Question de mode : majeur et mineur

- temps de lecture approximatif de 3 minutes 3 min - Modifié le 09/07/2021 par Civodul

C'est fou comme l'éclairage est important. La récente reprise du "Tata Yoyo" d'Annie Cordy par Jim Bauer, de chez The Voice, en est la preuve éclatante. Il fallait oser. L'hymne à la samba pétulant et guilleret de la jeune vieille dame se transforme en une complainte lancinante pleine de sous-entendus tragiques. Le texte demeuré inchangé démontre bien la force de frappe insidieuse de la connotation versus la dénotation.

Piano Chords
Piano Chords Piano chord diagrams for standard major and minor chords.

Changement d’interprète dira-t-on (âge, sexe). Bien  sûr.  Et musicalement ? Le tempo, soudain démultiplié, déjà en dit long. Mais, outre quelques petits réaménagements mélodiques à la marge, il s’agit surtout d’un changement de mode, une petite tierce mineure et vlan finie la rigolade. (Espérons que les ayant-droits de Chostakovitch, imaginant que Bauer a pompé la valse de papy, ne feront pas au voiceux un procès pour détournement de majeur).

Elle

Lui 

Le texte 

 

Révisons un peu les bases : les degrés, demi-tons ou touches du piano, d’une gamme majeure et d’une gamme mineure sont arrangés de façons différentes : avec une gamme majeure, la distance entre la tonique et la troisième note (Do et Mi, par exemple) est deux tons – c’est ce que l’on appelle une tierce majeure -, tandis que c’est un ton et demi dans le cas d’une gamme mineure – c’est ce que l’on appelle une tierce mineure (Do et Mib, par exemple). Les 6è et 7è degrés sont également altérés (baissés d’un demi-ton) mais c’est surtout la tierce qui fait entendre le changement de couleur. Cette différence d’intervalle rend non seulement une mélodie plus joyeuse ou plus triste, mais elle confère également un effet « euphorique » à un accord majeur et un effet « sombre » à un accord mineur.

  • Illustration, maestro,  comme un cas d’école :  ut majeur se transforme à la mesure 17 en ut mineur et Beethoven annonce explicitement la couleur : gai, puis triste [lustig und traurig].

 

  • Gustav Mahler s’empare du thème simplet de « Frère Jacques », dont il tire, accommodé en mode mineur,  une somptueuse marche funèbre :

 

Mais l’équivalence stricte : majeur = gai / mineur = triste est-elle aussi schématique ?

  • La valse en si mineur de Schubert devient-elle vraiment gaie au dernier système (2 dernières lignes) ? La version proposée est mécanique et sans charme mais le curseur mobile permet de repérer vers 0’55 la changement vers le majeur.

 

  • Schubert toujours. De même dans le début du voyage d’hiver guetter à 4’00 le changement magique de mineur vers majeur.  La tonalité de ré mineur, funèbre selon Schubert, soudain s’éclaircit en accord avec le texte de la dernière strophe « je ne veux pas déranger ton sommeil » . C’est sans doute beaucoup plus subtil qu’un simple contraste gai/triste.  Le mode mineur d’origine qui est l’affect principal de la pièce revient à 5’00 pour conclure :

 

D’ailleurs tout changement de caractère n’est pas nécessairement changement d’affect.

  • Par exemple, le sol mineur de la première gavotte (Suite anglaise n° 3, BWV 808) fait place à sol majeur (1’47) pour la musette en sol majeur, changement d’atmosphère assurément mais est-ce à dire que le début était « triste » ?

Et finalement que dit la science de nos « humeurs » musicales ?

On a beaucoup, depuis l’Antiquité, disserté sur le pouvoir expressif et affectif des tonalités. Il est comme souvent bien difficile de démêler la part de l’inné et de l’acquis. L’oreille obéirait entre autres conditionnements inconscients à l’association de certains instruments à certains affects, ainsi la trompette naturelle accordée en ré poussera à associer ré majeur à la puissance et à la gloire.

Quant à la polarisation majeur = joyeux / mineur = triste, elle trouverait une grande partie de son explication dans le fait que  le spectre naturel d’une note et des ses harmoniques s’apparente à un accord majeur,  il s’ensuit qu’un accord mineur irait alors à l’encontre de la nature même d’une note de musique. C’est sans doute aller un peu vite en besogne et la dichotomie reposerait alors plus sur une erreur d’interprétation : est-ce à dire que moins conforme à la nature acoustique signifie plus triste ?

Il y a là matière à réflexion et à écoute, si le sujet vous intéresse rendez-vous sur l’excellent site de France Musique et tendez l’oreille.

 

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