Noisy Pop, Shoegaze, Dream Pop

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - Modifié le 02/02/2022 par pj

Musique aux reliefs multiples, la noisy pop est en évolution constante et connait un renouveau ces dernières années. L'évènement que constitue la parution du nouvel album de My Bloody Valentine (22 ans après Loveless !) est un motif inespéré pour la redécouverte de cette scène discrète.

Au mitan des années 80 parait Psychocandy premier album de Jesus And Mary Chain…


the jesus and mary chain

Très vite l’attitude radicale de Jim et William Reid marque les esprits autant que l’univers sonore qu’ils déploient sur ce disque et lors de concerts tumultueux et assourdissants. Le Wall of Sound revisité en stéréo.


jesus live

Bien avant le temps d’internet, la rumeur autour de quelques concerts, quelques photos et quelques articles ont pu cette fois encore construire, sinon une légende, du moins une nouvelle image du possible rock’n’roll.

A mi-chemin entre le teigneux Lou Reed et la nonchalance des Pastels, un nouveau ton est donné. La morgue indolente des frères Reid et de leurs comparses, une certaine arrogance, sans doute émancipatrices influencent les tout jeunes gens (ils ont entre 18 et 25 ans) qui vont dans une même et belle foulée créer leurs groupes entre 1987 et 1990 : My Bloody Valentine, Moose, Lush, Ride, Swervedriver, Slowdive, Pale Saints, The Boo Radleys, Chapterhouse, mais aussi Flying Saucer Attack, Cranes, Kitchens Of Distinction, Drop Nineteens, Black Tambourine, The Swirlies, Should…


my bloody valentine

 

Profil bas

Lorsque sur scène le guitariste du groupe Moose se penche sur les notes qu’il fixe à ses pieds et se concentre sur ses pédales d’effets en semblant ignorer le public, il devient pour la presse musicale britannique et la postérité pop rock, un shoegazer « qui regarde ses chaussures » introverti, statique et sans charisme.


pale saints

Une posture brute et sans artifice – post-punk. Une tristesse à fleur de peau – post-adolescente. Et dès le début les adjectifs n’ont pas manqué à ce néo-psychédélisme pop et éthéré, mais la première étiquette sera celle du bruit – noisy pop de la façon la plus évidente dont les mélodies vont être confrontées au relatif vacarme des guitares.


pale saints lush live



lush

Le terme shoegaze ne fit pas réellement pour la réputation des groupes, non plus que celui de dream-pop choisi par Simon Reynolds alors critique de l’hebdomadaire musical britannique Melody Maker. Les shoegazers apparaissant alors comme des individus fragiles, terriblement sages issus de milieux plutôt favorisés, pour la plupart étudiants en écoles d’art et sans autres engagements que la musique.


ride

Sauf une certaine affectation et les cheveux rouges de Miki Berenyi (Lush) on aura peine à relever le moindre indice de provocation – et même si lors de leurs premiers concerts les membres de Jesus And Mary Chain jouent dos au public – le seul affront de ces très jeunes gens se résume donc à cacher leur timidité derrière leurs mèches et leurs instruments, et plus symboliquement derrière un mur de son.


my bloody live

La condescendance qui a cours à ce moment-là et jusqu’à aujourd’hui dans la presse et plus largement dans l’esprit du public rock mésestime tout autant une faiblesse technique d’ailleurs largement assumée par les groupes, qui noient leurs morceaux sous une avalanche de décibels et d’effets, que la naïveté des compositions inspirées de la surf music et des girl groups.

Dans un premier temps, le shoegaze est qualifié conjointement de brouillon et médiocre. De manière significative, hormis My Bloody Valentine, The Jesus And Mary Chain et Ride, la grande majorité de ces groupes n’a pas d’entrées dans les dictionnaires et les livres sur le rock et le genre est au mieux traité en une demi-page. Les shoegazers sont des gens discrets.


cocteau live

 

Dragées au poivre

Sauf qu’à regarder et écouter de plus près, il semble assez évident dès le début que de nouvelles tonalités apparaissent et que quelque chose s’invente ici, n’en déplaise à quelques mauvais esprits épris de pureté rock’n’roll. De fait, le genre en tant que tel, ne comprend rien d’autre que quelques ingrédients saupoudrés nonchalamment par des alchimistes timides et rêveurs.


Slowdive

Les voix sont en retrait, en échos, noyées sous des nappes de guitares saturées. Des chœurs. Pas de scansion ni de cri. En ce sens le chant shoegaze est sensible et s’apparente davantage à la psalmodie qu’aux gimmicks du rock. Les shoegazers ne sont pas de grands vocalistes, ils n’en sont pas moins délicats et sensitifs.


cocteau twins

Tantôt par blocs solides, tantôt volatile et fragmentée, la noisy-pop se présente d’emblée comme une musique oxymorique, douce-amère et joyeusement triste.

Si les voix sont caressantes les guitares sont abrasives. Lames de rasoir enrobées de guimauve. Une douceur brutale donc, et qui n’évacue rien de la profondeur des sentiments, car de la noirceur aigre-douce des uns aux envolées lyriques des autres, les atmosphères et les paysages sonores dessinés sont largement mélancoliques.

 

Le chant des sirènes


Cocteau Twins / Head Over Heels (1983)

Le vocable dream-pop semble avoir été imaginé sur mesure pour la musique émotive que le groupe façonnera pendant près de quinze ans. Réalisé en duo par Elizabeth Fraser et Robin Guthrie, avant l’arrivée de Simon Raymonde, le deuxième album du groupe écossais pose ici quelques jalons essentiels du genre. La voix évaporée et tournoyante de Liz Fraser confère aux chansons une dimension éminemment hypnotique, notamment Five-Ten Fifty-Fold et Sugar Hiccup.
Moins conceptuellement abouti que l’immarcescible Treasure (1984) le disque se clôt sur le somptueux Musette And Drums.


psychocandy

The Jesus And Mary Chain / Psychocandy (1985)

Le premier album du groupe sort donc en novembre 1985 et semble poli au papier de verre et tissé de véritables toiles de larsens. Enfant naturel des Beach Boys, de Suicide et du Velvet Underground, ce disque à la beauté convulsive « explosante-fixe » et des chansons comme Just like Honey, The Living End, You Trip Me Up marquent l’époque de leur sceau immédiatement et durablement comme autant d’acouphènes mémoriels. On a pu qualifier Psychocandy de grand disque malade, comme on le dira plus tard du Loveless de My Bloody Valentine.


Ride / Nowhere (1990)

En couverture l’onde bleue naissante d’une vague déferlante semblable à l’onde pulsar du Unknown Pleasures de Joy Division. Anti-stars et sincères Andy Bell et Mark Gardener ont vingt ans à la sortie de Nowhere et réussissent parfaitement une version neuve du psychédélisme pop dans une formule qui en fait un idéal de shoegaze et un grand disque rock. Ride est parmi tous les groupes celui qui jouira de la notoriété et de la reconnaissance la plus immédiate et le seul dont le vedettariat sera relatif mais réel.


just for a day

Slowdive / Just For A Day (1991)

Voici la plongée, l’apnée. Premier des trois albums du groupe, Just For A Day est sans doute ce qui se fera de plus lent, de plus atmosphérique, de plus apaisé et de plus romantique. C’est par conséquent un des disques les plus mélancoliques de cette période. Celia’s Dream, Catch The Breeze, Waves sont de parfaits exemples de dream pop contemplative. Suivra Souvlaki sorti en 1994 et généralement considéré comme le meilleur album du groupe de Neil Halstead et Rachel Goswell qui publieront ensuite sous le nom de Mojave 3 cinq disques de 1996 à 2006.


Pale saints / The Comforts Of Madness (1990)

Sous l’égide du talent précieux de Ian Masters, bassiste et chanteur du groupe, ce sont trois albums de pop à la fois primitive et sophistiquée qui verront le jour. The Comforts of Madness est le premier et concentre tous les ingrédients de la noisy pop. Sonorités de guitares cristallines et atmosphériques, harmonie et délicatesse du chant sont ici réunis et font de ce disque l’une des plus belles réussites du genre, à l’image de Fell From The Sun, You Tear The World In Two et A Sight Of You… Bref et luxuriant. Bruyant et confortable. Jamais comme ici le larsen n’avait paru aussi doux.


loveless

My Bloody Valentine / Loveless (1991)

L’arbre et le fruit. Monument-monstre dès sa sortie et second album des irlandais, voici donc la pierre philosophale du shoegaze. Loveless séduit et déconcerte. Beaucoup ne sortiront pas indemnes des premières écoutes. Des sons rugueux et saturés de guitares qui se mêlent à des voix trainantes et sous-hypnose, des textures inédites aux contours pareils à des ondes. Tendu, intranquille et serein le disque semble porter en lui le germe de sa propre perte. Comme si ce disque ouvrait déjà sur l’abîme d’un avenir compromis. Comme si le très long larsen qui clôturait les concerts du groupe préfigurait le très long silence qui suivra Loveless.


Lush / Spooky (1992)

Le format court semblait convenir davantage aux deux têtes pensantes et chantantes du groupe Miki Berenyi et Emma Anderson, si bien que les premiers maxi du groupe, Scar, Mad Love, Sweetness and Light sont réunis en 1990 sur la compilation Gala dans laquelle figure Etheriel modèle parfait de chanson shoegaze. Spooky est donc le premier véritable album du groupe et contient de jolies plages pleines d’énergie, Laura, For Love et Superblast !
Suivront Split en 1994 et Lovelife en 1996 paru peu de temps avant le suicide du batteur qui marquera tristement la fin du groupe le plus attachant de cette scène.


everything's alright forever

The Boo Radleys / Everything’s Alright Forever (1992)

Sur ce premier album on retrouve l’alchimie fragile des précédents maxi du groupe. Singulièrement, la brièveté de Sparrow, Lazy Day, Towards The Light et leurs mélodies avortées constitue la substance du shoegaze. De ses débuts jusqu’à la période brit-pop le groupe cherche et trouve une certaine perfection, une certaine idée de la chanson pop parfaite. Dans la catégorie des perdants magnifiques, Martin Carr et les siens peuvent prétendre à une place de choix, les Boo Radleys se brûleront en quelque sorte les ailes avec le concept album Giant Steps projet ambitieux et indépassable sorti en 1993.


boo live

 

Le bel aujourd’hui


the pains of being pure at heart

Par un effet générationnel bien connu, de nouvelles pousses incarnent un revival noisy-pop. A Place To Bury Strangers, A Sunny Day In Glasgow, Belong, The Pains Of Being Pure At Heart et même Blonde Redhead avec 23.

Une multitude de groupes de néo-shoegazers (ou nu-gazers) dont le vocabulaire musical est également empreint de new wave, de noise ou de pop intimiste, fait résonner à nouveau les cordes sensibles de la dream-pop et du shoegaze : Diiv, Toy, Mahogany, Implodes, Screen Vinyl Image, No Joy, HTRK, Wild Nothing, Mountains, Echo Lake, The Depreciation Guild, Minks, Whirr, Weekend, Craft Spells, Violens, Beach Fossils, Amusement Parks On Fire, Asobi Seksu, Deerhunter, Lotus Plaza, Gravenhurst, Tamaryn, Guitar, The Daysleepers, Ceremony, Ringo Deathstarr…

a place to bury strangers

Et comme les frontières entre les genres sont heureusement perméables, les influences du shoegaze s’invitent aussi dans les musiques électroniques, par exemple chez Ulrich Schnauss, M83, Fuck Buttons, School Of Seven Bells, Laurel Halo

 


Ulrich Schnauss / A Strangely Isolated Place (2003)

Depuis une dizaine d’années l’allemand Ulrich Schnauss façonne une ambient-pop aux tonalités cotonneuses et apaisantes à la croisée des chemins de la dream-pop façon Slowdive ou Cocteau Twins et de l’electronica de Nathan Fake ou Boards Of Canada.


a place to bury strangers

A Place To Bury Strangers / APTBS (2007)

Avec un enthousiasme esthétique et sonore inédit, les new-yorkais – Oliver Ackermann en tête – donnent un souffle nouveau à la galaxie noisy-pop en lui fournissant ses plus assourdissantes plages. Les volumes sont au maximum, les voix réverbérées et sous les effets conjugués de pédales élaborées par Oliver en personne les guitares stridentes vrombissent comme des tronçonneuses. Worship paru en 2012 est plus lumineux et prometteur de nouveaux horizons. Tout cela contribue à faire de ce groupe l’un des tout meilleurs, notamment en live.


Deerhunter / Microcastle, Weird Era Continued (2008)

En trois albums depuis 2007 Deerhunter s’est imposé discrètement mais sûrement. L’univers du groupe oscille entre le rock expérimental et une noisy pop à fleur de peau. Son leader Bradford Cox mène brillamment deux projets de front puisqu’il est également le cerveau d’Atlas Sound.
deerhunter

Son comparse Lockett Pundt, guitariste du groupe, n’est pas en reste et publie deux disques complémentaires sous le nom de Lotus Plaza, The Floodlight Collective (2009) et le très réussi Spooky Action At A Distance (2012).


Serena Maneesh / Abyss In B Minor (2010)

Sorti chez 4AD, référence incontournable du genre (Cocteau Twins, Lush, Pale Saint…) et venu d’Oslo, ce disque possède toutes les textures des classiques du genre sans pour autant ressembler à un calque grâce à la richesse de ses inspirations. Quelquepart entre Stereolab, Portishead et My Bloody Valentine.

 

Il faut refaire encore ce que l’on aime…


My Bloody Valentine / m b v (2013)

Hier et aujourd’hui se confondent parfois. Une génération plus tard m b v reprend les choses où les avait laissé Loveless. Il aura donc fallu un peu plus de vingt ans à Kevin Shields et ses acolytes pour réinventer un hypothétique Graal. Annoncé depuis des lustres et sorti par le groupe lui-même, le nouvel album de My Bloody Valentine est triste et beau, sans surprise. Only Tomorrow et Who Sees You résonnent comme des inédits de Loveless. She Found Now et If I am murmurés émeuvent tandis que la légéreté de New You surprend. Le disque se clôt de façon plus sismique avec Nothing Is et Wonder 2. Le bleu d’aujourd’hui évoque le rouge d’hier et le diptyque est constitué. Il a le mérite d’exister, ce n’est pas rien.


my bloody valentine

Et si la tristesse est infinie, la consolation n’est jamais loin…

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