Girls wanna have sound

À la rencontre de Laetitia Pansanel-Garric

Compositrice et cheffe d'orchestre

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 16/11/2021 par Magali LaGuill

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

LPG-Copyrigth JP Pargas
LPG-Copyrigth JP Pargas

Peu de compositrices ont dû renoncer à une carrière de footballeuse avant de s’engager pleinement vers la composition pour le cinéma. C’est après ce choix irréversible que commence le parcours de Laetitia Pansanel-Garric dans le monde de la musique.

Contrebassiste, pianiste et multi-instrumentiste, elle expérimente, libère et organise le son de ses instruments pour affirmer son approche personnelle musicale. Ses compositions illuminent alors les créations de nombreux réalisateurs. (Films, court-métrages, documentaires)

Artiste protéiforme, Laetitia Pansanel-Garric est aussi enseignante au sein du master M.A.A.A.V (Musique Appliquées Aux Arts Visuels) et dirige l’orchestre symphonique de l’Université de Lyon 2.

 

Pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours, et comment vous a-t-il menée à votre activité actuelle ? 

Je m’appelle Laetitia Pansanel-Garric, je suis compositrice de musique de film. Parallèlement à mon activité de composition, j’enseigne à l’Université Lyon 2 et je dirige l’Ensemble Orchestral Lyon 2 depuis 2013.

J’ai débuté la musique par hasard dans un centre aéré de quartier à Montpellier. Alors que je m’acharnais à jouer et reproduire d’oreille toutes les mélodies qui me passaient par la tête avec un petit accordéon en plastique, un animateur en a informé ma mère. Celle-ci m’a permis de commencer des cours de piano dans ce même centre aéré malgré ses faibles revenus. J’avais 3/4 ans. Par chance, l’école Gambetta de ce quartier, était l’école à horaires aménagés. Ce système permet aux enfants de suivre leurs cours de musique du conservatoire les après-midi de semaine. C’est comme cela que j’ai débuté ma formation musicale. Mais, à mes 8 ans, nous avons déménagé dans le quartier de la Paillade à une heure du centre. N’étant plus du quartier, je fus écarté des classes à horaires aménagés. Je terminais mes années de primaire dans cette même école malgré l’éloignement. Il a fallu énormément de détermination et d’acharnement pour continuer la musique dans ce contexte. J’avais eu accès aux études musicales par « erreur de fléchage géographique et socioculturel », et les 2 heures aller-retour de bus de ville qui séparaient désormais le conservatoire de notre HLM, et que je devais faire les soirs après l’école pendant que les autres du centre-ville rentraient chez eux, m’ont permis de développer une détermination sans faille. Je savais que j’allais être de plus en plus décalée culturellement et que malgré cela, je ne devais jamais lâcher ces études musicales précieuses.

Puis, il y a eu l’épreuve de l’adolescence où j’ai désiré plus que tout devenir footballeuse professionnelle…  chose qui était alors impossible pour une femme entre 1992-97 (j’avais toujours un ballon au pied à cette période). C’est certainement cette impasse professionnelle qui m’a permis heureusement de me re-concentrer sur mes études musicales. J’ai alors complété ma formation par l’étude de la contrebasse (une déformation osseuse au poignet avait rendu impossible certains apprentissages du piano), du cor d’harmonie, de l’analyse, du solfège et de l’écriture, le tout durant mes années de lycée. Je n’étais pas encore sensibilisée à la composition, je pensais cela inaccessible ou réservé à d’autres. Personne n’en parlait au conservatoire et, à part voir les frises écrasantes de compositeurs ayant marqué l’histoire de la musique affichés sur les murs des classes de solfège, je ne me sentais pas concernée. A cette époque, la musique de film était peu connue en France et ne s’enseignait pas. C’est lorsque je suis entrée à l’Université à Montpellier en Musicologie en L1 que j’ai trouvé un job de pianiste dans un bar : le London Tavern. C’est là que j’ai eu le déclic. Une feuille volante, ornée de titres de chansons, de standards de jazz et de BO de films qui m’étaient chers, faisait office de partition ; mon set durait tout de même 2h ! Je me suis dit : Si tu es capable de jouer ces grands thèmes, d’improviser autour de ces mélodies, tu dois être capable d’en composer toi aussi. C’était la passerelle idéale entre la musique classique et la musique populaire. C’est alors que je débutai la composition musicale. Une passion qui est devenue obsessionnelle et dont je voulais désormais en faire mon métier. Comme je savais que tout se jouait aux USA, j’ai mis tout en œuvre pour poursuivre mes études là-bas. J’ai obtenu une bourse de la fondation Rotary Internationale, et j’ai intégré l’Université of Southern California à Los Angeles. À mon retour, je débutais les expériences en tant qu’assistante auprès de compositeurs de musique de film, ce qui a confirmé mon choix pour ce métier. Parallèlement aux premiers projets de courts métrages et de documentaires, j’ai intégré le CNSMD de Lyon en écriture et en composition. Terminer ma formation dans un des deux plus grands conservatoires français et me sentir légitimée dans ce métier était important pour moi. Aujourd’hui je suis sociétaire professionnelle de la SACEM et je vis de la composition musicale.  Professeur agrégée, mon parcours d’études me permet d’enseigner en parallèle et de transmettre mes connaissances en étant à l’aise et compétente dans mes enseignements.

