Classique mais pas que

Osons le quatuor à cordes

- temps de lecture approximatif de 20 minutes 20 min - Modifié le 07/07/2016 par Département Musique

Le quatuor à cordes a deux siècles et demi. Il est né on ne sait comment quand l'époque de la musique baroque (style concertant, basse continue) a fait place à l'époque classique, et il devait naître puisque deux compositeurs au moins l'ont inventé indépendamment, le toscan Luigi Boccherini et Joseph Haydn, le fameux compositeur viennois. Il s'est métamorphosé plusieurs fois et il est toujours bien vivant !

Osons le quatuor à cordes
Osons le quatuor à cordes

Depuis 20 ans, un musicien et musicologue français, Bernard Fournier, consacre une grande partie de sa vie à l’étude du quatuor. Après une Esthétique du quatuor à cordes et trois tomes d’une Histoire du quatuor à cordes, il a publié l’année dernière un petit résumé de son histoire en à peine plus de 300 pages, Panorama du quatuor à cordes… Il développe une conception très exigeante du quatuor qu’il qualifie de « genre suprême ». La marche est un peu haute pour ceux qui veulent découvrir ces musiques. Le quatuor à cordes fait trop souvent peur aux mélomanes (aux compositeurs aussi, note Bernard Fournier) ; pourtant, il peut procurer à tous, aux débutants autant qu’aux amateurs avertis de grands plaisirs. La seule contrainte est d’écouter cette musique, de ne pas en faire une musique d’ambiance (et encore…).

A partir de septembre 2015, la Bibliothèque municipale de Lyon propose à ses abonnés un florilège de quatuors à cordes à écouter en streaming sur la nouvelle version d’1d-touch, avec une qualité sonore bien supérieure à celle de YouTube. Mais pour tous, voici une petite introduction au quatuor à cordes et à ses joies.

1. Plaisirs du quatuor à cordes

2. Quelques façons de commencer à en écouter

Commencer par les débuts
Écouter les compositeurs d’opéra
Retrouver l’expression de sentiments intimes
Découvrir des jalons de l’histoire du quatuor
Écouter des quatuors du XXIème siècle

3. Quelques liens pour prolonger les plaisirs


1. Plaisirs du quatuor à cordes

Plaisir de la sonorité des cordes frottées

Dans le quatuor à cordes, on n’a que ce son, aucun instrument ne vient donner une autre « couleur sonore ».
Aucun instrument n’est doublé (le premier et le second violon ne jouent pas la même partie), le son « pur » de chacun est beaucoup plus facile à repérer.
Les pizzicati (pincements de cordes par le musicien qui abandonne l’archet), d’abord exceptionnels, prennent plus d’importance dans les œuvres du vingtième siècle, ainsi que d’autres effets éloignés du frottement des cordes, comme les frottements et les coups sur la caisse de résonnance. La palette sonore s’élargit, sa base reste la même. Le vingtième siècle voit l’adjonction de moyens musicaux supplémentaires au quatuor : voix dès le deuxième quatuor de Schönberg (comme dans la neuvième symphonie de Beethoven, mais une soprano seule), enregistrements, électronique dans sa seconde moitié. Enrichissement ou dénaturation ? À vous de juger, mais le son des cordes reste dominant, c’est ce qui en fait toujours des quatuors à cordes.

Plaisir de suivre le développement du flux musical, que ce soit à quatre voix jouées chacune par un instrument et un seul, à trois, deux voix ou une seule voix que les instruments se « repassent ». Le faible nombre d’instruments rend l’approche des phrases et des thèmes plus accessible au profane. On peut, sans connaissance musicale, suivre la « conversation entre les quatre voix d’une même âme », selon la formule de Romain Rolland concernant les quatuors de Beethoven. La composition formelle en « forme sonate » donne aux quatuors qui l’observent, au moins dans leur premier mouvement, une texture particulière que tout auditeur attentif peut sentir (comme lorsqu’on goûte un vin qu’on dit « charpenté ») même s’il ne reconnait pas la succession de l’exposition, du développement et de la réexposition qui la caractérise.
Même dans les quatuors les plus contemporains où cette forme n’existe plus ou dans les quatuors du XVIIIème siècle où elle n’est pas appliquée, l’homogénéité des instruments et leur petit nombre permettent à chacun de suivre la musique comme une aventure mêlant le plaisir de ce qui arrive à l’appétit de ce qui va advenir.

