Activisme au féminin singulier

Oh les filles !

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 07/10/2021 par pj

En se penchant d’assez près sur diverses formes d’engagement historique, contre-culturel, politique ou terroriste, on ne peut s’empêcher de constater la faible représentation des femmes. Néanmoins forte au sens symbolique, celle-ci s'avère biaisée par une présence concrètement minoritaire.

Image tirée du film La Troisième Génération de R.W. Fassbinder
Image tirée du film La Troisième Génération de R.W. Fassbinder

Pasionaria

Quelle qu’en soit sa nature, ce que nous appellerons l’activisme idéologique aspire à faire bouger les lignes et à instaurer de nouvelles formes d’équilibre. Si les leaders reconnus sont presque exclusivement des hommes, quid de la relation des femmes à cette ambition, à ce désir de marges nouvelles ?

Bien sûr, l’histoire retient Louise Michel, Rosa Luxemburg, Dolores Ibárruri ou Angela Davis pour ne citer qu’elles. Mais si ces figures tutélaires sont bien identifiées, de manière générale on aura plus de mal à voir ses dessiner les contours du féminin contestataire.

Dans un certain nombre de cas, le rôle des femmes au sein des groupes factieux est réel, substantiel et notoirement documenté, dans la plupart en revanche il est beaucoup plus nébuleux et tend à être réellement dissout dans une très large majorité masculine.

Hormis les plus fameux groupuscules européens des années dites de plomb et la médiatisation des femmes terroristes, la présence des femmes n’est pas manifeste.

Les avant-postes sont majoritairement confisqués par les figures masculines, comme c’est la cas en France en mai 68 par exemple.

Brève revue, volontairement kaléidoscopique, de l’activisme « au féminin » à travers quelques figures qui s’échappent de l’androcentrisme.

Femmes de caractères

Plaçons un premier curseur à partir de la pensée subversive des situationnistes dont les diverses théories et stratégies s’agrègent avec la création de l’Internationale Situationniste en 1957.

Déjà lettriste et mariée avec Guy Debord depuis quelques années, Michèle Bernstein à l’origine du tract de Strasbourg, aura été pendant dix ans , l’une des seules femmes membres de l’Internationale Situationniste. Dès 1957 jusqu’à sa démission en 1967, elle rédige de nombreux textes pour l’I.S.

Michèle Bernstein a publié deux romans pastiches au début des années 60,  Tous les chevaux du roi en 1960 et La Nuit en 1961. Écrits par une jeune femme situationniste, ces textes mettent effectivement en scène les aspirations et la contestation des situs : la dérive et la psychogéographie, contre les loisirs, la consommation, l’ennui et les choses à faire , contre le travail et toutes les formes d’aliénation.

Filles de mai ?!

Récemment, la parole des femmes à propos de mai 68 en France l’a assez clairement réaffirmé : c’était une révolution de garçons. Pas le patriarcat hérité dont tout le monde semble ne plus vouloir à ce moment-là, mais une domination masculine rajeunie qui s’accommode systématiquement des anciens réflexes.

Ludivine Bantigny dans 1968 De grands soirs en petits matins s’attache plus particulièrement à la façon dont ce printemps révolté est vécu par les femmes, dans un chapitre intitulé Féminin-masculin. Il y est question de l’intersection des revendications et des divisions idéologiques :

Les lieux de l’événement sont eux-mêmes cloisonnés par les injonctions et les interdits sexués. Car aux yeux de beaucoup d’hommes, même parmi les contestataires, il s’agit toujours de réserver aux femmes un espace circonscrit, fortement délimité.

Et la parole est majoritairement celle des hommes. Il suffit de revoir certaines images de manifestations d’époque pour le constater – si les cortèges sont mixtes, les leaders sont tous des hommes et ce sont eux qui s’expriment et qui semblent agir. La fameuse prise de parole se révèle être essentiellement masculine.

