Girls Wanna Have Sound

A la rencontre du Rita Plage

Lieu musical et créatif, militant avant tout, féministe et LGBTQ+ friendly

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - par Juliette A

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Rita Plage
Rita Plage Rita Plage

Lieu polymorphe, le Rita Plage est à la fois un bar et restaurant, tout en étant un lieu culturel et créatif, favorisant les échanges sociaux au cœur du quartier du Totem à Villeurbanne. Espace militant avant tout, féministe et LGBTQ+ friendly, le Rita Plage propose depuis 2016 des soirées Meuf-in stage, avec le but de voir davantage de femmes sur scène : musiciennes, performeuses, comédiennes, etc. 

Marlène et Etienne

Pouvez-vous vous présenter, et nous expliquer pourquoi et comment vous avez créé ce lieu ?

Je viens du milieu du théâtre, j’étais politisée mais beaucoup plus sur une branche anarchiste, généraliste, communiste, je n’étais pas du tout sensibilisée aux questions de genre. Et pourtant j’ai fait tout mon conservatoire en théâtre, et il n’y a rien de plus genré que ça. Ca n’a jamais marché pour moi car je voulais être metteuse en scène de théâtre et une femme metteuse en scène de théâtre, ça ne marche pas. Mais je ne me rendais pas compte que c’était dû à ça.  C’est marrant parce que j’ai fait le lien après.

Je n’ai pas réussi dans le milieu du théâtre. J’ai fini par abandonner au bout de 10 ans, à payer pour travailler sans être rémunérée. A côté de ça j’aimais bien faire la bouffe mais je n’avais aucun recul sur le fait que le milieu de la restauration est aussi très genré. J’étais juste serveuse, et comme je n’avais pas le diplôme pour, je n’allais pas prétendre passer en cuisine. Je me suis dit, plutôt que de galérer à programmer pour des lieux est-ce que je n’en créerai pas un pour moi-même, et avoir le lead de ce que je décide de programmer.  Entre temps je me suis sensibilisée aux questions de féminisme il y a une dizaine d’années. J’ai eu envie de créer un espace pour pouvoir programmer, principalement du théâtre. Et j’ai rencontré Etienne : je voulais faire de la bouffe et programmer, et lui voulait avoir un bar et faire des concerts.  Et tous les deux ensemble nous étions dans une logique de créer un lieu inclusif en réfléchissant sur les rapports de domination de classe, inclusif en termes de classes, et de générations. C’était le projet total. Voilà comment il est né en 2015.

On s’est associé tous les deux et on a fait un lieu féministe pour programmer de la musique et du théâtre, des expositions. Et aussi que ce soit un lieu pour les associations pour faire des événements. On a été tous les deux actifs dans des milieux squats et on se rendait compte que la pérennité des lieux était vraiment trop faible pour avoir un impact sur le long terme, et pour suivre des artistes et leur parcours. Pour assurer la pérennité on a voulu créer une entreprise qui soit viable, qui survive aux changements de mairie, contrairement à l’associatif. Ca permettait de rester concentré sur ce projet.  Et voilà comment ça a créé un objet, entrepreneurial certes, mais qui permettait d’être totalement indépendant sur les choix qu’on faisait. Et le choix de programmation est important et est totalement indépendant des stratégies économico-financières qu’on met en place pour que ce lieu marche. On a la chance d’être maîtresse et maître à bord, parce que c’est la partie restaurant et la partie bar qui assurent la trésorerie.

Buffet au Rita plage

Buffet au Rita plage

Quelles sont les figures qui vous ont marquée dans votre parcours ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ? Au contraire, y a-t-il des figures qui vous ont manqué dans cette identification ?

Je n’avais pas tellement de quoi m’identifier mais je ne cherchais pas forcément ça. Je n’ai pas eu ce besoin de m’identifier. Mais cette espèce de liberté que j’avais, je me suis rendu compte qu’elle n’était pas forcément bien vue dans la société dans laquelle on est. Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à avancer alors que j’avais tout ce qu’il faut, toute l’énergie pour. Avec le recul je peux le relier avec le fait qu’on ne me prenait pas au sérieux, de par ma jeunesse et de par le fait que j’étais une femme. Un jeune homme, on va dire qu’il a du potentiel, et une jeune femme on va dire qu’elle est « hystéro » et qu’elle délire. On me disait que j’avais trop confiance en moi, alors que mes collègues qui avaient le même âge et la même ferveur, la même ambition, la même foi dans ce qu’ils faisaient étaient vus comme des personnes à soutenir et ambitieuses. Moi on me disait « tu veux être calife à la place du calife ».

Je me suis même encore moins identifiée, car les filles qui étaient avec moi au conservatoire étaient vraiment sur le créneau de vouloir être actrices à tout prix, dans une logique de ne pas mettre en scène elle-même.  Je passais pour une marginale, je me suis dit « tiens, je vais créer un lieu pour les marginales et les folles dingues », et il se trouve qu’il s’agit des personnes qui se trouvent en minorité de genre.

