Girls wanna have sound

À la rencontre d’Agnès Gayraud

Autrice, compositrice, interprète sous le nom de La Féline, philosophe et professeure

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 25/09/2021 par Luke Warm

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

La Féline par Julien Amouroux

Normalienne, agrégée et docteure en philosophie, titulaire d’une thèse de doctorat sur Adorno (pas le plus pop des philosophes), Agnès Gayraud enseigne à l’Ecole Nationale supérieure des Beaux-Arts de Lyon – après avoir été professeure d’esthétique à l’École nationale d’art de la Villa Arson à Nice. Elle est l’autrice en 2018 de Dialectique de la pop, un essai philosophique sur la musique populaire enregistrée.

Journaliste, elle est critique musicale pour Libération et mène depuis 2008 une riche carrière musicale sous le nom de La Féline, autrice de trois albums, Adieu l’enfance (2014), Triomphe (2017) et Vie future (2019).

 

Pouvez-vous raconter votre parcours de vie et d’artiste ? Comment êtes-vous arrivée à faire de la musique votre métier ?

C’est le genre de choses qu’on peut raconter en trois phrases ou en cent pages ! Ce que je peux dire, en quelques mots, c’est que l’envie de chanter, en public, des compositions de mon cru, est très ancienne : j’ai écrit mes premières chansons vers l’âge de six ans. Je n’ai pas fait d’études musicales, mais cette volonté d’écrire des chansons et de les interpréter a toujours été extrêmement forte. Ce n’est que vers l’âge de 11 ans que j’ai eu mon premier instrument, une guitare — pour pouvoir jouer « One » de Metallica, dont j’étais fan. J’ai été élevée par une mère seule, sans pouvoir assumer cette volonté d’être artiste tout de suite. Il fallait un « filet de sécurité ». J’étais bonne élève, et j’aimais les humanités, la philo a été une grande découverte, donc je me suis lancée, parallèlement, dans des études de philo. Au moment où je suis en DEA de philosophie (on dirait master 2 aujourd’hui), je fonde La Féline (vers 2008) qui est mon incarnation musicale, à ce jour la plus productive (je viens de me lancer dans un autre projet nommé Grive, avec Paul Régimbeau de Mondkopf).

Chacune de mes « personas » a trouvé son rôle et sa pertinence dans une sorte de synergie, sans que cela fasse de moi une sorte de « rockeuse philosophe » ou de « philosophe rock » (les deux expressions me font horreur). Mais j’ai mis longtemps à réconcilier ce côté « bicéphale ». Bizarrement, la publication de mon livre Dialectique de la pop, m’y a aidée, parce que c’est un ouvrage de philosophie où la musicienne a vraiment enseigné la philosophie, et où j’ai rendu plus clair que jamais, pour moi-même, le fait que faire de la pop, même la pop la plus brute, physique, c’est aussi y réfléchir, ça n’a rien de contradictoire.

Je n’arrive pas bien à dire aujourd’hui si la musique est mon métier, je vis plus de l’enseignement et un peu de mes droits d’auteurs, mais je ne suis pas intermittente du spectacle par exemple. Je dirais que la musique, c’est ma vie. Que je dépéris si je n’en fais pas.

 

Quelles sont les figures féminines qui vous ont marquée dans votre parcours ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ? Au contraire, y a-t-il des figures qui vous ont manqué dans cette identification ?

Je pense que celle qui marque le plus mon adolescence, c’est PJ Harvey, pour la qualité de sa musique bien sûr, mais aussi son jeu de guitare, la manière dont elle mettait en scène son corps sur ses pochettes, dans un jeu permanent avec l’excès, la laideur : cette photocopie de sa bouche et de son menton écrasés sur une photocopieuse pour la pochette de son premier album, Dry, il fallait le faire quand même ! Kim Deal aussi a été importante pour moi, je trouve que c’est une compositrice fantastique, sans jamais être démonstrative, sans aucune sophistication, et une voix de fille extrêmement douce et pourtant jamais mièvre. Le duo de création et d’interprétation qu’elle forme avec sa sœur, Kelley Deal, est aussi quelque chose de très frappant, et finalement assez rare dans l’histoire de la musique, où cette question de la « sororité » — ici du coup au sens littéral — reste toujours un vrai défi. Il y a eu les mouvements militants riot grrrrls dans les années 90, mais la solidarité des artistes féminines a pris d’autres formes.

Aujourd’hui, il y a plein de super artistes féminines, mais pas toujours de solidarité entre elles ; quoiqu’en disant cela je pense à des contre-exemples : dans le genre musique électronique, dans les années 2010, Emmanuelle de Héricourt et Elise Pierre avaient créé Lentonia Records qui a rassemblé jusqu’en 2016 plein de super artistes femmes (Phoebe Jean and The Air Force, Perrine en Morceaux, Alex June ou les turques de Kim Ki O), ou, plus récemment, le label FRACA!!! récemment créé par Robi et Katel, pour ne parler que de françaises. Et plus j’ai écouté de musique, plus j’ai découvert des dizaines de musiciennes inspirantes : pour Nina Simone — en plus de son génie, son tempérament soupe-au-lait me ravit toujours —, pour Alice Coltrane, pour Lauryn Hill, j’ai une admiration totale, comme on admire des personnes auxquelles on ne peut pas du tout espérer ressembler. Dans un genre totalement différent, la découverte de la musique d’Emahoy Tsegué-Maryam Gébrou, cette religieuse éthiopienne pianiste, toujours vivante — je crois qu’elle a aujourd’hui 97 ans, et ça ne fait qu’une quinzaine d’années que son œuvre a été découverte — dont l’histoire est ahurissante, est aussi très importante. Il y a des figures dont, sans m’y identifier, je peux me sentir plus proche, en me donnant comme exigence de me rapprocher de l’exigence qu’elles ont placée dans leur travail, comme Anne Sylvestre par exemple, parce qu’il y a cette importance du texte, qui est un enjeu aussi pour moi, ou, comme Laurie Anderson, parce que je trouve ses choix musicaux à la fois très arty et très ressentis, et que c’est un équilibre rare, que je vise aussi parfois.

 

En tant que femme, avez-vous parfois éprouvé des difficultés pour faire votre place dans le milieu musical ? Avez-vous dû vous battre pour être reconnue et légitime ? Et est-ce que cela est venu alimenter vos chansons ?

Je ne crois pas qu’il soit plus difficile d’être reconnue comme musicienne que comme musicien actuellement. Je crois même qu’à certains égards, il y a un certain avantage à être une artiste femme dans le contexte actuel. Beaucoup de femmes artistes ont émergé en France ces dernières années, il y a un prestige contemporain de la féminité, et pas du tout comme « beauté potiche », on prise les femmes engagées dans leur art, dans une posture pratiquement militante, Chris est un bon exemple de ça, ce qui n’était pas du tout acquis dans le mainstream d’il y a une trentaine d’années.

Donc me battre pour être reconnue, je dirais, pas plus qu’un garçon dans ce milieu, et je suis peut-être plus connue/reconnue que des garçons hyper talentueux que je connais.

Donc je n’ai pas écrit de chansons sur ça, sur la conquête d’une place dans le milieu musical français, ça ne m’intéresse pas spécialement comme question. Par contre, beaucoup de mes chansons portent en elles une dimension d’ « empowerment », mais à titre existentiel, comme des conquêtes sur moi-même : dans « Trophée », une chanson qui est sur mon deuxième album, Triomphe, sorti en 2017, je me représente comme une guerrière, « la bouche en sang, les genouillères élimées » : « J’ai peur de toi mais j’ai ma lame sensible / J’ai peur de toi / je ne veux plus t’épargner / Vas crever en enfer, je t’y retrouverai /J’ai ramené ce trophée, tu vois je t’impressionne, la vie t’abandonne. » Je ne suis pas spécialement belliqueuse dans la vie, mais j’adore chanter ces paroles, j’ai l’impression d’y libérer des choses que je ne me permets pas d’exprimer autrement.

Sur le plan théorique, c’est encore autre chose, je me souviens de ma consternation devant le commentaire méprisant d’un lecteur de Magic alors que je venais de sortir Dialectique de la pop, qui avait commenté mon interview (elle est très bien en plus cette interview, Vincent Chanson a très bien lu le livre et me pose des questions excellentes !) par cette expression : « pauvre fille ». Elle reflétait bien sûr sa propre impuissance, mais le fait qu’il fasse référence à mon genre n’était pas innocent. Il y avait comme une intolérance à la possibilité qu’une femme produise un discours réflexif et érudit sur la pop. De fait, les autrices sur la question sont encore trop peu nombreuses.

Mais pour l’expression d’un mépris pur et simple, je dois dire qu’il s’agit de cas assez isolés, j’ai eu beaucoup de lectrices et lecteurs, juste enthousiasmés par la réflexion et la question de mon genre n’a pas constitué d’obstacle.

 

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. Quel est votre regard sur cette actualité ? Que pensez-vous des initiatives comme D I V A, Paye Ta Note ou Change de disque ? Avez-vous eu à subir vous-même des attitudes déplacées ou des pressions à vous conformer à un modèle féminin ?

