Se ré-ensauvager

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - par Pseudo

Le ré-ensauvagement du monde, ce néologisme désignant la réintroduction d’espèces, la reconstitution de biotopes et d’écosystèmes, est au cœur des préoccupations écologiques contemporaines. Dans l’urgence de l’anthropocène, l’homme tente de résorber un impact tentaculaire et galopant, cause directe de sa rupture physique et psychique (voire affective ?) avec le vivant. Et si son propre ré-ensauvagement était la solution ?

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L’écologie n’a jamais été aussi médiatisée. Elle a ses porte-paroles emblématiques (Greta Thunberg, Pierre Rabhi, Cyril Dion…), ses documentaires du « film phare à la perle rare » (Le cauchemar de Darwin, La sagesse de la pieuvre, Le temps des forêts et tant d’autres) et ses mots de vocabulaire maintenant largement usités (biodiversité, écosystème, développement durable, etc.).

Pourtant les chiffres émis par les rapports mondiaux autour du climat, de la déforestation et la disparition des espèces restent alarmants et ne montrent que de faibles progrès.

François Sarano, plongeur professionnel et océanographe qui sillonna les mers à bord de la Calypso avec son ami et mentor « JYK » (Jacques Yves Cousteau) donne sa vision du paradoxe dans l’émission A voix nue (“Une voix pour l’océan”, cinq épisodes fascinants sur sa vie, entre découvertes scientifiques et combats écologiques).

Depuis les années 1970, les chiffres ont échoué à sensibiliser, du moins suffisamment. Le militantisme écologique, aussi indispensable soit-il, ne parvient pas par ces rapports et combats à faire bouger les lignes, du moins suffisamment.

Selon Sarano, face aux progrès insuffisants, il faut essayer autre chose : tenter de changer le regard que nous portons sur le vivant, se resituer par rapport à lui.

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L’homme, incité par le système capitaliste et la mondialisation, se pose à côté du monde vivant, s’en tient à distance, le regarde en surplomb ou encore l’exploite.

Pourquoi ? Car il s’en sépare rationnellement, en fait un monde distancié et abstrait, ne se considérant pas comme l’un de ses membres.

Et pour changer le regard que l’homme porte au vivant, il doit s’en imprégner complètement, se reconnecter à lui.

En somme : se réensauvager.

Ici pas de collapsologie ni d’essai environnemental mais une bibliothèque tout à fait non exhaustive et fortement subjective pour entamer son ré-ensauvagement !

Se relier

Notre lien à la nature s’émousse-t-il ?

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La chercheure en psychologie environnementale Alix Cosquer s’interroge sur ce clivage homme/vivant dans son essai passionnant, Le lien naturel paru en juin 2021.

Pourquoi et comment, notamment dans les sociétés occidentales contemporaines, les hommes ont-ils progressivement mis en place une démarche de détachement du vivant ? Un lien devenu particulièrement ténu depuis la crise du Covid : selon les études scientifiques, le déficit de nature chez l’homme n’a jamais été aussi important.

Le Lien naturel / Alix Cosquer

 

Cette démarche mentale comme physique de distanciation au vivant nuit à son bien-être général et place l’humain en contradiction totale avec l’une de ses caractéristiques essentielles, celle d’être « biophile » (selon la théorie d’Edward O. Wilson (1929-2001)), être naturellement attiré et curieux de son environnement, pour mieux y survire : s’y déplacer, s’en nourrir, trouver des points d’eau, etc.

L’homme se construit dorénavant dans un rapport pathologique à la nature. Dans les sociétés occidentales, une des pathologies les plus visibles est la domestication des espaces naturels.

Répondant à une perception purement « récréative » de ces espaces, l’homme anthropise au maximum toutes les maigres manifestations du vivant existantes au sein des villes ou à proximité.

Il façonne la nature qui l’entoure en l’adaptant aux besoins du confort. Des exemples typiques sont les forêts périurbaines ou encore les parcs aménagés.

L’homme participe de ce fait par son action à ce que la rencontre avec le sauvage n’ait pas forcément lieu.