 

Est-ce qu’il y a des figures qui vous ont marquée dans votre parcours ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ?

Les grandes figures de l’histoire de la musique classique tels que les compositeurs Claude Debussy, Maurice Ravel, Gabriel Fauré m’ont beaucoup inspirée tant pour leurs fresques orchestrales, leur sens de la couleur, de l’harmonie, que de l’orchestration. Mais je pourrais en citer tant d’autres… Frédéric Chopin, Franz Liszt, Sergei Rachmaninov dont les oeuvres pour piano très inspirantes ont véritablement enchanté durant toute mon adolescence. Ils m’ont fait découvrir le sens du geste de l’écriture pianistique.  Le minimalisme de  John Adams ou encore Steve Reich fut une rencontre musicale qui eut également de belles répercussions sur ma manière de penser la musique. Ces quelques noms ne sont qu’une infime partie de tout ce qui a forgé mon oreille et mon goût pour la composition, l’harmonie, le lyrisme mélodique et pour la dramaturgie musicale. Les compositeurs de musique de film Jerry Goldsmith, John Williams, Vladimir Cosma et évidemment Ennio Morricone furent ceux qui ont résumé dans leurs B.O, tout cela et m’ont fait aimer et rencontrer le Cinéma. Par ailleurs, ma construction personnelle, je la dois en partie à la bienveillance et au dévouement de certains enseignant-e-s (je pense notamment à ma prof de français de lycée qui m’a accueillie chez elle avec son mari lorsque j’étais ado),  de merveilleux enseignant-e-s dont j’ai croisé la route plus jeune et qui m’ont aidée, inspirée humainement au-delà de leur mission initiale, et ce durant certaines années difficiles. C’est ce qui m’a permis d’aller au bout. Je leur dois beaucoup.

Je ne me suis pas vraiment identifiée à une ou des figures féminines pour me construire artistiquement mais il est évident que cela m’a manqué. Par chance, je ne me voyais pas genrée. Je me voyais comme une personne ayant les mêmes droits que les autres. Je me disais que puisqu’ils me prenaient en classe au conservatoire, c’est qu’il y avait un métier au bout du chemin et que moi aussi j’allais avoir une chance d’arriver à en faire mon métier. Je ne sais par quel artifice de l’esprit, je ne voyais pas où allait être le problème et n’avais pas conscience de ma condition. Pourtant le constat, c’est qu’il y a 2 à 3% des femmes seulement qui signent des BO de longs métrages en France. Réaliser cela aurait pu finir de me dissuader de vouloir faire ce métier. Ce voile m’a permis de continuer et de ne pas baisser les bras.