Est-ce que la création du Rita Plage venait du constat d’un manque d’espaces créatifs et inclusifs ?

L’idée était de créer un espace où j’accepte de programmer des choses qui ne le sont pas ailleurs. La question de savoir comment c’est reçu ? C’est reçu comme on en a envie, c’est-à-dire avec bienveillance, écoute, et si tu n’es pas content tu te barres. Le fait que ce soit chez nous ça permet cette intransigeance-là dans la réception des propositions artistiques. On programme aussi des meufs qui font des choses moins expérimentales et ça ne nous pose aucun souci, il y a une forte demande.

Et quand les Meuf’in ont démarré on a rapidement eu beaucoup de demandes de meufs de l’ENM (Ecole Nationale de Musique) de Villeurbanne qui étaient dans des parcours plus classiques, qui avaient juste besoin d’un espace pour essayer des choses, sans être perçues comme « ça y est, il y a la fille qui va jouer », et donc d’être en premier lieu jugée pour leur art. Ca remettait les pendules à zéro : vu que c’est non mixte, on a le droit de juger, mais la question ne se pose pas en ces termes.

Meuf'in

Meuf’in

Une étude du CNM sur la visibilité des femmes dans les festivals de musique vient de paraître : le constat global est net, les femmes sont bien moins programmées que les hommes, qu’elles soient artiste solo ou musiciennes dans des groupes (seulement 14% des artistes programmées en 2019). De votre côté, vous avez fait le choix de créer les soirées Meuf-in-stage, où la programmation est exclusivement féminine : pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

En dehors des soirées Meuf’in, on a toujours fait attention à la programmation, pour qu’il y ait beaucoup de femmes. On a pas mal bossé avec des associations féministes. Parmi toutes les demandes qu’on a, nous priorisons toutes celles qui ont des paroles féministes. On fait toujours deux artistes par soirée, nous avons déjà eu une non-mixité masculine sur toute une soirée mais ça nous gênait, le reste du temps j’essaye toujours, si par exemple je programme un groupe de mecs, que dans l’autre groupe ce ne soit pas que des mecs cis (=Cisgenre : décrit un type d’identité de genre où le genre ressenti d’une personne correspond au genre qui lui a été assigné à la naissance) ou qu’il y ait des meufs. Toutes minorités de genre confondues il y a plus de meufs. Il y a une minorité de mecs cis. Nous ne sommes pas une salle de spectacle, notre programmation est complètement indépendante de notre stratégie financière. Nous avons fait des événements où il n’y avait personne, c’est dommage pour les artistes, mais on a la possibilité de le faire.

Les Meuf’in stage c’était pour faire un événement pour se faire plaisir, et il y a eu tout de suite du monde, on a dû faire la programmation la première fois, et ensuite sur 38 Meuf’in nous n’avons plus jamais eu à chercher d’artistes. Nous avons quasiment programmé toutes les personnes qui avaient demandé. Il y a plein de meufs toutes seules avec leur guitare à qui on a proposé. La condition était de jouer le jeu de la non-mixité, et de venir sans son régisseur si c’était un mec. Si elles adhéraient elles rentraient dans la programmation. Les personnes qui voulaient entrer dans le cadre de cette programmation j’ai décidé de toutes les prendre.  Je crois que je n’ai jamais refusé, même si ça ne me plaisait pas musicalement. Si la personne manifestait une envie de le faire dans ce cadre-là c’est qu’elle avait une raison de le faire.  Et qu’elle n’oserait pas demander de jouer ailleurs, ou qu’elle savait pertinemment qu’elle allait se cogner le nez pour être programmée ailleurs. Même si c’était trop faible, justement, le côté amateur et pro était super mélangé. Il y a des groupes qui nous ont fait l’honneur de venir, c’était improbable, hallucinant, pour rendre hommage à l’initiative politique. Je repense aux Krudas Cubensi, ça restera la base de ce qu’il s’est passé ici ! On a eu des trucs hyper différents, ce n’est pas que de la musique, il y a eu une écrivaine qui a lu ses textes, des performances, etc.

Les Meuf’in stage c’est une non-mixité uniquement sur scène, pas dans le public, car nous sommes un lieu public et on n’a pas le droit de faire de la discrimination de genre à l’entrée du Rita. C’est aussi une non-mixité dans l’orga et la technique. On a quasi exclusivement eu des personnes en régie appartenant à des minorités de genre, sauf à une ou deux reprises, quand on ne trouve vraiment pas. Certaines personnes débutaient, et on choisissait de leur donner leur chance, et elles ont évolué, elles sont dans le métier et sont des tueuses de technique. Nous sommes très modestes, on ne va pas permettre à quelqu’un de faire carrière, mais au moins de prendre confiance en lui, en elle.

