La crème du crime

- temps de lecture approximatif de 20 minutes 20 min - Modifié le 28/03/2024 par Pseudo

Nous vous proposons ici une sélection d’essais et d’enquêtes criminelles de parution récente qui nous ont séduits, par leur forme, leur style ou l’originalité de leur sujet. Sélection subjective, non-exhaustive (par la force des choses) et donc imparfaite ! PS : vous saurez apprécier dans cet article, trois interludes flemmards qui ont pour but de valoriser sans trop gloser.

cop. pixabay
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Saine curiosité

Nous ne nous lancerons pas dans cet égrenage sans formuler une petite introduction destinée aux amateurs de criminalistique qui ne s’assument pas. 

Le fait divers est partout, dans la presse, au cinéma, dans la littérature. Le polar est depuis longtemps une des têtes de gondole des ventes littéraires, les fictions criminelles font les soirées glorieuses des plateformes de streaming. L’essai de criminalistique se porte bien et représente une part non négligeable de l’édition.

Et pour cause, la fascination pour le crime est instinctive, profonde et multifactorielle comme l’explique les philosophes Emmanuel et Mathias Roux dans leur essai Le goût du crime : Enquête sur le pouvoir d’attraction des affaires criminelles.

Rue de Madagascar, reconstitution du crime de Violette Nozières : photographie de presse, Agence Meurisse, 1933, Gallica BNF.

Malgré cette appétence collective avérée, il arrive qu’on oppose aux amateurs de crimes et d’enquêtes, leur goût coupable pour le sordide ou le sanguinolent : tellement réducteur !

Vous vous reconnaissez ? Arrêtez de culpabiliser, plusieurs solutions s’offrent à vous :

Manuel de déculpabilisation

Sachez rappeler à votre interlocuteur que de grands esprits ont frayé avec le crime et son corolaire écrit : le fait divers.

1. Des philosophes tout d’abord

… Qui ont eu l’envie de se pencher dans les tréfonds de la faiblesse humaine et rendre intelligible ce qui ne l’est pas.

Roland Barthes par exemple a décortiqué le fait divers et son attractivité dans Essais critiques (1964). Il le renomme « l’information monstrueuse » ou « l’information totale » qui commence à exister sur des terrains ne portant pas d’autres noms comme « politique, économie, guerres, spectacles, sciences, etc. ». En bref, ce qui n’est pas classable.

Les « désastres, meurtres, enlèvements, agressions, accidents, vols, bizarreries, tout cela renvoie à l’homme, à son histoire, à son aliénation, à ses fantasmes, à ses rêves, à ses peurs. ».  

2. Des écrivains ensuite

Jean Giono, dont les œuvres de fiction sont marquées par la rudesse de la nature humaine et sa violence intrinsèque, s’était plongé corps et âme dans la plus grande affaire criminelle du XXe, l’affaire Dominici (parlons-en plus loin !).

Jean Genet a écrit Les Bonnes, une de ses pièces de théâtre les plus puissantes en s’inspirant de l’affaire des Sœurs Papin (Le Mans, 1933).

[Léa et Christine Papin, après leur arrestation.] Paris-Soir du 30/09/1933 – Source : BnF RetroNews

3. Des journalistes et des sociologues

Vous pouvez arguer que des journalistes et des sociologues de haut vol ont contribué à redonner ses “lettres de noblesse” au fait divers.

On peut citer bien évidemment Florence Aubenas qui a longtemps œuvré pour la rubrique Faits divers à Libération et signé de brillantes enquêtes comme L’inconnu de la Poste.

Elle explique au micro de Sonia Kronlund dans l’émission A voix nues avoir toujours eu une appétence pour les « sujets du bas de la pile », ceux qui permettent “le plein pied” avec ses contemporains.

Il avait longtemps été mal vu pour un journal, le rappelle-t-elle, de traiter les faits divers. Des « chiens écrasés » en queue de journal à la limite, mais trop vulgaires pour devenir des sujets de reportages et d’enquêtes.

