OPERA REVOLUTIONNAIRE

La Muette de Portici, histoires et Histoire

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 20/03/2024 par GLITCH

Personne ou presque ne connaît aujourd’hui l’opéra de Daniel François Auber-Esprit "La Muette de Portici", créé en 1828. Pourtant, cette œuvre connut un succès phénoménal, critique, populaire, et européen. Elle fut représentée plus de 500 fois à Paris entre 1828 et le début du XXè. Histoire d'une révolte avortée, d'un pêcheur napolitain devenu chef d'armée, histoire d'un événement mué en allégorie politique, et d'un opéra en lieu de mémoire..

Masaniello encourage les pêcheurs napolitains à la révolte contre les collecteurs (dessin de presse, 1763). British Museum via Wikimedia commons
Masaniello encourage les pêcheurs napolitains à la révolte contre les collecteurs (dessin de presse, 1763). British Museum via Wikimedia commons

Un opéra… historique

La Muette… est également le prototype du grand opéra romantique français, qui domina l’art lyrique du XIXè siècle. A la suite d’Auber, les compositeurs Spontini, Meyerbeer ou Halevy (et le librettiste Eugène Scribe) seront les gloires de l’opéra romantique en France. Fresques historiques en 5 actes, avec force décors, ballet, chœurs et effets de scène.. tel sera le goût à la mode.

Catalogue de l’exposition disponible à la BmL

Mais La Muette.. est aussi étroitement associée aux événements qui ont conduit à l’indépendance de la Belgique. Et son héros fait partie de ces personnages révolutionnaires dont la censure se méfiait. L’examen de la presse d’époque et des archives permet de saisir le potentiel subversif des œuvres de scène, que les pouvoirs entendaient bien tenir sous clé.

De Masaniello à La Muette

A l’origine de l’histoire, une histoire vraie. Celle de la révolte napolitaine de 1647, contre la puissance espagnole. Le peuple de Naples se dresse contre un nouvel impôt exigé par le vice-roi, le duc d’Arcos. Un jeune pêcheur de 27 ans, Masaniello, devient le meneur de la révolte. A la tête d’une armée populaire, il devient le maître, magnanime et adoré de Naples. Mais le nouveau « capitano generale » multiplie bientôt les débordements et actes insensés. L’ivresse du pouvoir, la folie, la fatigue.. Les séides de la noblesse espagnole en profitent pour le liquider traîtreusement. C’est bientôt la fin de la révolte, la domination espagnole consolide alors son emprise.

Dictionnaire populaire illustré d’histoire, de géographie… (Alonnier & Décembre, Paris, 1867. Auguste Trichon, graveur)

La charge romanesque de cette trame a inspiré un premier opéra au compositeur français né à Naples, Michele Carafa. Masaniello, ou le pêcheur napolitain est créé à Paris en 1827, sous la Restauration.
La censure sur les théâtres, imposée depuis 1806 par l’empereur Napoléon soumet alors la programmation des Théâtres (et le contenu des oeuvres) au visa du ministère de l’Intérieur. Pour passer les feux de la rampe, le livret de Masaniello doit subir plusieurs coupes et remaniements.
Les rapports de censure jugent d’abord

impossible d’autoriser la représentation de cette pièce [en]  l’état. 

et s’insurgent contre

cette fureur de mettre sur la scène des brigands odieux et surtout des brigands révolutionnaires. 

La censure autorise néanmoins la création, au prix de coupures et remaniements, car la fin malheureuse du héros apporte

la preuve des dangers de la révolution et de l’inconvénient qu’il y a à sortir de sa sphère.

On peut lire les détails de ce parcours de censure dans ces passionnantes archives manuscrites en ligne.

Naissance d’un tube… explosif !

L’argument de Masaniello est donc repris un an plus tard dans La Muette de Portici. Là encore, la fin tragique de Masaniello et sa révolution avortée servent de sauf-conduit face à la censure.

L’oeuvre est créée à Paris en février 1828. C’est un succès immédiat, et les airs les plus fameux circulent très vite sous forme de feuillets.  