C’est une non-mixité « meufs-gouines-trans ». « Gouine » c’est important pour nous de le définir, car tu as des personnes qui ne se définissent pas du tout comme « femme », moi en premier lieu je ne me sens pas concernée par une scène de femmes, alors que le terme « meuf » est plus détourné. Peut-être qu’il y a plus de types de « féminités » ou « non-féminités » qui peuvent rentrer à l’intérieur.  Gouines c’est carrément la revendication de l’orientation sexuelle. Qui donne de la légitimité à des personnes qui n’en n’ont pas, sauf dans certains milieux.

On a aussi fait une soirée pour un anniversaire en non-mixité du public, meufs-gouines-trans, qui s’est délocalisé au Toï Toï, la salle de spectacle à Villeurbanne. C’était la 30ème Meuf-in Stage, et c’est une soirée qui a attiré 350 personnes.

Meuf'in Fest

Meuf’in Fest

Le fait qu’on choisisse l’intitulé « meufs- gouines- trans », qui peut être un peu « offensif » (de moins en moins maintenant), ça faisait que quand il y avait du public mec cis, qui était le bienvenu, il ne se sentait pas forcément dans un endroit où il pouvait tout de suite ouvrir sa gueule en permanence. Il fallait que le climat ambiant, d’écoute, et non pas de jugement ou de classification hiérarchique, tous les codes qui viennent fort du patriarcat, que tout cela soit mis en sourdine pendant le temps de ces événements. C’était vraiment un moment où, si un souci se passait (réflexion misogyne par exemple), il y aurait forcément une réponse collective. Et il n’y a quasiment jamais eu de problème. Il y avait assez peu de mecs cis à ces soirées-là, donc c’est intéressant de se poser la question : « pourquoi les mecs cis ne s’intéressent pas à la production dite « féminine » ? ». Pourquoi ils ne viennent pas ?

On parlait justement des scènes et du public sans mec cis (ou peu présents), et ça, ça donne davantage de liberté aux autres de monter sur scène, ici en tout cas. On a énormément de propositions meufs alors que dans plein de lieux ce n’est pas le cas. Alors on dit « mais elles n’ont qu’à monter sur scène, ce n’est pas ça le problème », mais non, à partir du moment où tu crées un lieu où c’est vivable pour elles, il y en a mille ! J’ose imaginer que grâce à des lieux comme ici, des personnes qui ont un loisir, ou sont amateurs et n’imaginaient même pas en vivre, aujourd’hui on fait d’autres choix. Il y a des personnes chez nous qui ont choisi d’y aller, de passer le cap. Qui sont revenues ensuite avec leurs projets construits. Comme Marie Daviet par exemple, c’est quelqu’un d’incroyable, qui vient du classique, c’est un génie de la musique expérimentale, du théâtre musical, elle est incroyable, et elle est venue aussi, c’est le côté gouine qui lui a permis de venir, de poser d’autres choses.

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes, et on voit déjà des prises de positions et des actions pour répondre à ces faits. Quel est votre regard sur cette actualité ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Je ne sais pas ce qui va se passer avec toutes ces libérations anonymes de la parole. Je trouve ça compliqué car ça crée énormément de binarité dans les prises de parti sur les réseaux, ça a créé les trolls aussi. Si je suis optimiste ? Je trouve que les meufs sont en train de prendre confiance en elles très très fort, mais je ne suis pas optimiste d’un point de vue éco-féministe notamment, parce que j’ai l’impression qu’à force de se mettre à niveau de l’ambition des mecs ça demandera deux fois moins de temps pour qu’on détruise la terre. Vouloir à tout prix réussir, consommer, etc. Il y a des ressources limitées, le game est déjà plié à cause des mecs, qui ont fait que c’est allé aussi vite que ça, on ne va pas pouvoir en profiter beaucoup.

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets pour le Rita Plage ?

On cherche quelqu’un ! Je prépare ma sortie et on cherche une personne pour travailler avec Etienne et maintenir la même idée, la même ligne, la question féministe, et la question de la non-hétérosexualité systématique. On cherche quelqu’une qui aimerait travailler sur ces questions-là en binôme, ramener de la motivation, que ça se renouvelle, en termes de générations. Pour garder le lieu vivant d’un point de vue politique et militant c’est important de passer la relève. Il y a une fatigue dans le fait de faire ça, il faut être toujours vigilant pour maintenir une utopie, ne pas se laisser aller à la morosité. Parce qu’on n’est pas dans un monde de bisounours.

Quels conseils donneriez-vous à une femme qui aimerait se lancer dans les métiers de la programmation musicale ?

Il y a une coopération très forte, et il y a moins de place à la compétition, plus de sororité définitivement, il y a de la place pour tout le monde. S’il y a moyen de se fédérer, rentrer dans les réseaux existants, la concurrence a moins lieu que dans le monde masculin. Ne pas chercher à se situer toujours sur une échelle hiérarchique. S’autonomiser à mort. Les projets où tu n’es pas en besoin des autres tout le temps. Qui permet de faire, et de ne pas attendre que les autres soient là.

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *