À la rencontre de Félicité Landrivon

Graphiste, elle officie sous le nom de Brigade Cynophile et est fondatrice du fanzine lyonnais Ventoline

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 24/09/2021 par Juliette A

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Affiche par Félicité Landrivon/Brigade Cynophile

Félicité Landrivon est graphiste : elle réalise des affiches en collaboration avec des associations, des labels, des groupes et des lieux culturels sous le nom de Brigade Cynophile. En plus de cette activité, elle organise des concerts dont elle imprime les affiches, qui fleurissent sur les murs lyonnais. En 2020, elle lance le fanzine musical Ventoline dont les contributions sont exclusivement féminines : le projet valorise la parole des femmes autour de la musique, qu’elles soient issues du milieu professionnel ou amateur.

Affiches réalisées par Félicité Landrivon/Brigade Cynophile

Quel est votre parcours, comment vous a-t-il conduite jusqu’aux différents projets que vous menez aujourd’hui?

J’ai eu un parcours d’études un peu long et tortueux : prépa littéraire, M1 d’anglais, bachelor de communication visuelle, M2 de philosophie esthétique. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux affiches, au graphisme, je ne m’imaginais pas que je pourrais un jour en vivre en ne faisant que des projets qui me plaisent, sans avoir à travailler pour des banques ou des startups. En parallèle de mes études j’ai commencé à traîner de plus en plus à des concerts, en particulier à Grrrnd Zero, à partir de 2007. J’avais 18 ans et ça a beaucoup influé sur ma trajectoire future. Je me suis mise timidement à donner des coups de main aux concerts en échange d’une entrée, puis à dessiner des affiches.

Quelques années plus tard, j’ai commencé à programmer et organiser moi-même des concerts (toujours avec l’aide d’ami-es, quand même), et à produire de plus en plus d’affiches pour moi ou pour d’autres, à Lyon, en France, à l’étranger. Pour une orga c’est un support de diffusion essentiel dans la rue et sur les réseaux, mais quand on est graphiste, ça offre vite de la visibilité aussi. Donc ça m’a servi de CV, ça m’a fait rencontrer plein de gens et ça m’a amené des boulots plus conséquents et variés (identité visuelle, mise en page, illustration, pochettes des disques) pour des théâtres, des salles de concerts, des festivals, des labels, des groupes, des éditeurs, etc. J’ai toujours eu le sentiment de ne rien avoir retenu de mes études, mais maintenant je pense plutôt que ça a été complété par mes expériences personnelles sur le terrain du DIY, qui est une école en soi, et que la combinaison de tout cela m’a permis assez logiquement d’en arriver là.

 

Est-ce qu’il y a des figures qui vous ont marquée dans votre parcours ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ?

Je crois que c’est Chris Ware qui m’a donné envie de faire des affiches, je n’avais quasiment aucune culture visuelle en dehors de la bande dessinée franco-belge dans laquelle j’avais baigné, je ne savais pas ce qu’était le graphisme, et quand j’ai découvert ses planches de BD j’ai été fascinée par sa manière de combiner texte et image.

A la même période, vers 19-20 ans, j’ai aussi fait la rencontre de labels underground américains comme Night People records, dont l’esthétique m’a durablement marquée. Niveau musique, c’était un peu tout ce que j’aimais (punk, post-punk, rock expé, folk psyché, synth pop), avec quand même une dose de découverte et un refus de s’enfermer dans des cases génériques; niveau graphisme, c’était des pochettes de vinyles et K7 sérigraphiées en bichromie, avec des compo superbes qui faisaient elles-mêmes écho à toute une culture visuelle underground que je ne connaissais pas encore.

Sinon il y a pas mal de rencontres amicales ou affectives qui m’ont marquée bien sûr mais ça c’est personnel!

Affiche pour les 15 ans de Grnd Zero-Félicité Landrivon

Vous évoluez plutôt dans le milieu indé/underground. On imagine que ce milieu fonctionne beaucoup en réseau, en contacts et (re)connaissances qui se font au gré des rencontres et projets : est-ce que, comme pour l’ensemble du milieu musical, c’est un milieu qui reste majoritairement masculin, ou est-ce plus facile de s’y faire une place ?

C’est clairement un milieu où il faut être visible et actif pour se faire une place, qu’on soit un garçon ou une fille. Si on a pas de statut bien défini, qu’on n’est ni musicien-ne, ni techos, ni orga, ni label, on peut vite être désigné comme “le mec chéper”, la “meuf aux cheveux verts” ou “le/la pote de bidule”, alors même qu’on se bouge depuis des années pour participer à la vie d’un lieu, d’une scène.

En ce qui me concerne, j’ai tiré parti de ma double casquette orga + affichiste pour me faire une place, comme si j’existais à travers ce que je faisais et non pas ce que j’étais. Est-ce que j’ai fait mon trou parce que je programme/accueille les groupes, et fais des affiches “comme” un mec ? Ou au contraire parce que j’étais une fille, donc différente de la moyenne ? C’est compliqué de savoir si le fait d’être une fille y est pour quelque chose, de quelle manière ça te motive, ça te distingue, si telle relation a favorisé ou non mon intégration à un milieu difficile d’accès quand on n’en a pas les codes et qu’on n’est pas à l’aise socialement. J’ai toujours perçu mon attitude comme assez androgyne et je n’ai pas eu le sentiment d’avoir eu à lutter dans un environnement machiste pour y arriver, je sais surtout que j’ai beaucoup travaillé, que je me suis beaucoup “donnée” parce que j’avais le temps, l’énergie, les moyens… Mais avec le recul, j’ai quand même déconstruit au fil du temps des manières de parler, de se comporter, et même de faire des images, qui commençaient à me poser problème.

Affiche par Félicité Landrivon/Brigade Cynophile

A GZ (Grnd Zero) j’ai appris à être active dans la programmation, c’est-à-dire de ne pas attendre de faire mon marché parmi les propositions de “plateaux” des tourneurs parisiens, mais suivre la prog d’autres salles de référence, aller voir des groupes jouer dans d’autres villes, les solliciter en direct, échanger des plans avec des ami-es qui organisent aussi et se faire découvrir de la musique mutuellement. Donc cultiver un réseau. Ensuite, ma position de graphiste dans la musique a permis d’enrichir ce réseau, et au passage de le consolider : soit je collabore avec des labels ou groupes que j’ai déjà fait jouer, et ça perpétue notre lien par un autre biais que l’événementiel (qui reste quand même quelque chose d’éphémère, ou très ponctuel); soit le travail graphique que j’aurais fait avec tel label ou tel groupe m’ouvre des contacts et des connexions qui peuvent être intéressants pour programmer des concerts plus tard. Ces deux rôles complémentaires sont devenus soit un moteur, soit un outil pour oser aller parler à des gens dont j’étais fan – sans quoi j’en aurais été bien incapable. Si les relations sont bonnes, c’est forcément un cercle vertueux, toutes ces choses se nourrissent entre elles.

En revanche, je pense qu’il faut toujours veiller à ce que le réseautage ne vire pas au copinage et à l’entre-soi, même si ça paraît naturellement plus confortable. C’est important de remettre en question ce qu’on fait, de s’intéresser à d’autres courants esthétiques, de fricoter avec des sphères plus politiques. Et pour cela il faut aussi entretenir des lieux de fête, d’échange, d’activisme, quitte à ce qu’ils soient interlopes, à la marge, illégaux.

 

Même au sein des salles de concerts indépendantes on peut constater que la scène est souvent occupée par des groupes exclusivement masculins, peu de femmes sont programmées. Est-ce que vous avez vu évoluer les choses ces dernières années ? A votre échelle est-ce que vous avez proposé des actions pour valoriser les projets d’artistes femmes, que ce soit dans l’organisation de concerts ou d’événements ?

Il me semble en effet que les femmes sont un peu plus présentes dans les scènes et collectifs que je côtoie par rapport à ce que j’ai connu il y a dix ans, que ce soit à la création, à la technique, à la programmation, l’organisation, etc. Pendant longtemps je n’ai fait jouer quasiment que des musiciens ou groupes masculins, je ne m’en rendais même pas compte, c’était juste ce que j’écoutais chez moi. Dernièrement j’ai davantage veillé à ne pas programmer que des hommes dans une soirée (musiciens et/ou DJ), beaucoup de gens qui organisent des concerts font désormais attention à ça, et c’est important. Pour autant je ne vais pas m’obliger à faire jouer un groupe de filles que je n’aime pas (et il y en a), je ne vais pas non plus faire une programmation “100% meufs” le temps d’une soirée, je préfère faire en sorte de proposer des concerts plus mixtes tout au long de l’année – enfin ça fait un an et demi que je n’ai quasiment pas organisé de concert…

Ceci dit ma démarche est différente avec Ventoline. Ventoline c’est un fanzine de musique que j’ai créé en 2020 et dont les contributions ne viennent que de femmes plus ou moins actives dans diverses scènes musicales (musiciennes, dj, organisatrices de concerts, graphistes, gérantes de label…) et/ou simplement mélomanes. L’idée m’est venue parce que d’une part j’avais depuis longtemps envie de créer un fanzine où je puisse faire ce que je veux graphiquement, et d’autre part j‘étais fatiguée de n’entendre que des hommes commenter entre eux et prescrire de la musique, tant dans les médias que dans mon entourage. On parle tout le temps de “visibilité”/”invisibilité” des femmes, en revanche on ne parle pas de leur audibilité/inaudibilité critique sur un sujet aussi vaste. Pour moi il y avait encore plus de travail à faire de ce côté, ce qui m’a motivée à faire un projet éditorial en non mixité, afin de se redonner confiance et de se sentir légitime à raconter, critiquer, partager ce qu’on a vécu et ce qui nous fait vibrer autour de la musique.

Fanzine Ventoline

 

 

=> Retrouvez l’intégralité des interviews ici

 

 

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

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