Girls wanna have sound

À la rencontre de Pauline Le Caignec

Autrice-compositrice dans son projet solo Kcidy et chanteuse et claviériste dans le groupe de pop psyché Satellite Jockey

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 29/09/2021 par Juliette A

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Photo de KCIDY © Lise Dua
Photo de KCIDY © Lise Dua

Après une formation de piano classique et jazz Pauline Le Caignec s’est progressivement tournée vers la musique Pop en montant son projet solo KCIDY avec lequel elle a sorti les albums Lost in Space,  Les Gens Heureux, et le projet collaboratif KCIDY a dit.  En parallèle, elle chante et tient les claviers dans le groupe de pop psyché Satellite Jockey et a tenu la batterie dans un trio féminin de pop/punk : Tôle Froide.

Quel est votre parcours, comment vous a-t-il conduite jusqu’aux différents projets que vous menez aujourd’hui ?

J’ai commencé le piano à 7 ans, et j’ai continué plus ou moins en école de musique jusqu’à 16 ans, âge auquel je suis entrée au conservatoire en piano jazz. J’ai arrêté à 20 ans car le jazz commençait à me gonfler. Pour l’ambiance 100% masculine mais aussi car les profs étaient très bornés sur une méthode d’improvisation alors que je voulais faire différemment…

Après ça, j’ai commencé à bidouiller sur l’ordinateur dans ma chambre, avec mon premier clavier numérique. Je débarquais complètement en musique sur ordi et je n’y connaissais strictement rien aux amplis et autres trucs des musiques amplifiées. J’ai intégré le Conservatoire de musiques actuelles à Lyon qui m’a pas mal aidée à comprendre comment tout ça pouvait fonctionner. J’ai donc un background assez solide en tant qu’instrumentiste, et c’est certainement ce sentiment de légitimité qui m’a aidée à me lancer.

Au Conservatoire à Lyon j’ai pu développer mon projet KCIDY qui était alors tout à fait balbutiant. Par la suite j’ai intégré Satellite Jockey, un groupe de 6 personnes dont 4 ingés son ! Donc autant dire que j’ai beaucoup appris avec eux ! Les garçons ont vraiment été sympas et m’ont toujours soutenue, et été très pédagogiques.

En 2016 j’ai monté le groupe Tôle Froide, trio pop post-punk pour lequel je me suis mise à la batterie. On a tourné pendant 4 ans et c’est super ! Maintenant le groupe est fini, mais on a sorti deux supers albums et fait énormément de concerts, dont certains mémorables.

Vous avez fait vos études au Conservatoire, dans le milieu classique, puis jazz. Aujourd’hui vous évoluez dans le milieu des musiques actuelles : avec le recul, est-ce que vous voyez des différences entre ces milieux en ce qui concerne la place des femmes, leurs possibilité de parcours professionnels, etc ? 

Oh oui ! Pour le classique j’étais jeune donc je ne saurais pas trop faire de comparaison mais pour le jazz c’est certain. Dans les musiques dites actuelles il y a beaucoup de personnes qui sont autodidactes, ou dans des pratiques où ce n’est pas la virtuosité qui compte (le punk par exemple). Alors que chez les jazzeux on sent que la technique est très importante, même glorifiée, ce qui m’agace prodigieusement.

Cependant sur la place des femmes dans ces différents milieux, je pense qu’aucun ne peut prétendre à la perfection. Il me semble que les orchestres de musique classique ont fait des efforts depuis quelques années après avoir instauré des concours avec paravent, ce qui a fait augmenter le taux d’admission des femmes… bizarrement!

Le jazz c’est le pire je pense… je crois que c’est 5% de femmes. Quand j’étais élève à Rennes j’étais la seule instrumentiste, les autres filles étaient toutes chanteuses. Je n’ai rien contre le chant mais c’est dommage qu’il n’y ait pas plus de variété.

En musiques amplifiées c’est de l’ordre de 15-20% de femmes, «ce qui est bien mais pas top».

Est-ce qu’il y a des figures qui vous ont marquée dans votre parcours ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ?

Je pense que je n’ai pas eu de mal à m’identifier aux hommes musiciens car j’ai toujours eu des activités de «garçon manqué» comme on dit. Petite je faisais du judo et j’adorais battre les garçons. J’ai rêvé de faire du skate, j’étais bien casse-cou et j’ai toujours été «la fille» de mes groupes d’amis. Et puis au Conservatoire je n’avais que des camarades garçons donc je baignais déjà dans un univers uniquement masculin, et mes modèles ont donc été masculins.