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Revivre l’expérience physique et psychique de la nature, changer notre rapport au vivant, se percevoir comme un élément intrinsèque de sa constitution devient dès lors un véritable enjeu d’écologie.

Selon Alix Cosquer, parmi les voies pertinentes de reconnexion à la nature, celle qui a été longtemps portée par Arne Naess, sous la dénomination d’écologie profonde. Une façon de réfléchir le lien au vivant également exploré par Baptiste Morizot, à savoir penser avant tout à la relation « diplomatique » que nous entretenons au vivant, c’est-à-dire se consacrer davantage voire essentiellement à notre rapport relationnel (et non consommateur par exemple) au vivant.

(…) l’identité et le salut de l’humain sont constitués par ses relations intrinsèques avec les abeilles, les forêts anciennes et modernes, les bassins versants, les loups et la couche d’ozone » (Baptiste Morizot, “L’écologie contre l’Humanisme. Sur l’insistance d’un faux problème“, dans Ecologies et Humanités », n°13 – 2018)

Être bête ou comment penser animal

Mille façons d’être bête ! Ou plutôt de le redevenir.

Une bonne piste : commencer par découvrir les travaux de Vinciane Despret et Baptiste Morizot.

Vinciane Despret est une philosophe des sciences belge qui œuvre depuis plus de vingt-cinq ans, par ses travaux incroyablement originaux et novateurs à étudier la dialectique homme – animal, qu’elle appelle à réinventer.

Ses livres cachent derrière leurs titres poétiques, des idées fortes, fruit de ses recherches portant dans sur les émotions, l’intelligence et l’empathie dans la relation homme/animal.

 

Au cœur de ses écrits, la problématique de la considération des animaux comme des « actants » politiques et sociaux qui ont un rôle à jouer dans notre bien-être. De ce fait, leur existence doit, elle, être considérée comme un enjeu de droit et de politique.

Vinciane Despret s’attache à expliquer que les animaux font désormais partie non plus seulement des sciences naturelles mais aussi des sciences sociales. Au travers de ses travaux de recherche en philosophie, elle milite et développe dans ce sens.

Elle montre entre autre la corrélation complète entre le problème de la souffrance/maltraitance animale et les problèmes de violences sociales au sens large.

Une société qui violente les animaux dans la sphère publique comme privée, est une société qui souffre d’un problème structurel de violence.

Elle s’attache par ailleurs à démontrer que les évolutions dans la méthodologie de recherche scientifique, s’éloignant peu à peu de techniques maltraitantes et cruelles initiales ont mis à jour des connaissances inédites tout comme inattendues autour de l’animal et de ses facultés.

Dans la lignée de Vinciane Despret, lire et relire le désormais incontournable Baptiste Morizot est un antidote efficace contre la propension humaine à ce qu’on pourrait appeler « pensée domestique ».

       

Baptiste Morizot est philosophe, maître de conférence à l’université d’Aix-Marseille et pisteur de loups. Il enjoint ses pairs à sortir de ce schéma de pensée dans lequel l’homme considère la nature comme un simple décor à ses tribulations ou encore un stock de ressources, créant ainsi… :

” (…) une ligne de partage entre une espèce d’un côté et les 10 millions d’autres espèces de l’autre (…)” (Baptiste Morizot dans l’émission La grande Librairie, mise en ligne en mai 2020)

Il invite également à considérer le biais cognitif – amené par le fait même que nous évoluons dans des espaces urbanisés et conçus de nos propres mains – qui nous entraîne à croire que l’homme est « responsable de l’habitabilité du monde ».

Ses recherches sur le monde animal et en particulier son travail autour du loup réinterroge le rapport de l’homme au vivant et au sauvage, de façon concrète comme symbolique.

« Quelque chose de philosophique dans cette question du loup (…) fait saillir les représentations les plus profondes, mais aussi contradictoires que nous avons de la nature. » 

Selon Baptiste Morizot, l’animal sauvage et les émotions qu’il suscite (en l’occurrence, l’admiration, la peur, la défiance) est un emblème de la façon dont on se rapporte au monde sauvage, c’est-à-dire à une nature qu’on ne contrôle pas et que l’on ne domine pas.