L’absence de figure féminine m’a empêchée d’échanger avec des personnalités de musiciennes ayant le même parcours, la même éducation que moi, les mêmes “acquis” et d’avoir des conseils adaptés. On se sent seule et on ne s’arme pas contre nos « écueils » d’éducation de femme. D’un point de vue artistique, s’idéaliser à une figure invite au rêve, autorise l’esprit à se projeter, permet de transformer une passion en projet professionnel, et voir que cela est possible etc. Il renforce l’esprit et la volonté d’un choix de vie que l’on doit faire très jeune. S’identifier permet de croire en ses aptitudes et de les développer. Ce que je réalisais sur le tard, à la fin de mon parcours au CNSMD de Lyon, car tout se joue à ce moment-là. Dans les cooptations diverses dont les hommes bénéficient plus facilement, dans la finalisation des études et les rencontres décisives qui ne se font pas naturellement pour les femmes, lorsque les ascenseurs fonctionnent pour les hommes et mal pour les femmes. C’est là que j’ai ouvert les yeux. Le constat aujourd’hui c’est que j’ai manqué de figures féminines, ou d’une mentor qui aurait pu me dire : c’est possible, mais il va falloir agir comme cela, etc. J’aurais été mieux formée, armée dans ma personnalité, pour être « héroïne » moi aussi dans mon métier, éviter l’effacement systématique, entrainée pour lutter contre ma propre éducation de femme, cette éducation du « deuxième sexe » qui pousse à ne jamais se mettre en avant ou à le faire maladroitement… C’est très complexe. J’ai désormais conscience de tout cela et j’essaie de transmettre et d’insuffler un peu « d’héroïsme », de stratégie de communication aux étudiantes qui souhaitent suivre cette voie. Je suis fière d’être pour elles une figure d’encouragement, d’inspiration et une personne soutien et conseil.

Vous êtes aujourd’hui compositrice pour le cinéma, pouvez-vous nous décrire votre métier ? Qu’est-ce qui vous a poussée vers cette activité ?

J’ai composé beaucoup de bandes originales de courts-métrages et les rencontres m’ont permis de prêter ma plume à des univers cinématographiques très diversifiés de même qu’à de magnifiques films documentaires pour des réalisateur-ices engagé-es. J’ai évolué dans ce milieu ces dernières années. Aujourd’hui, je me dirige vers le long-métrage et uniquement vers des projets de fiction. (L’accession au long métrage reste difficile pour tous-tes les compositeur-ices). C’est le carnet de commandes qui détermine le rythme de mes journées et de mes semaines. Je partage mon quotidien entre mes charges d’enseignement, ma famille et la composition. Je compose dans mon studio dans les combles aménagés de ma maison. Cette subdivision du temps et des journées m’a appris à travailler très vite pour pouvoir être dispo pour mes filles et « faire tourner » la maison. Il m’arrive hélas parfois encore, de ne pas descendre de mon studio de la journée jusqu’à tard le soir lorsque le planning devient trop serré. Je priorise, mais c’est comme cela, j’ai appris à composer, à me concentrer et à connaitre mes capacités de rendu en des temps réduits, ce qui est la clé pour arriver à produire dans des situations extrêmes, et réussir à conserver un minimum de temps à la maison pour la famille.

Vous avez fait vos premières armes dans ce métier en réalisant des orchestrations et des arrangements aux côtés de compositeurs de musique de film sur divers projets. Avez-vous, lors de votre apprentissage ou dans le cadre de votre activité, subi des discriminations liées au fait d’être une femme ou des remarques sexistes ?

J’ai effectivement eu des expériences malheureuses de misogynie, de comportements déplacés, d’invisibilisation caractérisée et ai également subi des remarques sexistes de la part de quelques compositeurs. Heureusement, ces mauvaises expériences, qui ont eu tout de même sur le moment des conséquences violentes sur moi, restent isolées car globalement j’ai surtout vécu beaucoup d’expériences professionnelles enrichissantes notamment auprès de compositeurs « féministes » tels que Christophe Héral. De même qu’aucun metteur en scène ou réalisateur avec qui j’ai travaillé, ne m’ont jamais fait ressentir le fait que je sois une femme. J’ai toujours été respectée.

Dans les autres milieux musicaux on a pu constater grâce à nos interviews que les femmes se mettaient en réseau pour s’épauler, et qu’une forme de sororité existait dans les métiers musicaux. Est-ce que c’est une dimension qui existe dans votre spécialité ? Connaissez-vous d’autres femmes compositrices de musique de film, en France ou à l’international ?

C’est tout nouveau en France : mais les compositrices de musique de film se sont regroupées sous le Collectif Troisième Autrice. Ce groupe de compositrices a vu le jour il y a moins d’un an, l’objectif est d’apprendre à se connaître et à se faire connaître. Mener des actions en commun et se soutenir pour faire corps ensemble. Aux Etats-Unis cela existe déjà depuis de nombreuses années mais en France,  nous étions très peu nombreuses et en retard. J’ai effectivement pu observer très peu de sororité dans ma carrière jusqu’à présent. Aujourd’hui les choses évoluent mais les femmes doivent encore apprendre à mieux travailler ensemble. Longtemps isolées, rares sont celles qui accèdent au peu de postes à responsabilité en musique; la concurrence est donc rude et les jalousies exacerbées. Il faut donc apprendre à se connaître et à travailler ensemble. Troisième Autrice, est une belle avancée vers cet objectif de sororité.

