Musique et intelligence artificelle

Paroles et musique : IA

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 10/02/2024 par GLITCH

Avec MidJourney ou ChatGPT, l’intelligence artificielle générative (IAG) permet d’automatiser la production de textes ou d’images. Les programmes capables de mettre en forme une consigne à partir d’une immense base de données se multiplient. Une manne pour les étudiants flemmards, les journalistes à court d’images, ou les curieux du monde encapsulé dans un algorithme. Si la vitesse, les capacités d’assemblage et de synthèse de l’IA alimentent de plus en plus d’activités, la musique semble encore en un peu retrait. Sans doute plus pour très longtemps.

Photo de Possessed Photography sur Unsplash

Quelques jalons de l’IA-G en musique

On peut dater de 1956 la première œuvre musicale composée par IA. Pour Illiac suite, Lejaren Hiller et  Leonard Isaacson élaborent un programme qui reprend les règles de l’écriture musicale en vigueur au XVII è. Illiac, une machine de 5 tonnes « sait »donc quelle note peut ou ne peut pas suivre une autre (mélodie) et quelles autres notes peuvent être jouée en même temps (harmonie). L’IA a pu ainsi générer une œuvre polyphonique, pour quatuor à cordes virtuel, de facture assez solide. Mais le rythme, la dynamique et les timbres devaient encore être paramétrés « à la main » par les ingénieurs.

Dans les années 1980, David Cope commence à développer EMI (Experiments in Musical Intelligence). Ce programme peut élaborer intégralement une musique « dans le style de » à partir d’une base de partitions. En 1997, il réussit à faire passer pour une oeuvre de Bach une pièce générée par EMI et interprétée en concert. EMI-Cope publie en 1999 une symphonie et un concerto virtuels de Mozart. Le style de ces œuvres est assez besogneux, et le son de synthèse bien froid. Mais les fondamentaux de la composition par IA sont là.

En 2018 sort l’album  Hello World . A partir d’une base de 13 000 partitions de styles variés, divers artistes (dont Stromae), ont élaboré 12 morceaux. Pas encore une musique entièrement automatisée puisque l’IA était ici « commandée » par les choix des artistes invités.

En 2023 les choses s’accélèrent. En avril, un album inédit d’Oasis voit le jour.. dont la voix a été entièrement générée par une IA. The lost tapes .1, premier album d’Aisis est né.

Puis en août, une IA a « modélisé » la voix de John Lennon, à partir de ses enregistrements disponibles. Elle a pu ainsi lui faire chanter un de ses textes, encore jamais enregistré. Publié sur TikTok, le résultat est assez bluffant, avec en prime un « vrai-faux » McCartney en backing vocal. L’histoire ne dit pas si l’IA a également produit les arrangements, mais Everybody but you ressemble sacrément à un inédit des Beatles…

Qui es-tu IA ?

En avril 2023 c’est un faux duo entre Drake et The Weeknd, Heart on my sleeve qui envahit TikTok. Et là, l’industrie musicale commence à tiquer. Universal exige le retrait des plateformes de ce titre de synthèse.. avec un succès mitigé

Au fil des capacités d’apprentissage des IA, l’artifice se révèle en effet indécelable… et redoutable. Car peut-on accuser une IA de plagiat ? Peut-on lui réclamer -ou lui verser- des droits d’auteur ou de copyright ? A qui ou quoi a-t-on affaire lorsqu’il s’agit d’IA ? Quelle personnalité et quelle responsabilité lui assigner dans ce flot croissant de contenus, à la signature désormais incertaine ?

Aujourd’hui, un quasi-consensus juridique international réserve aux seules personnes physiques la qualité d’auteur. En droit français et européen, une œuvre porte par définition la marque du libre-arbitre, de la personnalité de son auteur.. Or la création automatisée par IA menace de rendre ce critère obsolète.

Flickr, Sam Teigen



Par ailleurs, une IA-G élabore des contenus en exploitant gratuitement d’énormes quantités de données collectées sur le Web. Il paraît dès lors improbable de reconnaître la marque isolée d’une œuvre humaine (texte, image, vidéo, musique..) dont elle s’est servie.
Par exemple, ChatGPT se nourrit d’un corpus équivalent à 9 millions de livres (source= ChatGpt ;-). Retrouver les sources utilisées l’IA pour produire un texte -et donc les ayant-droits potentiels- relève aujourd’hui de la fiction…

Bref, comment imputer une création d’IA et quelle personnalité juridique lui attribuer ? Faudra-t-il à l’avenir se tourner vers les concepteurs de l’IA, les utilisateurs, les diffuseurs de contenus… ? Un rapport (2020) du Conseil Supérieur pour la Propriété Littéraire et Artistique fait un point sur ces épineuses questions…

Flickr, Scott Lynch

De leur côté, les professionnels de la musique commencent à s’organiser. Près de 150 organismes du monde entier (artistes, éditeurs et producteurs) se sont regroupés dans la Human Artistry Campaign. Ils cherchent à promouvoir des “principes fondamentaux pour les applications de l’IA“, afin notamment de sauvegarder ce qui peut l’être du (des) droit(s) d‘auteur.


Faire (générer) de la musique

Aujourd’hui, les progrès de l’IA permettent de modéliser finement tous les paramètres de la musique, et d’intégrer des consignes toujours plus élaborées. On peut par exemple commander en quelques clics un remix d’un titre existant, via une appli comme Replay. Ou faire chanter un titre de Sardou par la voix de Hallyday… La facilité avec laquelle l’IA peut “cloner” une voix donne aujourd’hui lieu à une avalanche de “mash-ups” sur les Internets.. 

C’est aussi sans doute grâce à une IA de ce type, permettant d’isoler et retravailler une voix que l’ultime avatar des Beatles a vu le jour cette année. La voix de Lennon a été extraite d’une vieille bande audio du groupe, et dépoussiérée. McCartney et Starr ont refait leur prise, un arrangement de cordes a été créé, et la piste restaurée de Lennon a pu être posée proprement sur cette nouvelle mouture de Now and then.

Déjà, des IA-G proposent des studio d’enregistrement virtuels et intuitifs. On peut y arriver les mains dans les poches, sans paroles, ni riff ni boucle.. C’est l’ambition de Mayk.it, qui se veut à la fois studio en ligne et plateforme de diffusion. L’appli propose une base de rythmes, un générateur de paroles, une panoplie d’arrangements par « vibe », des effets vocaux (pitch, autotune, imitation de voix célèbres..), et des outils de mixage automatisés. Le site permet également la distribution de “votre” musique, via les plateformes de streaming et les réseaux sociaux. Le Tik Tok musical de demain ?

L’IA peut déjà aussi vous rendre la vie sonore plus belle, de façon totalement automatisée. Il suffit de lui livrer… votre corps et vos données. C’est le projet de la société Endel, ou comment inventer la Muzak du futur.
A partir des données collectées grâce aux capteurs de vos appareils connectés (montre, smartphone, enceintes..) Endel propose de créer en temps réel une ambiance sonore adaptée aux paramètres de chaque instant de votre vie. En fonction de l’heure, de votre rythme cardiaque, de la météo, du bruit ambiant, de votre activité.. l’IA fabrique une musique qui vous apportera paix et résonance.

Partager cet article