Girls wanna have sound

À la rencontre des Femmes Battantes

Groupe de percussions de rue de l’association lyonnaise Filactions

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - par Magali LaGuill

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Les Femmes Battantes (crédits : Filactions)

Spécialisée dans la lutte contre les violences conjugales et sexistes, l’association lyonnaise Filactions est née en 2004, avec la volonté de mener des actions publiques sur le thème de l’égalité des sexes. Pour briser le silence et soutenir ces actions, Sasha Monneron initie en 2018 la création d’un groupe de percussions de rue : les Femmes Battantes.

Dans quel contexte le projet des Femmes Battantes est-il né et quels sont ses objectifs ?

L’envie de créer un groupe de percussions de femmes me trottait en tête depuis plusieurs années. Ayant moi-même joué dans plusieurs groupes de batucada, j’avais envie de pouvoir développer mes compétences musicales dans un groupe de femmes, sans aucune blague ou propos sexiste lors des répétitions. Militante féministe depuis plusieurs années, j’avais aussi envie d’amener un peu de « peps » et de soutien lors des rassemblements et manifestations féministes à Lyon. En travaillant à Filactions, mon envie de créer un groupe de femmes m’est revenue en tête, grâce à la remarque d’une amie militante en manif. J’ai alors entamé des démarches pour créer ce groupe au sein de Filactions, avec un message axé sur la prévention des violences sexistes et conjugales. J’ai cherché une leadeuse musicale qui aurait envie de s’engager sur le projet sur la partie création musicale et artistique : j’ai eu un retour de la part de deux musiciennes : une batteuse et une percussionniste corporelle. Nous avons décidé de travailler toutes ensemble. Suite à cela, j’ai diffusé l’info sur les réseaux sociaux et organisé une réunion pour voir qui aurait envie de se joindre à un tel projet et quelles seraient les envies pour se retrouver, répéter… J’ai été surprise du nombre de femmes qui ont répondu présentes à l’appel, dès cette première rencontre. Après discussion, nous nous sommes mises d’accord sur l’envie de répéter une fois par semaine ensemble. J’ai alors commencé à chercher un lieu et début 2019, les premières répétitions ont commencé, pleines d’énergie et de joie de démarrer ce tout nouveau projet, pour elles comme pour moi.

 

La majorité des actions de Filactions sont ouvertes aux femmes et aux hommes, mais pour ce projet, le choix a été fait de donner la place et la parole aux femmes uniquement, pour quelles raisons ?

Les  « Femmes Battantes » est un groupe sans homme cis, qui accueille toutes les femmes et autres minorités de genre. L’objectif premier de la non-mixité est de libérer la parole au sein du groupe, ce qui est plus facile entre personnes « concernées » ayant vécu des violences sexistes. L’autre utilité est de ne pas retomber dans des comportements genrés, notamment des comportements qui limitent l’émancipation et la montée en compétence. Au sein du groupe, s’il faut bricoler et percer les seaux, prendre la parole en public pour présenter le groupe, faire un solo et jouer devant tout le monde, et bien pas le choix : c’est nécessairement une femme qui le fera. Enfin, c’est aussi pour montrer symboliquement notre présence dans l’espace public lors de nos représentations : c’est une façon d’interpeller les passant-es, de les questionner sur l’invisibilité habituelle des femmes dans l’espace public mais aussi de montrer à toutes les petites filles qui nous voient que « c’est possible » et qu’elles aussi, elles peuvent faire du bruit et venir taper avec nous. Nous souhaitons dégager un message de force et de joie et être des modèles inspirants.

Ce projet permet à des femmes d’accéder à la parole et d’être présentes dans l’espace public, y a-t-il eu aussi le souhait de favoriser l’accès des femmes à la musique et aux instruments de musique de façon plus générale ?