Je pense que j’appréciais un peu honteusement être «une exception», depuis bien sûr j’ai changé haha.

Vous avez de nombreux projets musicaux : Satellite Jockey, votre projet solo KCIDY, et puis le trio Tôle Froide. Avec ce trio exclusivement féminin vous avez sorti l’album La Redoute en février 2020, une pop bien énervée, frisant le punk, aux paroles militantes. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de ce projet ?

En 2016 je désirais ardemment monter un girl band, j’ai donc proposé à deux copines de le faire avec moi. Morgane faisait déjà un peu de musique (elle avait déjà joué de la basse dans des groupes au lycée, et a fait 10 ans de harpe), quant à Leslie elle a le label AB Records, mais n’avait jamais joué. On a toutes les trois plus ou moins débuté à nos instruments, moi à la batterie, Leslie aux claviers et Morgane à la basse.

On a écrit et composé toutes nos chansons toutes les trois, en discutant en détail des paroles, ce qui nous amenait souvent à parler de notre rapport au monde, de politique et de féminisme. Ce qui est super c’est que moi toute seule je ne me sens pas capable d’écrire un texte politique, et qu’avec elles j’ai pu chanter des textes engagés, justes et trop touchants. On a eu beaucoup de fun à tourner dans le circuit underground. Le groupe s’est terminé en mars 2020.

On a l’impression qu’à Lyon de plus en plus de femmes évoluant dans la musique se mettent en réseau et qu’il y a un certain nombre d’initiatives pour les rendre davantage visibles. Est-ce que c’est un sentiment que vous partagez ? En travaillant sur ce projet d’interviews on a vraiment vu que les femmes sont présentes, mais pas forcément visibilisées: est-ce qu’il y a une forme de lien qui se crée entre toutes ces actrices du milieu musical ?

N’habitant plus tout à fait  à Lyon c’est un peu dur de répondre à cette question, mais ce qui est sûr c’est qu’on essaie d’être solidaires les unes des autres. J’essaie d’être super bienveillante avec toutes les filles qui veulent faire ou font de la musique. Je sais aussi qu’il y a des réseaux officiels comme She Said So, qui font des trucs vraiment super au niveau vraiment professionnel.

Lors d’une table ronde organisée par le Fil de Saint Etienne, il a été évoqué l’existence de concerts non mixtes : la question de la non mixité a toujours été portée par les luttes féministes comme moment de libération de la parole et favorisant l’expression des femmes dans une atmosphère de sororité. Selon vous qu’est-ce qui se joue dans ces moments-là, et avez-vous déjà assisté à ou joué dans des concerts non mixtes ?

Oui avec Tôle Froide on a joué une fois pour un évènement en non-mixité, dans le cadre d’un weekend de luttes féministes contre le nucléaire à Bure. Pour être honnête au départ je ne voulais pas y aller car je n’ai pas envie personnellement de jouer pour un événement non mixte, mais j’étais curieuse et on y est allé ! J’ai eu l’impression que c’était un moment super libérateur pour les personnes qui étaient là-bas, et qu’ils et elles en avaient besoin. Dans ce cas, je ne vois vraiment pas pourquoi les en empêcher ! Mais personnellement je préfère jouer dans un cadre de mixité, même si l’ambiance au concert était très belle et émouvante.

Pour votre projet « KCIDY a dit », vous avez proposé à des musiciens amateurs de créer ensemble, en improvisant à partir de motifs/ritournelles que vous proposez. L’objectif était de faire dialoguer des musiciens de tous âges, y avait-il aussi un souhait de votre part de favoriser l’accès à la création musicale à des femmes ? On sait que la part des femmes musiciennes reste encore faible dans la population musicale : quels freins identifiez-vous dans cet accès à la pratique musicale ?

Clairement!! J’ai d’ailleurs fait féminiser toutes les phrases du tract qui présentait le projet pour être bien sûre que les filles se sentiraient concernées.

Sur la question des freins, c’est un sujet vaste !

Déjà il peut y avoir selon moi une différence entre les chanteuses et les musiciennes, au sens qui pratiquent un instrument. Quand on est une petite fille les seules femmes qu’on voit dans la musique sont des chanteuses! Du moins quand j’étais enfant il n’y avait pas de femmes musiciennes, encore moins techniciennes ou compositrices à la radio, à la télé ou dans les films. En tant que fille, je pense qu’il est plus «facile» de se projeter dans le fait de chanter. Cependant cela n’enlève rien à toutes les difficultés que les femmes peuvent rencontrer dans ce milieu. Mais je pense que la vocation de chanteuse est un peu plus «évidente».