La Muette… illustration de presse (1863). BNF

Elle est présentée en février 1829 à Bruxelles (alors co-capitale avec La Haye du Royaume-Uni des Pays-Bas) en présence du roi Guillaume Ier.
Car la Belgique n’existe pas encore. Sous domination hollandaise, elle n’est que la province du sud du royaume des Pays-Bas.

Si La Muette.. ne semble inquiéter ni la censure ni les pouvoirs, la presse patriotique belge repère rapidement le potentiel subversif de l’œuvre.
Le Courrier des Pays-Bas remarque dans un compte rendu du 30 juillet 1830 :

La belle hymne “Amour sacré de la patrie / Rends nous l’audace et la fierté” et la ronde si populaire « Le roi des mers ne t’échappera pas » qui mériterait en maintes occasion d’être le refrain de l’Europe (…) ont été couvertes d’applaudissements. 

Archives de la représentation du 25 août 1830, Théâtre de la Monnaie de Bruxelles

Mais c’est à l’issue de la représentation bruxelloise du mercredi 25 août, au Théâtre de la Monnaie, que La Muette.. devient catalyseur de la révolution belge. Au cœur du sentiment patriotique, ce duo enflammé du 2è acte :

Pour un esclave est-il quelque danger ?
Mieux vaut mourir que rester misérable !
Tombe le joug qui nous accable
Et sous nos coups périsse l’étranger !
Amour sacré de la patrie,
Rends-nous l’audace et la fierté ;
À mon pays je dois la vie ;
Il me devra sa liberté.

Le compilateur du 30 aout 1830 décrit ainsi la suite :

Tout est ici dans le tumulte et dans la confusion ; hier la représentation de la Muette de Portici avait attiré, au grand théâtre, une foule extraordinaire. Quelques passades, et la scène de l’insurrection, avaient provoqué des trépignements et des cris d’enthousiasme. A la fin du spectacle, un peuple nombreux s’est porté au bureau du National, journal ministériel, dont on a brisé tous les carreaux : de là on s’est transporté à la demeure de M. Libri-Bagnano, rédacteur ; en un instant les portes et les fenêtres ont été enfoncées : meubles, livres, tout a été jeté dans la rue, brisé et lacéré par le peuple.


Révolution sur la place de la Monnaie, dessin d’après le croquis d’un témoin oculaire. Archives de la Monnaie

C’est le début des événements qui mèneront le 4 octobre 1830 à la proclamation d’indépendance de la Belgique.

Une leçon amère pour le parti de l’ordre

Etonnamment, il semble que le parti hollandais ait d’avantage épilogué sur la place de l’opéra d’Auber dans ces événements. Regrettant la complaisance de la censure, et plus largement la mansuétude du pouvoir royal, des auteurs monarchistes ou pro-hollandais reviennent sur le rôle de La Muette

Le premier d’entre eux est le pamphlétaire monarchiste Libry-Bagnano, fondateur du National, saccagé le 25 août. Dans la foulée des événements, il publie anonymement La ville rebelle : récit des évènements par un témoin oculaire. La Muette de Portici a selon lui participé à l’éruption populaire.

Comme si le scandale de la licence périodique de presse n’avait pas suffi à empoisonner l’esprit public, loin d’y trouver un correctif puissant dans les représentations théâtrales c’est encore là que l’on alimentait l’esprit de sédition par la reproduction de pièces de théâtre propres à enflammer de plus en plus les esprits. Guillaume Tell en dernier lieu et la Muette de Portici étaient du nombre.

“La séparation” : la Belgique divorce de la Hollande. Wikimedia commons

En 1903, l’historien belge conservateur Charles Terlinden publie La révolution belge par les affiches.
Il y fait un récit circonstancié des événements autour de la représentation de La Muette..

