Bruits et dissonances

- temps de lecture approximatif de 15 minutes 15 min - Modifié le 15/06/2016 par FGrignoux

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L’été, fenêtres ouvertes, chacun peut profiter de la musique de ses voisins et souvent celle-ci, quelle que soit sa qualité devient bruit, nuisance pour celui qui n’a pas choisi de l’écouter. Inversement, on peut apprécier des musiques pleines de bruits et de dissonances qu’on a choisi d’écouter.

Louis Chrétiennot , dans Le Chant des moteurs montre même que l’intérêt de certaines musiques (il cite notamment Parsifal de Richard Wagner) réside dans une tension créée par des dissonances passagères au milieu de sons consonants. On se doute bien que le jeu va être de mêler de plus en plus de dissonances aux consonances et que quelques siècles voire quelques décennies plus tard, ce qui paraissait osé est devenu normal. Pareillement, les rapports entre bruit et musique ont changé, considérablement avec l’utilisation de ce que Chrétiennot appelle les « moteurs » (l’électricité, l’enregistrement, le studio de composition) en musique, mais la musique la plus classique n’a pas attendu ces techniques pour intégrer le bruit… Les musiques populaires, les musiques dites « actuelles » sauront aussi user de bruits et de dissonances même si l’importance relative de l’harmonie (rapports entre les « hauteurs » ou fréquences des sons), du rythme et du timbre n’étant pas la même, dissonances et bruits y prennent des aspects et des sens différents. Dans nombre de musiques issues d’autres traditions, ce qui nous parait étrange et dissonant peut être classique de la tradition musicale qu’on écoute.

Rassurez-vous, nous ne vous proposons pas d’écouter la musique inaudible, seulement d’essayer et d’apprécier (ou non) des œuvres qui nous paraissent ou qui ont paru à l’origine peu conventionnelles, dissonantes ou bruitistes, au moins dans certaines parties, jamais des œuvres médiocres, mauvaises, voire abominables, comme ces enregistrements, le pire disque de la Bibliothèque municipale de Lyon qui en possède pourtant quelques mauvais. Donc pour les oreilles de qualité, curieuses et impavides, voici quelques œuvres non conventionnelles que l’un d’entre les bibliothécaires au moins a aimé.

Les élémens

Classique

Wolfgang Amadeus MOZART – Quatuor à cordes n° 19 en ut majeur KV 465
L’auditeur contemporain ne devrait pas être effarouché par le Quatuor à cordes en ut majeur

KV 465 surnommé “dissonance” (par les anglo-saxons) ou “les dissonances”. Pourtant dès le début, chaque instrument semble jouer dans une tonalité différente. Le violoncelle commence par une succession de do, puis vient l’alto en la bémol, le second violon en mi bémol, enfin le premier beaucoup plus haut en la. Mais ce quatuor célèbre offre beaucoup d’autres surprises à l’auditeur attentif.

Wolfgang Amadeus MOZART – Une plaisanterie musicale en fa majeur KV 522
Inutile d’être un mélomane averti en revanche pour apprécier le sel d’Ein musikalischer Spass, une plaisanterie musicale. Mozart y imite un musicien totalement dépourvu de talent et d’inspiration : toutes les possibilités d’être mauvais quand on est musicien sont passées en revue : indigence, coq à l’âne, répétition sans raison, dissonance ou cacophonie que l’auditeur le moins averti peut repérer pour s’en amuser.

Jean-Ferry REBEL – Les Elémens
Mozart n’était pas le premier audacieux. En 1737, un compositeur aujourd’hui bien oublié, Jean-Ferry REBEL osait à l’Académie Royale de Musique le premier cluster de l’histoire de la musique française. Afin de dépeindre le chaos des éléments, il imagina de faire entendre toutes les notes du ton de ré mineur (Ré, mi, fa, sol, la, sib et do#). Symboliquement ce « total harmonique » contient virtuellement toutes les consonances et toutes les dissonances possibles tout comme le magma originel contenait tout l’univers organisé. A l’époque où ses contemporains (Bach, Haendel, Vivaldi etc…..), ne voient dans la dissonance qu’un simple moyen de créer une tension dans un système tonal à peine stabilisé ; Rebel, plus subversif, ose utiliser l’accord pour son pouvoir expressif et sa couleur propre. Soixante-dix ans plus tard, Beethoven ne trouvera rien de mieux pour préluder à l’Hymne à la Joie de sa IXème symphonie.

