Profession producteur

Les Temptations de Norman

The Sound of Young America

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 17/12/2021 par Eric

Du milieu des années 60' au milieu des années 70', Norman Whitfield redéfinit les règles de la Soul Music américaine et du label Tamla Motown.

The Temptations
The Temptations

A la fin des années 50, Berry Gordy fonda la maison de disque Tamla Motown. Ce label eut une influence sans pareil sur toute la musique populaire des années 60 et 70. Puisque plus d’une centaine de chansons se classèrent dans les 10 premières places des charts américains. Mais cette place de premier plan, elle le doit aux talents des nombreux chanteurs, musiciens, compositeurs, arrangeurs et producteur qui firent les beaux jours du label. Parmi ces personnes, l’une brilla particulièrement : Norman Whitfield.

Durant les années 60, Berry Gordy mène son équipe à la baguette. Il surveille, régit et contrôle. Pour lui, la star c’est la chanson, la position qu’elle occupe dans les charts et l’argent qu’elle rapporte. Il a travaillé un temps chez Ford, et il tente d’appliquer les modes de production de la firme automobile à la musique. Berry Gordy a des idées très arrêtées sur la manière dont cela doit fonctionner. Néanmoins, régulièrement des œuvres originales et quasi expérimentales sortent sur son label envers et contre ses avis.

My girl” – The Temptations – 2:43

Norman Whitfield arrive un peu en fraude dans le label Motown. Pur autodidacte, il ne connait rien à la musique. Mais il est ami avec le compositeur Brian Holland. Et il vient quelques fois lui rendre visite au studio. A force de passages, il finit par intégrer le label. Son premier travail confié par Gordy : écouter les enregistrements à la recherche de défauts techniques.  De petits boulots en petits boulots, il finit par incorporer l’équipe des compositeurs arrangeurs maison. Et forme un duo avec le parolier : Barrett Strong. Ils composent, ils orchestrent. Et les hits tombent. Puis après avoir mené le hit “Ain’t to proud to beg” au sommet des charts, Berry Gordy lui confie la direction du groupe phare du label : les Temptations.

Norman Whitfield devient donc le producteur exclusif du groupe. Mais ce rôle est plus a comprendre comme un réalisateur artistique. Soit comme celui qui dirige, guide, accompagne les musiciens lors des enregistrements, et non pas comme celui qui finance.

Ain’t to proud to beg” – The Temptations – 2:33

 

Mais en tant que producteur maison, Whitfield s’occupe également d’autres artistes avec lesquels il continue à aligner les succès. Une des techniques utilisées par le label pour rester au top : produire plusieurs versions d’un même morceau. Ainsi Norman Whitfield produit au moins quatre versions de la chanson “I Heard It Through The Grapevine”,  soit quatre arrangements pour quatre artistes différents. Une première version pour Smokey Robinson, une pour Gladys Knight & the Pips, une autre pour The Temptations et une dernière pour Marvin Gaye. Cette dernière version devenant la plus connue et la chanson la plus vendue du label. Quatre versions soit quatre fois plus de chance de réussite.

I heard it through the grapevine” -Marvin Gaye – 3:19

Mais vers la fin des années 60′, Berry Gordy est en procès et en conflit avec son trio de  compositeurs historiques : Holland, Dozier, Holland. Le trio quitte Tamla. Et Norman Whitfield se retrouve propulser comme le sauveur du label. A la même époque Whitfield obtient le premier Grammy Award de la maison Motown, avec la chanson “Cloud Nine”. Whitfield en profite pour imposer ses choix et ses vues sur la production des groupes.

Cloud Nine” – The Temptations – 4:09

En 1968 et 1969, les américains (et le reste du monde) écoutent Jimi Hendrix, les Doors, Cream, les Beatles. Le monde change, les gouts évoluent. Whitfield décide donc de s’adapter au marché et d’essayer de  concurrencer les groupes de rock en termes de création et de ventes d’albums. Il recrute des nouveaux musiciens dont Wah Wah Watson et Dennis Coffey deux maitres de l’effet guitare Wah Wah, deux guitaristes plus aptes à apporter cette couleur rock recherchée.

I can’t get next to you” –  The Temptations – 2:55

Ainsi à partir de 1968, Norman Whitfield modifie les Temptations, qui deviennent son faire valoir et le fer de lance du label. Il demande aux membres du groupe de ne plus porter les mêmes tenues uniformes sur scène. Mais d’être plus en accord avec la mode de la rue, soit plus colorée et plus “libérée“. Les jaquettes d’albums deviennent également plus plus psychédélique. Comme les paroles des chansons qui sortent du cadre rigide et fleur bleue de la Motown et abordent des sujets plus sociaux ou politiques.

Smiling Faces Sometimes” – The Temptations – 12:44

 

A la même époque, Norman Whitfield et son orchestrateur Paul Riser, développent de nouveaux arrangements et de nouvelles orchestrations qui font définir un nouveau genre musical : le cinematic soul. Pour cela en plus des instruments typiquement soul (guitare, basse, batterie, clavier…). Il introduit une section de cordes et de cuivres, à la manière de ce qui se fait dans les musiques de films. Et il étire la durée des chansons. Ainsi à partir de 1969, sur chaque album il enregistre un morceau de 8 mn au minimum. Ce qui fait le bonheur des DJ. Les autres chansons restent dans des durées plus traditionnelles pour les radios.

Papa was a Rolling Stone” – The Temptations – 11:44

 

Dans l’album All directions, Norman Whitfield continue d’expérimenter et il occupe déjà la place centrale. Ainsi dans le morceau “Papa was a rolling stone”, l’intro est démesuré et la partie vocale arrive au bout de 4 minutes. A son habitude Norman Whitfield a déjà produit un premier  enregistrement de la chanson avec le groupe Undispited Truth, une version de 3 :26. Alors que celle des Temptations passe à 12 mn. Mais alors que la version d’Undisputed truth se classe en 63ème place, celle des Temptations explose et devient un hit mondial.

Plastic Man” – The Temptations – 5/59

Mais c’est avec l’album suivant des Temptations que Whitfield établit au plus haut son influence et son savoir-faire. Il compose tout, musiques et paroles comprises. Dès le titre il indique ses ambitions : “Masterpiece” (chef d’œuvre). La jaquette montre les membres du groupe sous la forme d’une fresque sculptée. Et en dessous est indiqué sur un cartel : « produced by Norman Whitfield ». Comme si le groupe était l’œuvre et le producteur était le créateur. C’est d’ailleurs la première fois que le nom d’un producteur apparait sur la face de l’album et non pas au dos. Au recto une photographie de son visage apparait en dessous du groupe. Clairement la star du disque est le producteur et non pas The Temptations.

L’album est magnifique, foisonnant. Des nappes de violons, de flutes et de cuivres mettent en valeur la rythmique parfaite des Funk brothers, le groupe du label. Norman Whitfield érige les morceaux comme des modèles de perfection soulistique. Dans la chanson titre “Masterpiece”, la partie vocale occupe moins d’un tiers du morceau. Les chanteurs relégués au deuxième rang blêmissent. Les autres chansons sont de la même haute qualité.

L’égo démesuré du producteur a trouvé son écrin. Mais si les critiques sont élogieuses, le succès public est plus restreint.

Masterpiece” – The Temptations – 13:50

Mais déjà un vent nouveau souffle. Le milieu des années 70 voit l’éclat de la Tamla se voiler. Le label perd énormément d’argent suite aux investissements de Gordy dans le cinéma. Le label quitte Detroit pour la Californie. Et des artistes stars commencent a signer chez des concurrents. Whitfield quitte aussi le label Motown pour créer son propre label Whitfield Records, emportant avec lui le groupe Undisputed truth. Whitfield produit et compose un dernier grand succès avec le groupe Rose Royce pour le film “Car Wash” (1976), ce qui lui vaut un dernier Grammy Award, suivi encore de quelques succès durant la fin de cette décennie.

“Car Wash” – Rose Royce : 3:16

Mais le monde change, le Disco arrive. Whitfield semble usé et fatigué. Il revient temporairement chez Motown pour produire un album des Temptations : Back to Basics. Lentement son étoile pâlit, son influence aussi. Il décède en 2008 à 65 ans.

Il aura marqué de son empreinte le Label Motown et la Soul Music,  rare exemple ou le producteur prend le pas sur l’artiste.

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.