Se rêver musicienne, à faire des solos de guitare électrique ou à composer des musiques est déjà moins évident…Et pour ça j’ai une petite «théorie» de psychologue de comptoir! Ça vaut ce que ça vaut… En questionnant mes amies musiciennes j’ai l’impression qu’elles ont toutes un père musicien (pro ou amateur), ou frère ou oncle, bref un homme qui, leur transmettant sa passion, les a «initiées» voire «autorisées» à se projeter dans la pratique de musicienne. Cette théorie est très certainement fumeuse et maladroite mais c’est ma petite intuition.

J’ai malgré tout bon espoir que les vocations puissent venir avec les nouveaux modèles d’artistes actuelles, et que les petites filles n’auront plus besoin de «mentors» masculins !!!

Votre engagement est aujourd’hui clairement affiché et vous prenez régulièrement la parole sur ces questions : est-ce que ça a pu vous fermer des portes, ou au contraire vous a permis de faire partie d’un réseau dynamisant autour de ces problématiques ? Est-ce qu’à votre niveau vous sentez que les choses évoluent, que ce soit dans la programmation, dans les relations hommes/femmes dans ce milieu ou même au sein de vos projets ?

Je ne crois pas que ça m’ait fermé des portes, au contraire, je suis régulièrement la caution meuf, et avec Tôle Froide ça nous arrivait tout le temps! C’est qu’on manque de musiciennes donc c’est un peu toujours les mêmes qu’on appelle.

Il y a quand même des évolutions, on peut assez facilement imposer la parité aux postes administratifs et de direction par exemple ! Je suis convaincue que ça ferait avancer les choses. Cependant il est très difficile d’agir au sein des groupes. On ne peut évidemment pas imposer de membres féminins à des groupes qui sont d’abord potes. On peut par contre faire des ateliers dans les écoles, avoir une politique «pro-active» envers les filles. Faire des stages de découverte de la musique en non-mixité pour les encourager, à l’image de Summer camp Rock en Amérique du Nord, il y a plein de possibilités.

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes, et on voit déjà des prises de positions et des actions pour répondre à ces faits. Quel est votre regard sur cette actualité ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Pour moi il y a clairement un avant et un après #metoo. Avant j’avais l’impression que les garçons autour de moi n’en avaient pas grand chose à faire du sexisme, et que #metoo leur a ouvert les oreilles, on pouvait aborder plus en profondeur les sujets sans que tout de suite on me rétorque «not all man», ou bien «c’est pas vrai qu’il y a pas assez de filles dans la musique, il y a machine et bidule », et que ce soit toujours les mêmes machine et bidule qu’on me cite !

Depuis les choses évoluent quand même pas mal. Mais il y a toujours le problème de la vocation, car on aura beau vouloir programmer plus de femmes, ce n’est pas en une poignée d’années qu’on fait passer les chiffres de 15% de femmes sur scène (chanteuses comprises) à 50%…

Quels conseils donneriez-vous à une femme qui aimerait se lancer dans le milieu musical ?

FONCE ! Aie confiance en ce que tu fais, essaie de ne pas trop douter de toi car tu es légitime dans tout ce que tu entreprends.

N’hésite pas à demander de l’aide si tu as besoin. Il n’y a rien qui soit impossible à comprendre. Personnellement j’appelle régulièrement des amis ingé sons pour leur poser plein de questions, basiques ou plus pointues. Je demande régulièrement conseil !

Je conseillerais donc d’essayer d’apprendre à bien connaître et comprendre son «matos», pour la scène du moins : connaître son instrument, savoir comment il se branche, pouvoir gérer les éventuels problèmes, ça évite des situations stressantes, gênantes, et puis ça aide très certainement à prendre confiance en soi! L’autonomie c’est la clef. Si apprendre avec des garçons te saoûle, il y a plein de filles compétentes et qui répondront à toutes tes questions avec plaisir ! (ex : sur le groupe Facebook «Musiciennes & Co»)

Après la technique ce n’est pas tout bien sûr, mais de ce que j’observe c’est souvent le point faible des musiciennes, ce qui les empêche de prendre vraiment confiance en elles et de pouvoir aller au bout de leurs idées musicales, et de créer en toute indépendance.

GO GO GO !

 

Pauline Le Caignec avec son projet KCIDY sortira un mini Ep au mois de novembre chez Vietnam Label.

⇒ Retrouvez l’intégralité des interviews ici

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