La musique d’avant-garde du XXème siècle est bien sûr un repère de dissonances parmi lesquelles nous mettons deux œuvres à ce programme d’été.

Charles IVES – « Three places in New England »
Le compositeur américain Charles Ives, avant-gardiste ingénieux, fut un des premiers à expérimenter les techniques du collage et de la superposition de différents plans sonores ou rythmiques. Fasciné depuis l’enfance par les musiques de plein air, il donne à entendre dans « Three places in New England » les échos de plusieurs fanfares jouant simultanément, comme un panorama où les sons se mélangent dans le vent d’été…

Iannis XENAKIS – Metastaseis
Orfèvre du bloc sonore, Xenakis compose dans Metastaseis une pièce fascinante où l’orchestre fait entendre simultanément 60 voix distinctes, enchevêtrées dans une micropolyphonie qui sonne comme un énorme cluster, un tissu sonore parfaitement dissonant.


Lesson n°1

En s’éloignant du classique

Glenn Branca – Lesson n°1 (1980)
Glenn Branca est un compositeur et guitariste américain d’avant-garde, co-inspirateur et grande figure du mouvement No-Wave au début des années 1980, ses formations en trio, quatuor (ou plus : jusqu’à 100 guitares pour sa composition Hallucination City – Symphony for 100 Guitars) pour guitares verront débuter notamment Thurston Moore et Lee Ranaldo, futurs Sonic Youth…Lesson n°1 compte deux mouvements (la composition « Bad dreams » sera ajoutée à la réédition de Lesson n°1 en 2004) de 10 minutes environ, durant lesquels Branca développe des motifs minimalistes et répétitifs, à base de guitares électriques distordues à souhait. Rencontre surprenante de sonorités débraillées et de compositions rigoureuses, la musique de Branca marquera durablement la scène no-wave.


Loveless

Rock

Le rock industriel et le rock expérimental nous offrent de nombreuses musiques bruitistes ou dissonantes. Nous pensions vous présenter 3 disques, mais nous avons dû retirer le controversé Metal Machine Music de Lou Reed, une heure et quatre minutes de larsens divisées en 4 parties, pour éviter une rixe entre bibliothécaires amateurs et adversaires du disque. Mais on vous proposera ensuite 2 disques qui ne sont classés ni dans l’« indus » ni dans l’expérimental. Quoi que…

Einstürzende Neubauten – Kollaps
1er album du groupe berlinois Einstürzende Neubauten, « Kollaps  » , publié en 1981, est un monstrueux bloc de rage primitif et radical essayant de mettre en musique à l’aide de sons produits par des bétonnières, des perceuses, des marteaux piqueurs, des caddies, des plaques de métal ou des ressorts utilisés comme percussions, des concepts aussi chers aux membres du groupe que l’atonalité, le chaos, l’anarchie ou la subversion créant un véritable terrorisme sonore accentué par la voix et les vociférations tonitruantes de Blixa Bargeld.

Merzbow – Venereology
Le japonais Masami Akita crée avec cet album une œuvre d’une violence quasi insoutenable, du bruit blanc (soit toutes les fréquences existantes diffusées en même temps selon la même amplitude) à un volume sonore si puissant qu’il rend l’écoute littéralement éprouvante. Utilisant les technologies digitales, les ultra et infrasons pour créer des murs (le pluriel est important) du son à la fois denses, agressifs et dissonants, Merzbow emploie des sons d’une intense distorsion créés par des machines en tous genres (samplers, synthétiseurs, pédales à effets, ordinateurs…) dans une œuvre qui rend hommage à la fois au dadaïsme, au surréalisme, au bondage ou aux musiques avant-gardistes.