Nous avons choisi des seaux de peinture vides comme instrumentarium. Initialement, cela était dû au manque de moyens financiers pour commencer le groupe, mais rapidement, nous nous sommes appropriées l’idée. Cela nous a permis de créer notre univers artistique et musical bien spécifique autour des percussions urbaines, avec la possibilité de créer de manière très libre sans répertoire musical préconçu. Le fait de jouer toutes ensemble avec le même instrument permet de créer une impression de force et une cohérence visuelle qui sont très intéressantes. Cela renvoie également à un état d’esprit « DIY » ainsi qu’à une démarche écologique de recyclage d’objets non utilisés.  Enfin, cela permet aussi de montrer que la musique peut être jouée avec tous les objets autour de nous, même si l’on n’a pas les moyens d’acheter des instruments. Cela permet de créer un lien plus proche aussi avec le public lors des représentations en abolissant les frontières entre professionnelles et amatrices.

 

Qui sont les femmes qui composent ce groupe et comment s’organise-t-il ?

Après deux ans d’existence, le groupe des « Femmes Battantes » a évolué et s’est renouvelé à plus de la moitié. C’est un groupe d’une trentaine de femmes et autres minorités de genre, très diversifié à tous les niveaux, en âge mais aussi en positionnement féministe. C’est un espace d’apprentissage où chacune peut venir avec ses propres connaissances et poser des questions, s’interroger, partager, apprendre. Les répétitions hebdomadaires ne se limitent pas à l’aspect musical : ce sont des espaces de partage dans lesquels nous prenons le temps de faire des petits jeux de théâtre ou des petits moments de partage et de discussion. C’est un espace de rencontre et d’apprentissage, qui permet de tisser du lien entre diverses femmes et autres minorités de genre qui vivent des violences sexistes au quotidien et qui ont un réel besoin de pouvoir partager leurs vécus. C’est aussi une façon de tisser du lien avec d’autres féministes, car se politiser et développer une pensée féministe peut aussi paradoxalement nous « éloigner » des personnes autour de nous qui ne suivent pas le même chemin, d’où le besoin de se connecter à d’autres féministes pour continuer à alimenter ses réflexions et ne pas se sentir seule.

En tant que salariée, j’assure la coordination administrative tout en essayant de proposer le maximum d’implication possible du groupe dans le fonctionnement, dans une logique d’être le plus participatif possible : les Battantes s’impliquent et soutiennent le projet de plein de façons différentes :  elles ont trouvé elles-mêmes des baguettes et des seaux pour que l’on puisse jouer, elles ont eu l’idée de faire des bandanas et se sont proposées pour coudre des « capes », elles m’aident à faire le dossier de subvention chaque année, elles sont force de proposition pour trouver des slogans ou de nouvelles idées artistiques. Nous avons aussi des Femmes Battantes qui soutiennent le projet et le groupe en suivant les activités d’un peu plus loin mais en participant à leur manière : par exemple une graphiste s’est proposée pour nous faire un logo et une banderole. Chacune s’implique selon ses idées et ses envies. Nous avons aussi questionné ensemble l’état d’esprit et les objectifs du groupe : ce qui ressort après deux ans d’existence c’est l’attachement à la « bienveillance » et à l’énergie « positive » du groupe. Il y a de nombreuses façons différentes de militer et de transmettre un message de sensibilisation. Le groupe a choisi d’axer son message sur le partage de la joie et de la force transmise grâce au féminisme. Nos objectifs ? Dénoncer les violences sexistes par des performances musicales ; transformer la colère issue des violences subies en énergie positive et en joie ; se réapproprier l’espace physique et sonore pour montrer notre présence et notre soutien à toutes les femmes et autres minorités de genre qui en ont besoin !

Armées de baguettes et d’un pot de peinture sanglé à la taille, les Femmes Battantes arpentent les pavés propageant rythmes et slogans piqués dans leur carquois féministe. Quelles sont les réactions du public lors de vos actions ?