Plaisir visuel

Le geste des 4 musiciens est la plupart du temps semblable : ils frottent l’archet contre les cordes, et celui des trois instrumentistes les plus aigus est carrément le même. Lors d’un concert de quatuors à cordes, la vue est complémentaire de l’ouïe pour la compréhension de l’œuvre, les musiciens manient leur instrument en même temps, à l’opposé, successivement, et l’on comprend autant à regarder qu’à écouter sur le dialogue, l’opposition, l’incommunication qui sont à l’œuvre.
C’est pourquoi les propositions d’écoute qui sont faites privilégient les interprétations filmées lorsque c’est possible sans trop sacrifier à la qualité. C’est en tout cas complémentaire aux disques que nous suggérons.

JPEG - 83.2 ko


2. Quelques façons de commencer à en écouter

Choisissez la vôtre à votre gré !

Commencer par les débuts

Le quatuor de type viennois (4 mouvements, forme sonate au moins dans le premier), mis au point par Joseph Haydn et qui s’est imposé comme le modèle n’est pas dominant au cours du XVIIIème siècle et les œuvres d’autres compositeurs que les deux génies viennois du siècle sont loin d’être anecdotiques. Ce sont même d’excellentes introductions à l’écoute de quatuors.

A tout seigneur tout honneur, nous vous invitons à commencer l’écoute par l’autre inventeur du quatuor, Luigi Boccherini, un Toscan parti depuis 4 ans travailler avec son père à Vienne mais qui a, semble-t-il composé indépendamment de Joseph Haydn. L’essence du quatuor, part égale des instruments parmi lesquels le violoncelle n’a plus rien d’une basse continue y est. On s’étonne de la maîtrise d’un si jeune homme (18 ans)… Une interprétation brillante sur instruments d’époque qui contribue à l’accessibilité de ces œuvres.
Boccherini, 6 quatuors op 2 (1761, publiés à Paris en 1767) par le quatuor Alea Ensemble
Une interprétation bien différente en public par le jeune Quartetto Nardini :

Mais ni Haydn ni Boccherini n’ont été les premiers à composer des quatuors ; pour trouver les premiers il faut aller loin au nord-ouest de Vienne, à Mannheim où un cercle de musiciens connus sous le nom d’Ecole de Mannheim exerçait à l’ombre de l’orchestre le plus réputé d’Europe et inventait des formes qui faisaient passer la musique de l’ère baroque à l’époque classique. Parmi eux de 1746 à 1769, Franz Xaver Richter, auteur (avant 1757) de quatuors à cordes qui accordaient déjà une place équivalente aux quatre voix, mais qui gardaient une écriture polyphonique. Bref, de la nouveauté en style ancien, à savourer sur un disque qui propose un quatuor au milieu d’autres œuvres de musique de chambre avec pianoforte ou clavecin.

Une quinzaine d’années plus tard, le baroque est presque oublié, aussi loin de l’école viennoise que de celle de Mannheim, le quatuor à cordes français propose un plaisir raffiné dont le style galant n’est pas dénué de profondeur. Nous vous proposons 3 disques pour le découvrir et l’apprécier.
François-Joseph Gossec, Six quatuors œuvre 15 (1771) par le quatuor Ad Fontes

Quatuor op 15 n°6, par le quatuor Apollon Musagète, filmé en 2012.

Joseph Bologne, chevalier de Saint- George, 6 quatuors opus 14 (1785) : un personnage légendaire dont la vie est un roman (né esclave, devenu noble et mondain, mort miséreux), mais dont le talent musical est bien réel, violoniste connu aujourd’hui surtout dans ses œuvres instrumentales, dont ces quatuors en deux mouvements, dans le même style français que ceux de Gossec.
Le disque suivant joint à Monsieur de Saint-George, Pierre Vachon autre violoniste qui l’a précédé d’une dizaine d’années dans l’art du quatuor et Giuseppe Cambini, italien installé à Paris à 24 ans en 1770. Ses œuvres jouées dans ce disque datent de 1783 et 1785 et marquent l’apogée du style concertant :
Quatre quatuors joués par le Quatuor Les Adieux


Écouter les compositeurs d’opéra

Nos français du XVIIIème siècle étaient eux-mêmes auteurs d’œuvres lyriques qui ont eu peu de succès. Mais les plus grands compositeurs d’opéra ont aussi composé des quatuors ; c’est même parfois leur seule contribution à la musique instrumentale et leurs œuvres ne sont pas anecdotiques. Quel lien obscur entre opéra et quatuor à cordes ?