My Bloody Valentine – Loveless
Véritable pierre angulaire du mouvement Shoegaze, My Bloody Valentine crée avec « Loveless » une œuvre mythique à qui son metteur en sons, Kevin Shields, n’arrivera jamais à donner de successeur. Essayant de marier le feu et l’eau, « Loveless » joue sur les contrastes d’un mur du son de guitares saturées dans lequel se noient des mélodies vocales éthérées qui prend toute sa bruitiste ampleur en concert que le groupe aime conclure par 20 minutes de drones et de bruit blanc.

Daniel Johnston – Yip, jump music (1983)
Il peut paraître cruel d’évoquer l’excellent mélodiste qu’est Daniel Johnston pour parler de dissonance, mais voyez y plutôt un hommage à la lo-fi et à un de ses héros. Il est de ces artistes qui ne s’embarrassent pas de clinquantes orchestrations, et dont les disques ressemblent à des démos. C’est le cas de ce « Yip, Jump Music », oeuvre de jeunesse enregistrée en 1983. Que dire de plus lorsque ces morceaux pourtant chétifs et bricolés en disent déjà assez long ? Une prise sur un magnétophone suffit, la spontanéité prime sur les imperfections. Défaut qualitatif rédhibitoire pour certains, ce son brut produit au contraire sur les amateurs du genre un effet d’intimité et de vérité touchant. Il faut pour que la magie opère qu’une connivence s’installe avec l’artiste (la fausse note de celui qu’on apprécie étant plus supportable que la fausse note d’un autre), le songwriting brillant se chargera de convaincre les plus réticents.Si on se laisse charmer, on ne peut alors plus se défaire de ces mélodies instinctives et simples, quel que soit le degré d’approximation de leur exécution. Et quelle récompense !


Flutter/Yoshihide (Tzadik)

Jazz

On l’aura déjà compris, les classifications et les genres musicaux sont indicatifs et relatifs dans la musique qu’on vous présente ici. Les deux disques qui suivent sont éloignés du jazz classique et même du free mais il y a de nombreuses new new things dans la maison du jazz.

Fred Frith – Traffic continues (Winter & Winter, 2000)
Quoi de plus dissonant qu’un ensemble de musique de chambre répondant aux improvisations de la fine fleur du jazz contemporain américain ? D’un côté l’Ensemble Modern, basé à Frankfort en Allemagne, défend un répertoire des plus rigoureux dans le domaine de la musique contemporaine et de l’avant-gardisme. De l’autre la bande au guitariste new-yorkais Fred Frith, extrémiste sonore accompagné de deux de ses lieutenants fidèles : la percussionniste Ikue Mori et la harpiste Zeena Parkins. Ce « call and response » sonique donne au final un équilibre étonnant.

Otomo Yoshihide – Flutter (Tzadik, 2004)
On connaît l’extrémisme de la scène japonaise en matière de nouveau jazz libre. Le quintet d’Otomo Yoshihide, invité ici par le label de John Zorn Tzadik, nous en donne un exemple saisissant. En mêlant relecture de standards (Mulligan, Dolphy.. .) et compositions personnelles, le guitariste s’exécute dans un mælström bruitiste (sirène stridente, instruments sursaturés) digne des expérimentations zorniennes. Si les saxophonistes du groupe restent fidèles aux compositions originales, Yoshihide, aidé par le musicien expérimental Merzbow s’occupent eux de la « destruction » des morceaux. Le guitariste n’est pas à son premier essai autour de cette conception du dissonant : son album « Anode » (2001) se voulait la rencontre du zen et du noise.


Gereg

Musiques du Monde

Les musiques du monde que nous pouvons proposer à la Bibliothèque municipale de Lyon sont celles qui parviennent jusqu’à nous : musiques traditionnelles ou faisant appel à des éléments traditionnels, qu’elles soient savantes ou populaires, elles n’apparaissent pas dissonantes dans les cultures qui les ont produites. C’est donc l’étrangeté à nos oreilles européennes qui fait la dissonance et au fur et à mesure que nous prendrons l’habitude de les écouter, elles perdront sans doute leur aspect « dissonant », sans perdre leur pouvoir d’envoûtement, comme par exemple les musiques du Sahel qui auraient peut-être paru dissonantes à des oreilles lyonnaises il y a quarante ans… Nous vous invitons à commencer vos découvertes par ces quelques enregistrements qui en première écoute peuvent dépayser, demandant une attention particulière mais qui nous offrent en retour d’autres repères de beauté sonore, une expansion de nos facultés auditives.

