Musique et cerveau : le succès de l’ambient music pendant le confinement

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 20/03/2021 par Sabine Bachut

"Une musique pour faire le mur" titre la radio FIP. Pourquoi l'ambient music a connu un tel engouement pendant le confinement ? Comment agit-elle sur le cerveau ? Peut-on parler d'un "besoin" vital d'écouter de la musique ?

Photo by Илья Мельниченко on Unsplash
Photo by Илья Мельниченко on Unsplash

L’ambient music est une  musique de « niche » depuis sa création. Elle est très appréciée dans les milieux musicaux expérimentaux et reste cependant peu connue du grand public. Elle connaît actuellement un regain d’intérêt et certains genres musicaux s’en inspirent comme le modern classical et la musique pop.

Très apprécié dans les années 80, elle devient plus confidentielle à partir des années 90. Ce sont essentiellement des musiques plutôt apaisantes à la croisée des musiques électroniques et de la musique contemporaine. L’anxiété et la charge émotionnelle liée au premier confinement et aux incertitudes de la pandémie ont poussé les amateurs de musique à se réfugier dans des textures sonores apaisantes et reposantes.

Qu’est-ce que l’ambient music ?

Et bien, pas seulement des musiques apaisantes justement ! Il reste difficile de la définir en termes très concrets. Elle est généralement harmonieuse, avec pas ou peu de rythmique, plutôt exploratrice de timbres et de textures sonores. Elle reste un genre aux contours flous, aux structures qui tentent d’exprimer une vaste gamme d’émotions, pas toujours apaisantes d’ailleurs puisqu’il existe un sous-genre dark ambient, dérivé du black metal.

Le fondateur du genre, ou du moins de l’appellation, le compositeur britannique Brian Eno la présentait ainsi : « La musique ambient doit pouvoir accommoder plusieurs niveaux d’attention d’écoute sans en imposer un en particulier ; elle doit être aussi périphérique qu’intéressante. »

Brian Eno a inventé ce terme d’ambient music pour se démarquer du concept de musique d’ameublement d’Erik Satie et de la muzak, la musique aseptisée d’ascenseur ou de supermarchés.

Voici un exemple du travail de Brian Eno : Music for airports. Comme le dit Philippe Renaud du magazine Le devoir dans son article Quarante années « ambiante » de Brian Eno :

« Là où le travail d’Eno s’élève, c’est dans sa conception voulant que cette musique ne soit pas simplement utilitaire : oui, elle constitue la trame sonore parfaite pour se concentrer sur la rédaction d’un texte, mais pour peu qu’on lui accorde de l’attention, impossible de ne pas tomber sous le charme des belles harmonies, de la finesse des timbres, de l’éloquence des univers musicaux qui s’ouvrent à nous. »

Ce morceau a aussi inspiré d’autres compositeurs comme Laraaji qui en propose ici une interprétation dans Day of radiance :

 

Ambient music et confinement

D’après le musicothérapeute Dany Bouchard qui s’exprime dans un article du magazine Le devoir, une des raisons pour lesquelles la musique ambient a gagné en popularité depuis le début de la pandémie est d’ordre purement fonctionnel.

« En confinement, les gens doivent faire davantage de télétravail, analyse-t-il. Donc, la musique peut prendre de l’importance durant ces moments puisque les gens ne sont pas dans leurs cadres de travail habituels. […] La musique ambient remplit le fond sonore, comme si ça nous permettait de nous rendre mieux conscients de nous-même, dans le moment présent. Comme une sorte de voile masquant les distractions — ce qui peut paraître paradoxal puisque la musique peut être une distraction en soi. [Les caractéristiques de cette musique] font qu’elle n’a pas nécessairement un rythme ou une mélodie qui reviennent, on est plus sur l’exploration des textures sonores, de la qualité des sons. »

Dany Bouchard ajoute : Elle permet « d’autoréguler ses humeurs. On appelle ça, en anglais, la music medecine, mais tout le monde fait ça déjà, ce n’est pas un secret. C’est pour ça que la musique, toutes les musiques — toutes les formes d’art, en vérité —, on s’en sert à des moments précis : une musique pour faire le ménage, pour aller courir, pour s’endormir le soir, pour faire la fête. Dans le contexte du confinement, la musique ambient devient aussi une forme de prescription musicale. »

La musique en prescription médicale ?

Et oui, elle a déjà fait ses preuves dans certains domaines de la santé et ses effets sont reconnus scientifiquement.

Des études basées sur de la neuro-imagerie montrent ce que les scientifiques appellent « une symphonie neuronale ». C’est-à-dire la mobilisation des régions cérébrales liées à l’audition mais aussi des aires motrices, des circuits liés à la récompense, des circuits liés aux souvenirs et émotions, ainsi que des régions liées à la vue.