Un disque vous en offre en tout 4, tous italiens, même si l’un d’eux, Cambini, a déjà été présenté avec les français. Donizetti, Verdi, Puccini , évidemment très différents (d’autant que les quatuors de Donizetti, très peu enregistrés, sont des œuvres de jeunesse), gardent quand même quelque chose d’opératique.
Il ne manque que Rossini qui a pourtant composé des quatuors à cordes à l’âge de 12 ans. Nommées « sonate a quattro », d’abord écrites pour 2 violons, violoncelle et contrebasse, elles ont été réarrangées pour quatuor à cordes par Rossini lui-même 20 ans plus tard et souvent jouées par de plus grands ensembles (et des quatuors à vents). Voici tout de même un extrait de la version originale


Retrouver l’expression de sentiments intimes

A la fois intime par les moyens déployés en comparaison des œuvres symphoniques et parangon de la musique pure, le quatuor à cordes est aussi pour le musicien le principal moyen – avec le piano – d’exprimer son intimité, « les quatre voix de son âme » pour reprendre encore une fois le mot de Romain Rolland. Ces sentiments exprimés rendent probablement l’accès au quatuor plus facile que s’il est considéré comme « musique pure », même si les œuvres de la première moitié du vingtième siècle gardent un abord sévère…

Commençons chronologiquement par le quatuor opus 80 que Félix Mendelssohn a composé à la suite de la mort de sa sœur Fanny en mai 1847. On peut parler d’œuvre déchirante, bien qu’elle soit formellement maitrisée.

Interprétation lors d’un concours par un tout jeune quatuor, le Dudok Kwartet.
Sur disque, on peut l’écouter par exemple avec l’intégrale des quatuors de Félix Mendelssohn par le Quatuor Artis ou avec 2 quatuors de Fanny par le Quatuor Ebene
Fanny est morte le 14 mai 1847, le quatuor a été joué pour la première fois en privé le 5 octobre, Félix est mort le 4 novembre. L’œuvre a été jouée en public pour la première fois au premier anniversaire de sa mort. Entre temps, une révolution avait traversé l’Europe.

Bedrich Smetana, l’auteur de la célèbre Vltava (Moldau) a surtout composé des œuvres symphoniques et des opéras. En 1874, à 50 ans, il commence à devenir sourd. Il résigne alors ses fonctions de chef d’orchestre de l’Opéra de Prague et se tourne vers le quatuor pour écrire son autobiographie qu’il résume mieux que nous ne saurions le faire dans une lettre de juillet 1879 : « Premier mouvement : appel du destin (thème principal) et lutte du destin. Côté partial du compositeur au niveau romantique, non seulement dans sa musique mais aussi dans la vie et en amour. Réveil des sens et des sentiments dans sa musique. Deuxième mouvement : influence de la musique de danse sur le compositeur. Côté brillant de la vie, particulièrement lors de la jeunesse. Vie du compositeur dans le milieu aristocratique (trio en ré bémol mineur). Troisième mouvement : intenses sentiments amoureux à la rencontre de sa future femme. Lutte contre un cruel destin, achèvement final du but visé. Quatrième mouvement : réveil de la fierté nationale ! Influence de la musique nationale sur le compositeur, sa culture, jusqu’au moment d’un mi strident, symbole de ma destinée vers la surdité, résignation et espoir. »
YouTube donne accès à une version filmée complète par le Quatuor Smetana et une autre par le Seoul String Quartet. Le disque permet de coupler l’écoute avec celle du second quatuor à cordes de Smetana, œuvre ultime et crépusculaire.

Les deux quatuors de Leos Janacek sont autobiographiques ; le premier moins directement puisqu’il passe par la référence à une œuvre de Tolstoï, la Sonate à Kreutzer. Le second, Lettres intimes, de 1928 fait référence à son amour pour une femme mariée de 38 ans sa cadette qui a illuminé les 10 dernières années de sa vie et lui a donné les forces de produire ses plus grandes compositions. Le quatuor raconte presque chronologiquement l’histoire d’amour : l’andante initial exprime le souvenir de la première rencontre ; le deuxième mouvement évoque le bonheur de vacances communes au début de l’idylle ; le troisième fait alterner moments de liesse et moments d’angoisse ; le finale l’élan et la joie de vivre procurés par cet amour…
Plusieurs disques du réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon proposent les deux quatuors de Janacek, par le Quatuor Smetana, par le Quatuor Prazak, par le Quatuor Diotima ou par le Quatuor Stamitz (avec l’intégralité des quatuors de Dvorak, de Smetana et de Martinu, ce qui vaut le déplacement dans le quartier excentré de Saint-Rambert !)

C’est encore une histoire d’amour secrète qui est à l’origine de la Suite lyrique de Berg, mais elle est tellement secrète qu’il a fallu plus de 50 ans pour qu’elle apparaisse (l’œuvre date de 1926, sa clé a été révélée en 1977). Nous sommes à l’époque de Janacek, Alban Berg est un compositeur d’avant-garde de la deuxième école de Vienne. L’œuvre n’est pas facile d’accès. Où donc Alban a-t-il caché sa bienaimée Hanna ? En tout cas, il faut écouter cette œuvre mythique, à la fois dodécaphonique et expressionniste – du moins très expressive – qu’on peut apprécier sans y comprendre grand-chose ! Si vous voulez en savoir plus sur ce quatuor fascinant, consultez l’ouvrage d’Esteban Buch Histoire d’un secret. Mais avant, écoutez-le : la BM de Lyon vous en propose notamment une version par le Quatuor Arditti, une par le Quatuor Schoenberg, par le Quatuor Juilliard avec l’intégrale des quatuors de Bartok, Schoenberg et Webern ou par l’Oslo String Quartet avec le quatuor de Sibelius « Voces intimae » qui aurait mérité de figurer aussi de cette liste d’œuvres exprimant l’intimité de leur compositeur.

En transition : un grand quatuor dans l’intimité d’une répétition le Quatuor Prazak… non, le quatuor n’est pas u genre guindé !

JPEG - 1.9 Mo


Découvrir des jalons de l’histoire du quatuor

Même si un grand nombre des œuvres présentées ci-dessus ont leur place dans une histoire du quatuor à cordes, elles ne sont probablement pas (sauf la dernière) parmi les principaux jalons. Voici maintenant une sélection de ces « jalons » pour allier plaisir musical et culture… Mais ce choix est forcément subjectif, les incontournables des histoires de la musique ont été croisés avec les goûts et les connaissances du rédacteur pour aboutir à une liste ultra-minimale ne comprenant qu’un quatuor par compositeur.

Au commencement, historiens et musicologues sont unanimes, il y eut Joseph Haydn. Il avait déjà inclus des quatuors dans ses 2 premiers recueils, mais à partir de 1770, il allait publier 3 séries de quatuors, la troisième présentant la quintessence de l’expérience acquise dans ses compositions antérieures. Il s’agit de l’opus 20, dit « Quatuors du soleil » (en raison de l’illustration choisie en frontispice de la première édition) et, dit Bernard Fournier, avec ce recueil, « le soleil du quatuor se levait sur l’Europe ». a la Bibliothèque de Lyon, vous pouvez les écouter par le quatuor Hagen et par le Quatuor Mosaïques.
Chacun de ces quatuors a son atmosphère et aucun n’est représentatif de l’ensemble. Le quatrième quatuor de la série est l’un des plus variés avec son début grave, son menuet « alla zingarese » (3ème mouvement) et son finale tourbillonnant : classicisme et Sturm und Drang à leur plus haut niveau dans une interprétation pleine de vie du Quatuor Badke.