 

Votre vie aujourd’hui se partage entre la composition, l’enseignement et la direction d’orchestre, pouvez-vous nous présenter votre activité de cheffe d’orchestre ?

Je dirige l’Ensemble Orchestral Lyon 2 depuis 2013, l’orchestre symphonique de l’Université Lyon 2. À ce poste, il n’est pas uniquement question de direction d’orchestre (cet aspect n’est qu’une des facettes du métier) mais surtout de savoir arranger, ré-orchestrer les œuvres de répertoire et les adapter à un effectif et des niveaux hétérogènes. C’est un vrai moment de retrouvailles collectives musicales où chacun-e donne de soi, sur son instrument et à son pupitre. L’orchestre c’est cela : aimer se retrouver, jouer et partager ensemble une même œuvre. Il est question de discipline mais également d’écoute et de respect. Mon objectif est de donner ou redonner goût à l’orchestre et à l’instrument, à des étudiant-es qui n’ont pas forcément eu des expériences heureuses en orchestre par le passé. Cela passe par le choix du répertoire, l’ambiance en répétition et la valorisation de chacun-e. C’est pourquoi il est indispensable que chacun-e puisse jouer des partitions à son niveau pour gagner en confiance. Nous avons ainsi monté des programmes ambitieux et avec très peu de moyens comme en 2019 (juste avant le confinement) du concert des Carmina Burana de Carl Orff pour Chœur et orchestre à la Bourse du travail où nous avons fait salle comble. Le métier de compositrice est assez solitaire. Tenir la baguette chaque semaine et monter des programmes avec tou-tes ces jeunes, est une chance inouïe. La direction est le moment préféré de mes semaines de travail. Je dirige également lors de commandes extérieures d’orchestre comme ce fut le cas cette année en juin 2021 ou j’ai eu l’opportunité de diriger les musicien-nes de l’Orchestre National de Lyon à l’Auditorium National de Lyon dans le cadre des chantiers de la création.

 

Vous enseignez la composition et la programmation au sein du master Musiques Appliquées Aux Arts Visuels de l’Université Lyon 2.  Quels conseils donnez-vous aux étudiantes qui aimeraient se lancer dans une carrière musicale ?

Je ne leur donne pas de conseils de prime abord. Je leur en donne quand elles en demandent mais hélas, elles en demandent rarement… Elles sont en général plus effacées et complexées que leurs collègues masculins qui eux, sont plus à l’aise, détendus et bien dans leurs baskets. Alors je les valorise, les interroge, et les met à l’honneur dès que je le peux. Les filles mettent plus de temps à se former et à être prêtes ce qui est logique sachant tout ce qu’elles ont d’abord à «traiter » comme conflit intérieur pour « croire » en elles et s’autoriser à « composer ».

 

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes, et on voit déjà des prises de positions et des actions pour répondre à ces faits. Quel est votre regard sur cette actualité ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Ces situations sont hélas présentes dans tous les milieux, mais encore plus dans les secteurs professionnels avec une écrasante majorité d’hommes, comme dans le milieu de la composition. Néanmoins, les regards ne peuvent plus se détourner ou s’abaisser aussi facilement qu’avant et le fait que ces actions donnent de la visibilité aux femmes et aux problèmes qu’elles rencontrent reste une avancée encourageante. Désormais, la SACEM veille sur le comportement de certaines institutions pour vérifier que les femmes soient a minima représentées notamment dans les concours et sélections organisés par certains dispositifs. Ce n’était pas le cas jusqu’à aujourd’hui car leur parole sur ces sujets n’avaient aucun espace où s’exprimer et être entendue. Cela date de la création de 3ème autrice, c’est dire si c’est frais ! Malgré cela, rien n’est acquis et il faut rester sur ses gardes. L’histoire a montré que l’effacement est quasi systématique et arrive souvent après de belles avancées…Le rôle des historien·nes, des journalistes et des musicologues sera primordial pour endiguer ce phénomène.

Mais est-ce “vendeur” ou utile pour elles/eux et pour leur carrière, de parler de ces femmes créatrices ? Le problème vient peut-être aussi de là …

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

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