Le 24 août était le jour anniversaire de S. M. le roi des Pays-Bas, d’immenses préparatifs avaient été faits pour célébrer cette fête (…). La population bruxelloise n’avait pris aucune part à ces préparatifs officiels, qui avaient coûté plus de 7000 florins. Une sourde fermentation régnait, le peuple se récriait au sujet de ces fêtes, de ces dépenses si ruineuses faites par une municipalité, qui, pour équilibrer son budget, avait dû maintenir l’odieux impôt sur le pain, dit droit de mouture. Des menaces avaient été proférées publiquement et on pouvait lire, tracées au charbon, sur les murs du palais des Etats généraux, ces lignes menaçantes :
“Lundi, feu d’artifice
Mardi, illumination
Mercredi, révolution !”.

Par une inconcevable incurie, les autorités civiles et militaires n’avaient pris aucune mesure (…).
Après bien des hésitations, la municipalité avait par crainte de désordres autorisé la représentation de la Muette de Portici, le nouvel opéra d’Auber. Le roi Guillaume ne se doutait pas que c’était d’une salle d’opéra qu’allait partir le signal d’une révolution qui devait lui coûter le trône de Belgique. La Muette de Portici avait été jouée pour la première fois à Bruxelles le 12 février 1829 (…). La famille royale, tout entière, avait assisté à cette première représentation et avait à plusieurs reprises donné le signal des applaudissements. (…)

 
Grande salle lors de la représentation de la Muette.. du 25 août 1830. Archives de la Monnaie

Après plusieurs représentations au cours de la saison suivante, la Muette de Portici avait été reprise par « ordre royal », le 29 juin 1830. (…) Longtemps avant l’heure fixé pour le commencement du spectacle, un grand nombre de personnes avaient rempli la salle. Cet empressement de la foule était déjà une menace ; un frémissement d’impatience parcourait cette assemblée et se communiquait à la multitude de ceux qui, ne pouvant trouver place, attendaient devant le péristyle.

La représentation souleva l’enthousiasme des spectateurs, toutes les allusions patriotiques, tous les appels à la liberté furent couverts d’applaudissements et la foule quitta le spectacle, électrisée, entraînant la populace qui massée sur la place, attendait les événements. Nous n’avons pas à rappeler ici les désordres qui signalèrent cette première nuit de révolution (…)

Une postérité toujours chargée

La Muette de Portici demeure intimement liée à l’histoire belge, dont elle est sans doute un “lieu de mémoire.”

Le 4 mai 1940, à moins d’une semaine de l’offensive allemande sur une Belgique neutre, mais mobilisée, le roi des Belges assiste à la Monnaie au Gala de l’infanterie. Le programme du concert comporte le fameux duo de La Muette.. Extrait du compte-rendu qu’en fait Le Soir :

Dès la phrase « Amour sacré de la Patrie… », toute la salle fut debout. Le grand air terminé, les ovations montèrent vers la loge royale ; les deux artistes reprirent leurs chants, provoquant à nouveau d’enthousiastes manifestations de loyalisme, qui ne prirent fin qu’au départ du Roi, qui, par trois fois, s’était incliné, visiblement ému, vers le public.

Theâtre de la Monnaie (1884). wikimedia commons

Alors que la dernière intégrale de l’oeuvre avait été donnée en 1930 (pour le centenaire de l’indépendance), le Théâtre de la Monnaie avait envisagé de remonter La Muette.. pour 2012.
Mais la crise politique qui agitait la Belgique à l’époque a eu raison du projet. Les élections législatives de 2010 ne permettant pas de trouver une majorité, il a fallu 18 mois de tractations pour parvenir à former un gouvernement. Les clivages entre Flandre néerlandophone à majorité indépendantiste, et Wallonie francophone et fédéraliste ont même fait craindre la fin de la Belgique.

Dans ce contexte, le directeur de la Monnaie a préféré surseoir :

Les gens qui dirigent ces institutions culturelles fédérales doivent faire particulièrement attention à ne fâcher aucune communauté. Et c’est vrai que dans le contexte actuel, on peut imaginer qu’annoncer qu’on va monter la Muette de Portici apparaîtrait presque comme un acte politique de néo-unitarisme, ce que la Monnaie ne peut pas se permettre.

source : rtbf.be

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