Mozart n’est venu au quatuor que poussé par l’œuvre de Joseph Haydn et si la réponse de Wolfgang aux quatuors du soleil est généralement considérée comme inférieure à son inspiration, il n’en est pas de même pour la série de quatuors opus 10 que Mozart dédia à Haydn après l’écoute des quatuors opus 33 de ce dernier avec lequel il s’était lié d’amitié. C’est après avoir écouté ces œuvres que Joseph Haydn dit à Léopold Mozart : « je vous dis que votre fils est le plus grand compositeur connu de moi en personne et en réputation. » Bien que fruits d’un long labeur inhabituel chez Mozart, ces œuvres sont typiques de leur auteur, mêlant allégresse et inquiétude. La BM de Lyon vous les propose dans une intégrale par le Quatuor Talich, par le Quatuor Cambini ainsi que dans plusieurs enregistrements partiels. Est-il possible d’en choisir un en particulier ? Selon Bernard Fournier, « la plupart des critiques s’accordent à dire que le Quatuor en la K.464 est le plus réussi de l’opus 10. » C’était le point de vue de Beethoven. Pourtant le quatuor jumeau (ils ont été composés en même temps, finis à 4 jours d’intervalle en janvier 1785) K 465 « les dissonances » est bien plus connu et davantage joué. Les deux premières minutes en ut mineur qui lui valent son surnom ne doivent pas nous tromper, c’est une œuvre plutôt lumineuse, même si le finale laisse l’auditeur troublé. On trouve sur Youtube une vidéo du quatuor Hagen dans chacun de ces quatuors. Voici les dissonances :

https://www.youtube.com/watch?v=dSid1UNvAIY

Les quatuors de Beethoven représentent l’apogée du genre, répète plusieurs fois Bernard Fournier. Si ces premiers quatuors, opus 18 sont les derniers du XVIIIème siècle, la révolution vint en 1806 avec les quatuors dits « médians », les 3 quatuors Razoumovski opus 59, l’opus 74 et l’opus 95. Difficile de dire mieux que Bernard Fournier : « ils s’élancent vers de tout nouveaux horizons, portés par une pensée visionnaire et une énergie conquérante. » Nous vous invitons à commencer l’écoute par le premier, le plus long mais le plus accessible. Sans faire la paraphrase de Bernard Fournier, si vous ne devez écouter qu’un quatuor dans votre vie (quel dommage !), que ce soit celui-ci !

https://www.youtube.com/watch?v=EKMfyCD-pH0

Sur YouTube, on le trouve par le Quatuor Alban Berg.
La Bibliothèque municipale de Lyon vous en propose, comme il se doit, plusieurs interprétations dont u
ne de nos amis du Quatuor Prazak.

Un siècle après les quatuors Razoumovski, vint le deuxième quatuor d’Arnold Schönberg, nouvelle révolution. Bernard Fournier parle des « deux chocs que Schönberg assène à la forme classique : l’irruption de la voix dans les deux derniers mouvements du quatuor et l’apparition de l’atonalité dans le finale. » En fait toute l’œuvre est faite autour des poèmes de Stefan George chantés par la soprano et les innovations qui découlent n’en font qu’a posteriori un jalon dans l’histoire du quatuor et même de la musique classique. Voir l’analyse de Hans-Ulrich Fuss sur le site de l’IRCAM.
Quatre enregistrements de ce chef d’œuvre sur CD sont proposés dans les bibliothèques de Lyon.

Quatuor opus 10 d’Arnold Schönberg par le Quatuor Hausmann, soprano Ann Moss, filmé dans le cadre des Old First Concerts à San Francisco, novembre 2013.

Les quatuors de Béla Bartok ont été composés tout au long de sa vie, de 26 à 58 ans, mais ils forment un véritable cycle, le dernier dont le rythme ralentit à chaque mouvement répondant au premier dont le rythme s’accélère. Cette forme symétrique « en arche » est employée par le compositeur soit l’intérieur de certains mouvements, soit pour structurer l’ensemble de l’œuvre (4ème et 5ème quatuors). Moins immédiatement moderne que Schönberg, par exemple, Bartok structure cependant de manière implacable un œuvre pleine de bouillonnement, de violence et parfois (derniers mouvements des quatuors 2 (1917) et 6 (1939 où la guerre et l’agonie de sa mère se rejoignent) de désespoir. L’engagement humaniste, pacifiste et folkloriste du compositeur tempère sa radicalité qui s’exprime cependant violemment dans les 3ème et 4ème quatuors. Il est impossible de ne pas inviter le lecteur à découvrir les 6 œuvres. Parmi ces chefs d’œuvre, il est difficile de ne pas mettre en avant le 5ème quatuor (1934), même si la seule interprétation complète filmée sur YouTube ne lui rend pas complètement justice.