Un peu comme dans l’anecdote que relate Ludivine Bantigny dans ce même chapitre :

La scène se passe en avril 1968 à New York, sur le campus de Columbia. Depuis plusieurs mois les étudiant(e)s sont mobilisés contre la ségrégation et les discriminations, en pleine guerre du Vietnam. La grève et l’occupation sont décidées, meetings et sit-in se succèdent. […] un leader interpelle les étudiantes présentes dans l’assemblée : que certaines se désignent pour faire la cuisine. Sa requête est accueillie par un éclat de rire : « les femmes libérées ne sont pas des cuisinières » et il n’y a pas de volontaires.

Plus loin elle ajoute à propos de la France de mai 68 :

Durant l’événement, le sexisme s’infiltre là où on ne l’attend pas, là où du moins il surprend. Car comment comprendre la misogynie de mouvements qui prétendent combattre les oppressions ? Comment comprendre surtout qu’elle ne soit pas même aperçue et a fortiori réfléchie. C’est que la question ne se pose tout simplement pas.

Pour le coup, le dévoilement des dominations masculines n’a pas lieu en mai 68. Ce qui entraine le relatif silence dans lequel le machisme s’installe encore tranquillement.

Si comme le rappelle encore Ludivine Bantigny «  la parole des femmes est souvent vécue comme une transgression inédite », en 68 comme à chaque époque, chaque geste inédit de femme représente une sorte d’exception à la norme atavique.

Caroline et Marianne

Entre une fausse inconnue et une vraie, la légende féminine de 68 s’entretient dans une certaine forme d’iconolâtrie.

La photographie d’une jeune femme au drapeau au milieu d’une foule de manifestants devient symbolique. Caroline de Bendern est mannequin et actrice, elle vient de tourner Détruisez-vous réalisé par Serge Bard en mars-avril 1968.

L’inconscient collectif retient l’image tandis que le film est oublié.

Marianne peut bien guider le peuple, elle est le plus souvent muette et anonyme.

Colère mixte

En Angleterre, de 1970 à 1972, The Angry Brigade fait presque figure d’exception, puisque dès son origine le groupuscule composé majoritairement d’étudiant-e-s, est mixte. D’inspiration situationniste, le groupe commet une vingtaine d’attentats se limitant à quelques dégâts matériels.

Dans son livre très documenté et au récit vibrant, Servando Rocha revient largement sur la révolution qu’entendent bien mener ces jeunes gens et notamment ces jeunes femmes :

Mai 1969, deux activistes enthousiastes ayant abandonné leurs cours à l’université d’Essex, Anna Mendelson et Hilary Creek, rejoignent la mouvance des squatteurs londoniens […]. Les deux jeunes femmes n’ont rien d’oies blanches provinciales […].

Sans doute rattrapées par le sexisme britannique d’alors, elles n’échappent aux stéréotypes :

Les deux femmes sont en effet présentées comme les membres les plus faibles et influençables du groupe : elles seraient les « victimes » sentimentales de leurs compagnons, Greenfiels et Barker,  tous deux derrière les barreaux. Les journaux les décrivent comme deux jeunes filles angéliques et issues de la classe moyenne, que leurs études à Essex destinaient à l’origine à un avenir brillant.

Mais le plus notable est sans doute la posture de ces jeunes femmes qui ne se courbent pas et se posent comme une avant-garde de l’action directe.

Bien entendu, on leur interdit toute activité politique ; ça ne les empêche nullement d’organiser des réunions publiques, de collecter des fonds ou d’entretenir des contacts variés.

Les trois principales protagonistes de la Brigade, Hilary Creek, Anna Mendelson et Kate McLean auront des parcours différents, mais durant quelques années, elles deviennent des figures de proue et de véritables ennemies publiques.

En 2014, The Angry Brigade devient une pièce de théâtre écrite pour quatre personnages, deux femmes et deux hommes et créée par le dramaturge et scénariste James Graham.

Bernardine Dohrn et le Weather Underground

Ce nom qui n’évoque peut-être pas grand-chose ici est pourtant celui de la jeune femme qui figurait parmi les personnes les plus recherchées par le FBI durant de nombreuses années.