Nous avons pu observer des réactions très différentes. Il y a beaucoup de soutien exprimé, notamment de la part de femmes qui nous encouragent, qui s’arrêtent pour nous regarder jouer, interpellées, qui nous demandent qui nous sommes, ou encore des petites filles qui nous regardent, les yeux pleins d’envie, quand on passe près d’elles. Mais nous avons aussi eu des difficultés : nous avons été agressées verbalement et même physiquement plusieurs fois par des hommes alors que nous répétions dans l’espace public pour profiter des belles journées de printemps : des hommes qui se mettent au milieu de notre cercle pour déclamer un poème, d’autres qui viennent nous expliquer comment jouer, d’autres mêmes qui sont venus nous insulter et taper dans nos seaux. Cela montre encore qu’aujourd’hui en 2021, la domination et la violence masculines sont loin d’avoir disparu. Être un groupe de femmes, prendre de la place, s’affirmer dans l’espace public reste très politique. Si cela dérange et déclenche des réactions, c’est bien que cela vient toucher du doigt l’ordre de domination établi. Nous réfléchissons collectivement pour trouver des solutions non-violentes et nous sommes notamment en lien avec l’association d’autodéfense féministe Impact pour voir comment nous pourrions nous former et anticiper ce type de réactions.

 

On sait que peu de femmes ont une pratique musicale amateur, et encore moins accèdent à la scène professionnelle : quels freins identifiez-vous dans cet accès à la pratique musicale ? Qu’est-ce qui pourrait favoriser cette pratique, y compris dès l’enfance ?

On retrouve effectivement des schémas très genrés et inégalitaires dans le monde de la musique : les femmes sont souvent au chant, au piano ou à la flûte mais très peu aux percussions. Le nerf de la guerre, ce sont les stéréotypes de genre. Pour changer les choses, il faut faire un travail de fond sur les mentalités, c’est une question d’éducation. Il y aurait tellement de choses à dire et à faire, pour n’en proposer que quelques exemples : rendre encore plus visibles des modèles de musiciennes inspirantes, notamment des musiciennes qui jouent sur des instruments non considérés comme « féminins » ; encourager les petites filles à expérimenter, à faire du bruit, à prendre de la place à travers leur musique ; travailler du côté des garçons et des hommes, notamment dans la répartition des tâches domestiques et de l’implication au sein d’un foyer, pour laisser plus de temps libre de manière égalitaire aux deux parents pour pratiquer des activités en dehors et par exemple de la musique… les racines du problème sont systémiques, il n’y a pas de réponse unique mais un ensemble de pratiques positives égalitaires à mettre en place pour progressivement changer les choses, en commençant par travailler sur nous-mêmes et nos propres représentations imprégnées de stéréotypes malgré nous.

 

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes : quel est votre regard sur cette actualité ? Est-ce que Les Femmes Battantes se mobilisent sur ce sujet précis des violences sexuelles dans le milieu musical, et sur la visibilité des femmes dans ce milieu ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Pour l’instant, les Femmes Battantes sont surtout présentes à l’occasion du 8 mars – Journée internationale pour les droits des femmes – et du 25 novembre – Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes – mais nous soutenons toutes les actions de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Nous avions prévu de sortir pour un rassemblement contre les violences sexuelles mais le début de la crise sanitaire est passé par là… Il est vrai qu’il y a ces dernières années une libération de la parole sans précédent sur les violences sexistes et sexuelles, et sur les féminicides, et c’est vraiment très positif que le silence se brise. Pour moi, le véritable changement sur le long terme passe par l’éducation dès le plus jeune âge. Pour cela, il est nécessaire d’avoir un réel engagement des politiques publiques et de mettre de vrais moyens pour permettre de faire des actions de prévention auprès des jeunes, pour que les séances d’éducation à la vie affective puissent toutes avoir lieu, comme c’est déjà inscrit dans les textes ; pour que les adultes qui travaillent dans le milieu éducatif puissent être formé-es pour mettre en place des pratiques éducatives égalitaires. Je suis optimiste car je vois tous les jours autour de moi de plus en plus de personnes engagées pour l’égalité femmes-hommes. Cela est devenu un réel sujet de société et il faut continuer à lutter ensemble, pour construire une société encore plus égalitaire pour les prochaines générations. Et en attendant, on se retrouve dans la joie et en musique pour jouer ensemble 😊 !

 

⇒ Retrouvez l’intégralité des interviews ici

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

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