Je crois que, comme dans les autres milieux, ces harcèlements, bien ancrés dans tous les systèmes sociaux hiérarchisés avec des dominants qui peuvent manipuler des dominés ou des dépendant.e.s disons, sont juste inadmissibles et toutes ces initiatives sont salutaires, indispensables en fait pour tenter de marginaliser au maximum ces comportements, de telle sorte que les filles à qui ça arrive ne les tolèrent pas une seconde.

De mon côté, bien qu’on m’ait lourdement draguée à de nombreuses reprises, je n’ai jamais eu à subir des comportements vraiment toxiques, peut-être parce que je n’ai jamais vraiment dépendu du bon vouloir d’un producteur ou d’un programmateur, j’ai beaucoup avancé seule en fait. Et quand mon « entourage » s’est constitué, je savais très bien ce que je voulais, je me suis entourée de gens sains.

Ce que j’ai vécu par contre régulièrement, c’est une forme de sexisme, parfois assez inconscient, une manière de considérer « la chanteuse », même par l’équipe de musiciens la plus proche, même par des gens que j’adore, qui sont des amis. C’est d’autant plus difficile de le faire entendre, mais aujourd’hui, je préfère le dire, quand une remarque, même sous forme de plaisanterie, me dérange, plutôt que d’avaler et de glousser avec un air gêné pour ne pas laisser celui qui n’a pas de tact trop seul avec sa lourdeur.

 

Vous êtes aussi philosophe, professeure à l’école des Beaux-arts de Lyon, autrice et journaliste. Pensez-vous, au regard de ces différentes expériences, que les problèmes évoqués plus haut infusent tous les milieux ou sont propres au milieu de la musique ?

Absolument, selon des codes différents entre les sexes, un professeur d’université ne « harcèle » pas, ne manipule pas, une étudiante de la même manière qu’un directeur de label une de ses artistes sans doute, en apparence du moins, mais jusqu’à une époque très récente, un département de philosophie était essentiellement peuplé de professeurs hommes, comme un magasin de guitares électriques de musiciens mâles. Parfois cela me trouble même, de me dire que les deux milieux associés aux activités qui m’importent le plus dans la vie sont des milieux éminemment masculins, comme si j’avais eu besoin d’aller chercher ces espaces là pour conquérir une forme de légitimité, par la conquête de terrains a priori peu féminins. Je serais malhonnête si je n’admettais pas que la reconnaissance de mon travail par certains hommes a profondément compté pour moi. Elle a même pu être un moteur. Donc tout cela est très ambigu, je crois qu’il faut l’assumer. Mais avec plus de femmes, c’est un certain étau du sexisme qui se desserre, d’autres modes de partage de la réflexion, et même de la séduction, et cela fait un bien fou.

La Féline par Bibiana Reis

 

Quels conseils donneriez-vous à une femme qui aimerait se lancer dans une carrière musicale ?

J’ai une réponse un peu paradoxale à cette question : j’ai l’impression que les filles plus jeunes que moi, des vingtenaires qui commencent maintenant, sont beaucoup plus armées que je ne l’étais au même âge, et qu’en fait, je n’ai aucun conseil à leur donner, parce qu’elles ont pigé bien plus vite que moi à l’époque, ce qui comptait et ce qui relevait de l’abus, de la manipulation, de la volonté de plaire qui aliène historiquement les femmes. Plutôt que des conseils, j’ai envie d’apporter mon soutien, de la sympathie, de l’écoute, de l’émulation artistique, à des filles de ma génération et aux plus jeunes aussi. Ça m’enthousiasme de voir des filles comme Sarah Maison, Blandine Rinkel (Catastrophe), P.R2B ou Lala &ce qui avancent, en faisant leur truc, très personnel et affirmé, en disqualifiant d’avance les jugements sexistes, parce qu’elles sont déjà bien loin, ailleurs, dans l’expression existentielle, humaine, tout simplement.

 

 

⇒ Retrouvez l’intégralité des interviews ici


 

7/10 – LA GAÎTÉ LYRIQUE, PARIS : AGNÈS GAYRAUD et NOVA MATERIA pour une création immersive autour du nouvel album de Nova Materia, XPUJIL.

 

13/11 – OPÉRA DE LYON : LA FÉLINE en concert avec les musiciens de l’orchestre de l’Opéra, en co-plateau avec Bertrand BELIN dans le cadre de la Carte Blanche La Féline/Bertrand Belin qui se tiendra du 13 au 21 novembre et accueillera toute la semaine une programmation concoctée par les deux artistes, en collaboration avec L’Opéra Underground.

 

26/11 – LA MAISON DU SAVOIR, SAINT LAURENT DE NESTE : LA FÉLINE en concert

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