Parmi les expérimentations innombrables de la seconde moitié du XXème siècle qui ont produit des œuvres passionnantes, il nous semble que c’est le travail de Giacinto Scelsi sur le son qui peut constituer un « jalon ». N’y cherchant pas de thèmes ou de phrases, on y trouve le déploiement de sons de cordes frottées, désaccordées, scandés par des pincements et des tremblements dont l’auditeur n’imagine pas l’origine, des « oscillations microtonales ». Dans ses quatuors, la notion de paysage sonore est bien loin de toute perspective répétitive ou « d’ameublement ». Des travaux issus de ceux de Scelsi donneront d’ailleurs une musique beaucoup plus violente. L’essentiel de l’œuvre pour quatuor à cordes de Scelsi est disponible à la Bibliothèque municipale de Lyon. Vous pouvez la découvrir sur YouTube ; même si la qualité sonore est essentielle à son écoute, on peut profiter du 4ème quatuor (1964) que Bernard Fourier considère comme « le plus achevé des cinq » du compositeur avec la partition tournée au fur et à mesure de la progression du son.

Les choix ci-dessus cherchent avant tout à rendre compte de l’histoire du quatuor à cordes à travers le parti-pris d’une seule œuvre (ou un seul opus) par compositeur. Il y manque donc les plus belles œuvres qui n’ont pas autant marqué une étape dans l’évolution. Sans parler des quatuors déjà cités parce qu’ils expriment particulièrement des sentiments intimes de leur compositeur, on regrette de ne pas avoir mentionné ceux qui nous ont procuré le plus de plaisir :


Écouter des quatuors du XXIème siècle

Il est peut-être difficile de commencer en écoutant directement la musique la plus contemporaine. Voici tout de même trois repères, trois grandes œuvres du début de ce siècle, même si les compositeurs de 2 d’entre elles sont décédés depuis.
Ces trois quatuors sont interprétés par un ensemble qui fait beaucoup pour la musique contemporaine, ce qui est d’autant plus méritoire qu’elle est largement incomprise, comme le montrent certains commentaires sur YouTube.

Il fallait que la bande électroacoustique ou l’ordinateur fût présent dans notre sélection. Dans le quatrième quatuor de Jonathan Harvey, le compositeur Gilbert Nouno que J. Harvey avait rencontré lors de son séjour à l’IRCAM reprend les sons du Quatuor Arditti en direct sur son ordinateur.

La Bibliothèque de Lyon vous le propose avec  l’intégrale des quatuors à codes de Jonathan Harvey par le Quatuor Arditti.

Intéressé comme Giacinto Scelsi et Luigi Nono par le son dans tous ses aspects (y compris le silence pour Nono), Helmut Lachenmann vient dans ce premier quatuor du siècle, Grido à une musique plus structurée bien que toujours dans le cadre de la recherche sonore.

Lachenmann propose une musique relativement simple à côté de Brian Ferneyhough, promoteur de la « nouvelle complexité ». Bernard Fournier note qu’il s’intéresse davantage à l’expression dans ses derniers quatuors, ce qui est peut-être plus l’effet de l’âge que du changement de siècle. Ses quatuors sont bien entendu présents dans les collections de la bibliothèque de Lyon.

Si vous êtes intéressés par ces œuvres contemporaines, explorez la chaine du Quatuor Arditti sur YouTube ; vous découvrirez plusieurs enregistrements de cet ensemble légendaire qui fait beaucoup pour la musique contemporaine.


3. Quelques liens pour prolonger les plaisirs

Le quatuor du XXIème siècle, ce n’est pas seulement celui des compositeurs contemporains, c’est aussi celui des ensembles qui jouent et joueront cette musique. Loin des expérimentations sonores, nous vous invitons à regarder et écouter les jeunes artistes présents à la dernière édition d’un des plus grands concours internationaux de quatuors à cordes, celui de Banff au Canada. L’organisation a mis en ligne toutes les performances de ces jeunes quatuors.

Cela devrait faire un contrepoint à Bernard Fournier dont le « résumé » en 320 pages Panorama du quatuor à cordes est indispensable pour de nouvelles découvertes, mais un peu austère.

La Bibliothèque municipale de Lyon vous propose d’explorer les quatuors à cordes dans son explorateur musical qui mentionne tous les quatuors qui y sont disponibles, (rares) partitions comme disques compacts.

Vous pouvez en écouter un florilège en streaming de haute qualité sur 1d-touch.

Le quatuor à cordes s’écoute partout !

JPEG - 3 Mo
AianaStringQuartePlaying
Quatuor à cordes Aianna dans la rue, à San Francisco, photo Ricky Nylon

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *