DE L’INSTRUMENT A L’ARME

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 10/06/2016 par Département Musique

La distinction « musique d'agrément » vs « musique fonctionnelle » est bien schématique et plutôt théorique. Parmi les musiques dites "fonctionnelles", dont la mission ou fonction est d'accompagner une tâche, une activité, de servir quelque processus, nous nous sommes intéressés à ces musiques particulières, conçues comme stimulus à l'action, défensive ou offensive. Et l'on sait bien que nombre d'outils et d'instruments peuvent se transformer en armes, plus ou moins meurtrières.

 


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LE POUVOIR DE STIMULATION

 

Dans la vie militaire on a depuis toujours utilisé la musique comme signal. Il est l’heure de :
se lever , se coucher, manger, défiler …

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De la musique et des Militaires


La musique parle au corps, scande les temps forts, rythme la cadence, maintient la discipline, renforce l’esprit de corps et la solidarité, elle inspire et rassure avant le combat …

 

stimule pendant l’assaut …

 

réconforte et aide à panser les plaies après la bataille.

 

La musique donne du courage, du cœur au ventre, exalte la combativité et appelle les citoyens aux armes (etc), elle est de tous les combats, de toutes les guerres et de tous les temps.
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Anthologie de la musique militaire française Vol. 1 et 2

 

La musique parle à l’âme, on la convoque pour remonter le moral des troupes.
Au cours de la grande Guerre, la chanson fut une « arme » propre à galvaniser les troupes, à raviver l’esprit patriote. Alors que les positions des belligérants se sont stabilisées, le théâtre aux armées s’organise, des artistes se rendent sur le front avec pour mission de distraire les soldats ; La chanson de Vincent Scotto « La Madelon » , va rapidement se répandre le long de la ligne de front, et devenir un hymne militaire…

La chansonnette peut certes inciter à prendre les armes mais pour qui veut ne pas les prendre, ou souhaite les rendre, c’est aussi un excellent moyen de propagande …
1917, un courant contestataire se fait jour parmi les soldats pour dénoncer les massacres inutiles. La « Chanson de Craonne » symbolise cette contestation. Au départ, c’est un texte anonyme, qui détourne la musique d’une ritournelle romantique d’avant-guerre. Aussitôt écrite, aussitôt apprise, la chanson se diffuse oralement, de manière clandestine, changeant de nom à plusieurs reprises, évoquant tour à tour les poilus du plateau de Champagne, fin 1915, puis ceux de Verdun en 1916, enfin Craonne, village de l’Aisne proche du plateau du Chemin des Dames, où son célèbre refrain est définitivement associé aux mutins d’avril 1917.
En raison de ses paroles jugées défaitistes et incitant à la mutinerie (« c’est fini, nous, les troufions, on va se mettre en grève »), la Chanson de Craonne est rapidement interdite par le commandement militaire. Ceux qui seront pris en train de la chanter ou qui afficheront son texte sur leur tenue passeront au peloton d’exécution…

De toutes parts la musique est objet d’étude et d’attention : on a conscience de ses pouvoirs dans un contexte belliqueux. La Chambre de la musique du Reich (Reichsmusikkammer) était une corporation de droit public du Reich allemand sous le régime nazi, chargée du contrôle de la vie musicale allemande. C’était l’un des sept organes spécialisés de la Chambre de la culture du Reich (Reichskulturkammer), créée le 22 septembre 1933 et placée sous la tutelle du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande.
L’adhésion à la Chambre était obligatoire pour exercer une activité professionnelle ou se produire publiquement, ce qui permettait au régime d’écarter les artistes qu’il considérait comme « dégénérés » ou « non allemands », notamment les Juifs.

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Das Reichsorchester (DVD)

Essentiel à la propagande nazie, l’Orchestre Philharmonique de Berlin fut placé au premier plan de la vie culturelle allemande dès 1933, à l’intérieur des frontières, mais aussi lors de tournées dans des pays occupés ou « amis ». Le prestige de l’orchestre était tel qu’il devint la figure de proue de la vie culturelle allemande, mais aussi un véritable instrument de propagande instrumentalisé par Goebbels.

Le Panzerlied, promu au rang de tube international, est au départ l’un des chants les plus connus de la Wehrmacht. Il a été écrit en juin 1933. Le Panzerlied a gagné en célébrité après son interprétation dans le film “La Bataille des Ardennes” (en 1965) avec Robert Shaw. Il a été intégré au carnet de chant de la Légion Etrangère avec d’autres paroles sous le titre de “Les Képis blancs”, ainsi qu’au 501ème Régiment de Chars de Combat (La Marche des Chars) et a également été repris par l’armée chilienne. Il est utilisé par plusieurs unités motorisées et parachutistes dans l’armée italienne et on le retrouve aussi dans l’armée sud-coréenne, interprété en coréen comme chant de marche pour les unités blindées et motorisées.

 

 

LE POUVOIR DE NUISANCE


Castafiore
Considérée d’un point de vue guerrier, l’oreille est une cible idéale : vulnérable, on ne peut pas la fermer, on ne choisit pas ce qu’elle entend, et les sons qui lui arrivent peuvent modifier profondément notre état psychologique ou physique.


Il n’y a d’ailleurs pas que l’oreille qui perçoit les sons – en réalité, tout notre corps (et tout corps en général) y réagit. Il suffit pour s’en convaincre d’assister à n’importe quel concert de musique amplifiée un peu pêchu et de ressentir les basses vibrer dans sa poitrine.

 

 

 

A real musical nuisance
Florence Foster Jenkins (1868-1944) est une soprano américaine, célèbre pour son manque de justesse, son faible sens du rythme et son incapacité totale à chanter correctement. Son destin peu commun a inspiré un film comique et pathétique.

 

Toute musique dite “d’agrément” est potentiellement susceptible, mal utilisée, de se transformer en arme par destination. Arme éventuellement retournée contre soi-même, provoquant des dégâts infligés pourtant sans intention de nuire. Et “A force d’écouter le musique trop fort, on finit par l’entendre à moitié”

Voici en guise de parenthèse didactique et sanitaire un avertissement du Ministère de la Santé :

“L’étude menée en 2006 par La JNA (La Journée nationale de l’audition, association pour l’information et la prévention dans le domaine de l’audition) montre que la quasi-totalité des jeunes de 15 à 30 ans sait que l’exposition intensive à de la musique à fort volume sonore peut porter atteinte à l’audition. La majorité déclare d’ailleurs avoir déjà souffert de troubles auditifs temporaires : 57 % des personnes interrogées ont déjà ressenti des troubles ou des effets sur leur audition à la sortie d’un concert ou d’une discothèque.
Pour autant, peu de comportements préventifs sont mis en oeuvre par les plus jeunes. Ainsi, parmi les 18-25 ans qui affirment avoir été exposés à un volume sonore élevé en discothèque, lors d’un concert ou en jouant de la musique au cours des douze derniers mois, seuls 7,5 % déclarent avoir utilisé des protections auditives et 5,1 % s’être éloignés des sources de bruit.”

 

 

DE JERICHO A GUANTANAMO

La Bible (Livre de Josué) rapporte l’épisode des Trompettes de Jéricho :
« Sept prêtres porteront devant l’arche sept trompettes retentissantes ; et le septième jour, vous ferez sept fois le tour de la ville, et les prêtres sonneront des trompettes.
Quand ils sonneront de la corne retentissante, et que vous entendrez le son de la trompette, tout le peuple poussera une grande clameur, et le mur de la ville s’écroulera ; alors le peuple montera, chacun devant soi.
»
Suivant le récit, les murs de la ville s’effondrèrent le septième jour, et Jéricho fut rasée, sa population massacrée et le lieu maudit.

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Les trompettes de Jéricho

Ce potentiel de nuisance terrible, rarement mentionné dans les études universitaires de musicologie, a pourtant été souvent utilisé de façon systématique.

Dans les années 1970, les Russes développèrent des techniques de « psychocorrection », autrement dit de manipulation mentale, qui, s’appuyant sur les propriétés de l’audition visaient à contrôler les dissidents, les démoraliser, et à briser les émeutes.

Déphaser jusqu’à la folie en imposant la musique d’une autre civilisation (par exemple du heavy metal contre les islamistes), la triste recette est éprouvée. L’utilisation de la musique comme instrument de torture n’est pas nouvelle. En 1997, déjà, le Comité des Nations Unies contre la torture avait formellement qualifié ce genre de supplice, alors fréquemment utilisé par les troupes israéliennes, de véritable torture et demandé qu’il soit interdit.