Luzmila Carpio – Kuntur mallku
Luzmila Carpio, chanteuse et ambassadrice des musiques des quechuas de Bolivie, nous surprend par sa voix haut perchée de « petite fille », à première écoute stridente ? Peut-être… mais très vite cette voix-instrument sans concession au « joli », en osmose avec la nature, les chants d’oiseaux, les hauts plateaux de son pays peut nous envoûter.

The Ngqoko women’s ensemble – Le chant des femmes Xhosa
Avec cet enregistrement des femmes Xhosa d’Afrique du Sud, nous découvrons une musique complexe, un rythme de battements des mains dans un rapport déphasé avec le rythme des voix, une technique vocale de chants en harmoniques, peu de chants à l’unisson, chaque voix suivant son chemin et s’imbriquant avec les autres. Ces femmes maitrisent aussi l’arc musical.

Imas Permas et Asep Kosasih – Tembang Sunda : soundanese classical songs
Des chants classiques du pays Sunda à Java : une tension, une émotion, des voix là encore plutôt hautes (dissonantes ?), mode mineur, mode majeur et le mode salendro, propre aux orchestres de gamelan.

Bali : gamelan & kecak
Un enregistrement des années 80 à Bali, qui nous permet de découvrir outre le gamelan (ensemble de gongs au pouvoir hypnotique), le kecak. Tjak…tjak, tjak, tjak chantent des voix d’hommes ; accompagnant à l’origine des danses, ce chant fut repris pour évoquer les hordes de singes menées par Hanuman dans le Ramayana. Là encore les repères d’écoute sont tout autres

Egschiglen – Gereg
Comment ne pas évoquer la technique de la voix diphonique, deux sons émis simultanément, si étrange à nos oreilles, les harmoniques flottant au dessus du chant. Les musiciens du groupe Egschiglen, de Mongolie nous livrent une musique de tradition : l’art du khöömii, technique du chant diphonique et art spirituel et magique avec lequel le chanteur imite les animaux, notamment le cheval, les fleuves, l’écho des montagnes, le vent.

Periya Melam – Temple de Chidambaram. Inde du Sud
Autre découverte : le son du nâgaswaram, ce hautbois qui demande un contrôle aiguisé du souffle. Le periya melam, orchestre de plein air au son puissant, est composé de deux nâgasvaram, 2 tambours thavil, des crotales tâlam et un bourdon. C’est une formation de musique karnatique (musique savante de l’Inde du Sud) liée aux pratiques rituelles et cérémonielles hindoues. Les enregistrements ont été effectués au temple Nataraja de Chidambaram en 2000. Un petit morceau de cette terre indienne dans les oreilles, au-delà d’une dissonance apparente, une expérience.


Merzbow - Venereology

Des musiques vivantes

Si vous avez apprécié l’un ou l’autre des disques de cette sélection, cherchez-en d’autres mais cherchez aussi à écouter ces musiques en concert. Toutes (et pas seulement les musiques non amplifiées) sont des musiques vivantes qui peuvent être appréciées en concert ou lors de performances. Pour les musiques amplifiées, il convient cependant de savoir à l’avance si le volume sonore justifie une protection des oreilles. Mais bruit et dissonance ne signifient pas forcément fort volume.
A notre connaissance, un lieu en région Rhône-Alpes propose régulièrement d’écouter des musiques contemporaines expérimentales, notamment improvisées, aux confins de plusieurs genres musicaux, c’est le 102 situé rue d’Alembert, au 102, comme son nom l’indique… mais ce n’est pas à Lyon. Le voyage n’est pas si long que la découverte musicale ne surpasse le dépaysement.

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