Elle a été leader du Weather Underground et à l’origine de sa création.

Les Weathermen, devenus « souterrains », ne se départissent pas pour autant du machisme héréditaire :

Bien que des femmes comme Bernardine Dohrn […] et d’autres aient été parmi les premières a intégré les luttes antipatriarcales au sein du SDS (Students for a Democratic Society), les programmes consacrés à la libération des femmes, des gays et des lesbiennes se firent plutôt rares au sein du Weather Underground.

Les militantes du groupe s’attaquèrent bien sûr au sexisme – la question de la suprématie masculine était ainsi régulièrement soulevée lors de sessions de critiques et d’autocritique – et certaines s’unir et travaillèrent ensemble à des projets communs […]. Cela n’empêcha pas la plupart des hommes du groupe de continuer à considérer l’antipatriarcat comme une lutte secondaire.

Ces considérations prennent encore un autre relief lorsque l’on sait qu’en 1970 les trois-quarts des membres du Weather Underground étaient des femmes.

Leni Sinclair et le White Panther Party

D’origine allemande, Leni Sinclair est photographe et cinéaste. Elle est fondatrice du White Panther Party et femme de John Sinclair, co-leader de ce mouvement de soutien blanc, comme son nom l’indique, aux Blacks Panthers.

En parallèle de son engagement, Leni Sinclair photographie et filme à la fois les luttes égalitaires et ses acteurs.

1975 année internationale de la femme

En Europe, les années de plomb sont émaillées d’actions violentes fomentées et revendiquées le plus souvent par trois organisations, la RAF en Allemagne de l’Ouest, les Brigades Rouges en Italie et Action Directe en France.

Les célèbres figures féminines de ces groupes ont connu les heurs et malheurs de leurs homologues masculins.

Il peut bien exister des femmes terroristes comme il y a des femmes artistes, elles sont maintenues dans leurs conditions de femmes avec tout ce que cela peut comporter.

A la différence que, dans cette forme de contestation violente, les femmes sont doublement condamnées et davantage stigmatisées.

D’une inquiétude étrangement singulière qui les qualifie de « femmes terroristes » quand il ne se trouve jamais d’ « hommes terroristes ».

Elles deviennent des « amazones de la terreur » telles qu’elles sont assez rapidement qualifiées par la presse de l’époque.

C’est la vision inédite que propose Fanny Brugnon avec son ouvrage sur la violence politique des femmes dans ces années-là :

Le parcours d’Ulrike Meinhof est régulièrement cité en guise de démonstration de l’équation féminisme=terrorisme. Considérée comme la tête pensante de la RAF, la journaliste a en effet défendu des positions féministes fortes avant de faire le choix de la lutte armée. […] Violence révolutionnaire et féminisme sont ainsi mis en relation alors que Meinhof ne pose pas ses engagements en ces termes.

En France, sur un modèle similaire Action Directe s’incarne amplement dans les personnalités de Nathalie Ménigon et d’Isabelle Auberon, aux figures d’amazones.

Idem en Italie pour Barbara Balzerani et Anna Laura Braghetti au sein des Brigades Rouges.

 

Si Gudrun Ensslin, Ulrike Meinhof et la Fraction Armée Rouge se sont profondément et durablement installée dans l’inconscient de l’histoire récente de l’Allemagne, c’est peut-être aussi que cette forme de terrorisme faisait la part belle à un imaginaire plus vaste que les seuls objectifs du groupe armé.  D’une certaine façon, par l’action conjointe et déterminée de jeunes femmes, le groupe dessine un pan inédit de la radicalité politique.

Sirènes et sorcières

On le voit, d’un côté comme d’un autre, la présence des femmes dans ces luttes ou dans les diverses formes de contestation est traditionnellement considérée comme impertinente et déplacée.

D’une certaine façon, le sexisme ordinaire instaure à chaque fois le déséquilibre et l’impossibilité que la dissidence, les paroles et les actions des femmes soient autre chose que le symbole d’une anomalie du féminin.

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Bibliographie :

Filmographie :

 

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