L’enjeu français et européen du loup, devient alors un concentré symptomatique, interrogeant notre droit incompressible à maîtriser le vivant.

Penser sauvage : aux sources de la pensée écologique

Penser sauvage signifie d’abord expérimenter son propre corps, sa propre solitude, dans la marche et l’observation contemplative du vivant.

A l’aube de la Révolution industrielle, les tout-à-la-fois naturalistes, philosophes, écrivains et voyageurs John Muir ou Henry David Thoreau arpentaient (pour l’un) ou stagnaient (pour l’autre) dans les étendues sauvages, prairies et montagnes d’Amérique du Nord. Ils y observaient la faune, la flore et la géologie, en se fondant dans le paysage.

Deux immersions sauvages qui furent à la source de textes fondateurs de l’écologie.

John Muir, avant de devenir un écologue actif dans de nombreuses revues naturalistes et scientifiques et créer grâce à cette influence, un projet de loi ambitieux pour ce qui deviendra le parc national de Yosemite, a sillonné des années durant les États-Unis en y vivant en autonomie, tel un vagabond.

John Muir [Portrait] – source : Library of Congress

Ce passionné de botanique et de géologie réalise à partir de 1867 des milliers de kilomètre à pied depuis le Wisconsin jusqu’en Floride, puis de la Floride jusqu’au Parc de Yosemite.

John Muir – source : Library of Congress

La défense de la « nature intacte » (Alexis Jenni) des vastes territoires va devenir sa raison d’être. Ses longues immersions notamment sur le territoire du Yosemite forgeront en lui la conviction profonde que les étendues sauvages doivent être préservées.

Quelques décennies avant lui, en 1845, Henry James Thoreau s’érige en précurseur de la sobriété et de la décroissance lorsqu’il commet l’acte fondateur de se retirer de la civilisation de sa petite bourgade de Concord.

Henry David Thoreau – source : Library of Congress

Il part vivre auprès de l’étang de Walden, dans le Massachussetts. Deux ans d’une vie d’ermite au seul contact du vivant, à cultiver de maigres ressources potagères, dans une contemplation constante de son environnement.

Source : Library of Congress

Il initie alors une pensée écologique tout à fait nouvelle dans le chaos de la société qui s’industrialise à grande vitesse. Celle d’une vision englobante et fusionnelle de l’humain au vivant : l’homme a besoin de la nature pour sa survie certes mais aussi pour son bien-être physique comme psychique.

Et après eux… un autre beau sauvage de la Beat Generation !

Le sens des lieux. Ethique, esthétique et bassins-versants / Gary Snyder, Wildproject, 2018

A lire : Les grands textes fondateurs de l’écologie, sous la dir. d’Ariane Debourdeau, éd. Champs classiques, 2013

S’enraciner

Se réensauvager, c’est aussi s’entourer de forêts sauvages et permettre « l’enracinement longue durée ».

C’est la consigne avisée, le mantra que nous propose le dendrologue et botaniste français Francis Hallé.

Ce grand arpenteur des cimes qui a consacré toute sa vie à la recherche autour de la forêt primaire. Il défend aujourd’hui à quatre-vingt ans passés, un projet de reconstitution d’une forêt primaire en Europe.

Une vingtaine d’hectares à la frontière franco-belge acquise grâce à son association. Une surface restreinte mais qui suffira à recréer une forêt primaire à la seule condition que l’homme n’intervienne pas dessus pendant quelques…. 800 ans !

Il explique non sans humour que le principe d’intervention et de gestion – même lorsqu’il est d’ordre écologique – est si forte chez l’homme que le pari est ambitieux.

Laisser se réinstaller le végétal sauvage, implique de protéger contre l’intrusion humaine (celle qui exploite, pas celle qui arpente) s’opposer au principe de gestion. C’est le propos du livre philosophique et militant de Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts (Zones, 2017)

 

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