C’est pour cette raison qu’elle est de plus en plus fréquemment utilisée dans les structures médicales. Une étude menée en cancérologie montre une réduction de 10 à 50% de la douleur suite à l’écoute de musique. En effet, cette dernière, en activant les circuits liés à la récompense permet de libérer des substances comme la dopamine et la noradrénaline. Les neurologues l’utilisent, quant à eux, pour détourner les circuits cérébraux de personnes atteintes le la maladie de Parkinson et permettre une désinhibition motrice : à l’aide d’une musique rythmée et pimpante, elle permet aux patients de caler leur pas sur le rythme et de tromper leur cerveau.

Un article du Blob sur le fonctionnement du cerveau et la musique souligne d’ailleurs que l’ « écoute et la pratique musicale agissent sur l’ensemble de nos fonctions cognitives, et la structure du cerveau s’en trouve modifiée de façon durable. Tant et si bien que les musiciens constituent désormais la population d’étude privilégiée des neurologues en matière de plasticité cérébrale. »

Isabelle Peretz, chercheuse en cognition musicale, explique que le tempo, le timbre, le mode d’une pièce musicale peuvent avoir un effet d’ordre biologique sur l’auditeur, notamment avec l’ambient music : « En principe, votre respiration se synchronise avec la pulsion de la musique. Et la respiration, c’est ce qui déclenche tout le reste : le rythme cardiaque, les sécrétions de type parasympathique ou sympathique » comme la dopamine. « Donc oui, il y a des liens très directs entre la musique et le système biologique. C’est tout l’aspect apaisant de cette musique qui mérite d’être exploré, ainsi que son rôle régulateur. »

 

Découverte de l’ambient music

Rappelons tout de même qu’il existe des amateurs et des « mordus » qui écoutent cette musique depuis longtemps et l’apprécient en tant que telle, en dehors du contexte du télétravail. Comme le dit Joakim, le patron du label Tigersushi sur FIP   « Pour moi, l’ambient est un type de musique qui est assez physique, qui doit se ressentir physiquement, et qui nécessite donc une attention totale.  Ce qui est intéressant, c’est d’être complètement à l’écoute de la chose tout en percevant son environnement. Et c’est en cela que c’est aussi de la musique ambiante, ce n’est pas uniquement une musique qui se fond dans un environnement, c’est aussi un environnement qui englobe une musique. C’est aussi une pique à une ère où le temps d’attention d’écoute musicale est extrêmement réduit, un message qui invite à ne pas aller trop vite, à prendre le temps d’écouter le disque. »

FIP propose aussi d’écouter des extraits de Music for containment, un album d’ambient music issu du confinement. « Notre corps est confiné mais notre cerveau, lui, est ouvert. Il peut imaginer l’infini, il peut ouvrir les fenêtres intérieures sur des espaces où ça respire vraiment. C’est là que le son intervient. Le son agrandit l’espace » d’après le chanteur Arthur H.

Le magazine Trax s’intéresse aux pontes de l’expérimental en ambiant music en proposant des extraits du travail de 11 personnalités qui ont marqué le genre. « Pour mieux se repérer dans les terres nébuleuses de l’ambient, Damien Dubrovnik nous a préparé une sélection de tracks, entre pionniers du genre, techno cérébrale de Plastikman et bruits de gong. »

Enfin, pour terminer, voici 3 petites perles sélectionnées par un bibliothécaire amoureux d’ambiant music. Chacune de ses propositions est accompagnée d’une exploration des racines de sa création.

1 – Tim HeckerThe Ravedeath, 1972 : article du blog Ombre sur la mesure : A partir d’une photo d’étudiants du MIT balançant un piano du haut d’un immeuble, Tim Hecker s’empare du sujet pour en proposer sa vision.

2- William BasinskiThe disintegration loops, 2001. Article Wikipedia. William Basinski écoute de vieux enregistrements de sons qu’il a fait dans sa jeunesse. Ces derniers sont tellement vieux que le son se désagrège au fur et à mesure de l’écoute. Au même moment, par la fenêtre de son appartement en plein centre de New-York, les tours du World trade center s’effondrent. Nous sommes le 11 septembre 2001. Alors que les tours s’effacent comme sa musique, Basinki attrape sa caméra… Un documentaire sur son travail est en cours de réalisation.

3 – The CaretakerEverywhere at the end of time, 2019. 6 albums phénomènes de dark ambiant ramenés à la vie par un engouement sur Tik-Tok. Le défi ? Ecouter les 6 albums d’une heure chacun en continu pendant 6h et se filmer. Au delà du challenge un peu stupide, le mérite de refaire la lumière sur l’histoire des ces albums. Inspiré initialement par la scène de bal refroidissante du film Shinning, Leyland Kirby va utiliser des sons issus « des délitements mémoriels auxquels sont confrontés les personnes atteintes de démence précoce (Alzeimher). Dans une œuvre qui donnerait à comprendre, par delà le manque et la perte, par delà l’absence et l’oubli, ce dont est capable le cerveau oublieux mais volontaire et comment il opère, tandis qu’il a entrevu ses propres failles, un cruel travail de (re)création permanente. » d’après un article de metalorgie.com

 

Bonne écoute !

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *