter sur France Culture :  Dans cette Histoire du poil , historiens, anthropologues et psychanalystes nous dépeignent des sujets de tout poil : des préceptes du Coran en matière d’épilation à la signification de la moustache en politique en passant par les femmes à barbe et la perruque de Louis XIV.

 

Actuellement, en occident, la mode est au sans poil, on le traque, on le guette, on l’élimine dans une volonté de s’éloigner, dans la mesure du possible, de l’animal, des odeurs, de se conformer à des normes hygiénistes et normalisatrices. La chevelure féminine s’est libérée des coiffes, chapeaux, foulards, et s’étale dans toute sa beauté et sa diversité, signe de jeunesse et de dynamisme. Cependant, dans certaines cultures, libérer ses cheveux pour une femme est un combat de tous les jours et constitue une véritable révolte contre des normes imposées.

Quant au côté masculin, après la mode des années 90 du glabre, 2010 signe le retour de la barbe et du poil. L’article de Sciences humaines parle même de tsunami de la barbe ! En effet, 92% des 25-34 ans portent une barbe d’après une récente étude. Exit la barbe synonyme de vieillesse, la barbe est désormais branchée et marque l’entrée dans le monde adulte. En parallèle, certaines femmes avouent une préférence pour les visages à barbe (42% pour des plus de 35 ans). Et les hommes présentent désormais des barbes soignées et bichonnées, loin des barbes broussailleuses, drues et piquantes des hommes  de naguère.

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Psychologie des beaux et des moches  sous la direction de Jean-François Marmion ; vue par Anne Carol, Jean-Pierre Changeux,

 

 

 

Des rites au poil

Certains rites de passages permettant d’instituer un statut social, une étape dans la vie, une progression ou une séparation, sont symbolisés par des coupures, comme notamment celle du cordon ombilical. Mais les poils constituent aussi des marqueurs importants. Par exemple, la première coupe de cheveux est un symbole du passage de bébé à enfant. Et les coupes ou coiffures qui suivront montreront le passage du temps et l’évolution de statut : de jeune ado à jeune adulte, du  mariage, de la retraite, des changements de la vie… En Iran, la tradition voulait que les jeunes filles ne s’épilent pas avant le mariage. La veille du mariage, une épilatrice transformait ainsi la jeune fille poilue en un corps glabre de femme. Et les sourcils eux aussi, n’étaient pas épargnés, ils devaient former une courbe simple et parfaite. On distinguait donc les femmes des jeunes filles par leurs sourcils et le fait qu’elles s’épilent. Une tradition de moins en moins présente avec l’occidentalisation des mœurs.

A écouter sur France culture : Les cheveux: modes, rituels et symboles : sacrés cheveux ! Coiffures et religions

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Dans le sens du poil arabe de Lily Valette

 

 

 

Quant aux cheveux, ils sont, à la fois le reflet d’une norme, à la fois la revendication d’une individualité, d’une personnalité. Par exemple, le rasage des cheveux qui est considéré aujourd’hui comme normal dans les sociétés occidentales, est aussi un puissant outil  de dénégation d’humanité pour les esclaves, déportés, prisonniers. On peut ainsi situer, même maintenant, l’échelle sociale de la personne grâce à ses cheveux. Policés et bien coiffés dans la classe aisée, déstructurés et pas lavés pour les personnes mis en marge de la société. Une pilosité déstructurée qui peut incarner un refus  et un retrait de l’ordre social et politique. Mais aussi représenter la quête d’une spiritualité, la recherche d’un sens avec les ascètes, ermites… Une pilosité débordante peut aussi signifier la volonté de retourner à ses racines, à un monde naturel et ancien, voire un retour à l’animalité profonde de l’être humain. Chaque coupe se veut le reflet d’une recherche d’identité et d’idéal, comme ici, avec la coupe ratée de Canardo, extrait du film La haine  : « c’est l’absurde le plus nécessaire du corps qui en émane mais lui survit »

« Autre exemple cinématographique du cheveu : La coupe à dix francs de Philippe Condroyer de 1974. Les cheveux n’y sont pas seulement cosmétiques, un ornement, une parure, une représentation, mais au contraire ils sont une présence à part entière. Ils incarnent, par leur longueur, une idéologie, un âge, une époque, l’état d’esprit d’un individu, sa place sociale, son rapport au corps, à la séduction…  »

Comme le dit Christian Bromberger : « Scruter une société par ses recoins peut paraître à priori bien futile. Mais ces jeux de l’apparence qui semblent détourner de l’essentiel nous y ramènent brutalement quand on considère les passions, les polémiques, les interdits, les violences qu’ils peuvent susciter. […] Si le poil déclenche autant de débats, voire de drames, c’est que s’y cristallisent les problèmes que posent toute société : la distinction entre les hommes et les femmes, nous et les autres, le civilisé et le sauvage, l’homme et l’animal… »

« Il y aurait beaucoup à dire sur cet inépuisable sujet qu’est la pilosité […] Le poil est souvent invoqué pour sa petitesse : au quart de poil, raser les murs, coiffer sur le poteau. Et c’est en raison même de sa dérisoire petitesse que le poil nous administre une leçon plus générale. Comme souvent, l’accessoire est une fenêtre privilégiée pour humer l’air du temps et observer les mouvements des sociétés et de l’histoire. Une société qui nous en dit beaucoup d’elle-même par ses franges. »

 

A voir sur Arte : Poilorama : Rasés, arrachés, électrocutés, flashés ou photoshopés, tout est fait pour rendre nos poils invisibles. La publicité, la mode, le cinéma matraquent à tout va. Et vous, saurez-vous résister aux diktats du lisse ?

 

L’article vous a intéressé ? Voici un autre article du magazine L’influx sur le sujet  : Tout poil lu : cheveux, barbes et autres systèmes pileux. « Si poils et cheveux nous paraissent un héritage direct de Dame Nature et une part de notre animalité, notre façon de les traiter, de les soigner, de les considérer est éminemment culturelle. En avoir ou pas, telle pourrait être une des questions. Peu de semaines en effet, sans un sujet magazine sur le retour de la barbe, la dernière coiffure à la mode, l’épilation « maillot », les aisselles poilues, le style velu… Sous ses dehors un poil frivole, le sujet touche les questions du genre (virilité, féminité), du naturel, des croyances (voiles, tonsures), de l’ordre social, de l’identité, de l’esthétique. Tant il est vrai, selon les termes de Christian Bromberger, qu’ « une société nous dit beaucoup d’elle-même par ses franges »  »

 

Et des questions de tout poil à retrouver sur le Guichet du savoir :

 

 

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