 

Julio Iglesias, torture psychologique sous la dictature chilienne

De 1973 à 1990, des morceaux du crooner espagnol, Julio Iglesias, My Sweet Lord de l’ex-Beatles George Harrison ou encore la bande originale d’Orange mécanique de Stanley Kubrick, sont utilisés dans les prisons et les camps de concentration chiliens, au volume maximum des jours durant, ou en fond sonore lors de séances de torture, par les hommes d’Augusto Pinochet. Et même Gigi l’amoroso de Dalida a été joué “à plein volume pendant des journées entières” […] pour infliger des dommages psychologiques et physiques.

 

Du hard rock pour la reddition de Manuel Noriega

Réfugié dans l’ambassade du Vatican, le dictateur panaméen déchu Manuel Noriega est “délogé” grâce – entre autres – à de puissants hauts parleurs diffusant des classiques du R’n’B et de la soul choisis en fonction de leur message. Peu efficaces, ils sont alors remplacés par les riffs rageurs du hard rock comme le titre Hair of the Dog de Nazareth.

 

Boney M, Metallica et Nancy Sinatra, objets de torture des prisonniers de guerres iraquiens

La pratique de la “music torture” se banalise depuis l’entrée en guerre des Etats-Unis contre le terrorisme. Dans les centres de détention en Irak, l’armée américaine a disposé un haut parleur à l’intérieur des geôles et deux dans les couloirs, qui diffusent du hard rock, mais aussi, plus surprenant, Boney M, Metallica ou Nancy Sinatra. A Guantanamo, la chanson du générique de l’émission pour enfants “1 rue Sésame” avait pour but d’empêcher les prisonniers de dormir et de les agresser culturellement.

 

Britney Spears contre les pirates somaliens

Le procédé aurait fait ses preuves. Pour se prévenir des attaques pirates au large des côtes de la Corne de l’Afrique, les équipages de la marine marchande britannique diffusent à fond les chansons de la “princess of pop” Britney Spears. Radical, paraît-il.

[d’après un article de L’Express et une étude britannique réalisée par Katia Chornik, chercheuse à l’Université de Manchester.]

A la prison de Guantanamo ou d’Abou Ghraib., des morceaux d’Eminem, de Britney Spears, de Limp Bizkit, de Rage Against the Machine, de Metallica et de Bruce Springsteen – en particulier son tube Born in the USA – sont diffusés aux détenus à des volumes abrutissants, parfois pendant quatre heures d’affilée.
La chanson “Bodies”, du groupe de rock Drowning Pool, qui fait figure d’hymne pour les Américains engagés en Irak et en Afghanistan, est également utilisée comme instrument de torture en prison.

Durant la guerre en ex-Yougoslavie on rapporte des témoignages de détenus croates condamnés à chanter des chants serbes jusqu’à l’épuisement. De la même façon, en juin 2000, au Zimbabwe, un couple d’opposants au régime de Mugabe, membres du MDC, avaient été flagellés pendant cinq heures en public et obligés pendant ce temps d’entonner le chant du Zanu-PF (le parti au pouvoir).

 

QUELQUES REACTIONS DE LA PART DES COMPOSITEURS DE MUSIQUES UTILISEES A DES FINS DE TORTURE

Le groupe de heavy metal Skinny Puppy prétend que l’armée américaine a utilisé sa musique pour torturer les prisonniers. Selon le Guardian et la BBC, ils demandent à être dédommagés par le gouvernement des Etats-Unis à hauteur de 666.000 dollars (comme le chiffre de Satan), soit près de 500.000 euros. Ils envisagent même de poursuivre l’affaire en justice.


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Les détenus de Guantanamo ont également été soumis à la torture utilisant des chansons pour enfants. Les prisonniers ont été forcés d’écouter la musique de Sesame Street en boucle et à plein volume pendant des heures ou des jours.
Le compositeur de ces chansons pour enfants, Christopher Cerf, a été horrifié d’apprendre que sa musique avait servi d’instrument de torture.
Il témoigne dans ce documentaire d’Arte

Difficile de clore ce petit aperçu sur une note aussi sinistre.

Si l’on ne peut empêcher que l’horreur soit humaine il est réconfortant de penser, pour coda, encore et toujours, à la musique comme baume à tous nos chagrins.

A la musique

O toi, art tout de noblesse,
que de fois, en ces tristes heures
où la vie resserrait son étau,
m’as-tu réchauffé le coeur,
m’as-tu transporté dans un monde plus clément !

Souvent, un soupir échappé de ta harpe,
un doux accord céleste
m’a ouvert d’autres cieux.
O toi, art tout de noblesse, sois en remercié !

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