Le Monde se targuait de ne pas le faire. Libération revendiquait a contrario, dès les années 70/80 de traiter les faits divers comme un acte social et politique.

Le sociologue et historien Ivan Jablonka, auteur d’un essai brillant sur l’affaire Laëtitia (Laëtitia ou la fin des hommes) explique :

« (…) je voudrais montrer qu’un fait divers peut être analysé comme un objet d’histoire.

Un fait divers n’est jamais un simple fait et il n’a rien de divers.

Au contraire, l’affaire Laetitia dissimule une profondeur humaine, un certain état de la société (…) mais aussi le pays au début du XXIe siècle, la France de la pauvreté, des zones périurbaines, des inégalités sociales On découvre les rouages de l’enquête, les transformations de l’institution judiciaire, le rôle des médias, de l’exécutif (…).

Dans une société en mouvement, le fait divers est un épicentre. »

La crème du crime 2023-2024

Nota bene : Afin d’améliorer votre immersion sensorielle, nous proposons un parcours sonore du meilleur goût qui vous sera signalé par la présence de : “**” suivi d’une mention en italique.

Orange mécanique

L’affaire des tueurs fous du Brabant est celle de 28 assassinats commis dans une série de hold-up entre 1982-1985.

Dans cette région de terrils et de hauts-fourneaux si typique du « plat » pays, un commando infernal de tueurs affublés de masques de carnaval procède à des carnages aux abords de supermarchés.

Pas de mobile réel, si ce n’est la volonté de tuer car les butins sont dérisoires.  

Qui sont les membres de ce groupe semblant émaner d’une création Kubrikienne ? (**Phrase à entendre avec la voix de Pierre Bellemare)

Toutes les pistes ont été envisagées : « malfaiteurs frustes du Borinage, des tueurs psychopathes, l’extrême droite, le milieu français, les chrétiens maronites libanais, les services secrets bulgares, la Stasi (…) ».

Mais l’affaire reste à ce jour non élucidée. Il faut dire que l’enquête repose sur deux poncifs du cold case en devenir : l’inefficacité et le manque de chance.

Scellés qui disparaissent, armes qui s’enraillent, témoins non entendus…

Le décor est parfait pour qu’une affaire aux contours pourtant si grossiers, s’enlise pendant au moins quarante ans.

Cette réédition augmentée « avec les dernières découvertes » (précédente édition de 2013) raconte les affres du plus grand cold case européen.

Tous les espoirs reposent aujourd’hui sur la juge d’instruction Martine Michel et les enquêteurs  de la Cellule Brabant Wallon… Marchant droit vers la prescription (le 10 novembre 2025) !


Coke en stock

Cette biographie signée Karim Madani, retrace le parcours hors-norme de Griselda Blanco. Elle est née en 1943 au cœur d’une Colombie tiraillée par les extrêmes politiques et marquée par la violence. Cette violence sera le fil rouge de sa vie : prostituée, voleuse, kidnappeuse, tueuse (dès 11 ans) et enfin reine du trafic de cocaïne.

En pionnière, fraîchement débarquée à New-York dans les années 1970, elle va déployer toute une chaîne logistique entre la Colombie et les Etats-Unis, en utilisant la première le système des « mules ». Elle monte son entreprise de couture et assure la confection de soutiens-gorge destinés à assurer le transport de marchandises.

Femme cruelle, elle ne souffre aucune entrave à son commerce grandissant et n’hésite pas pour cela à tuer et torturer. Après New-York, elle conquiert Miami.

L’histoire criminelle ne s’est intéressée à elle que tardivement, lui préférant ses contemporains John Gotti, son client et parrain de la mafia italo new-yorkaise et Pablo Escobar qui fut son « élève » puis rival.


Interlude devinette

Je suis né en 1944 dans un pays entouré par la mer de Chine, j’ai été arrêté en 2003 dans un pays alors monarchique qui 3 ans plus tard deviendra une République. Et entretemps, je n’ai pas été très gentil avec les hippies et autres routards. Mon surnom est celui d’un animal.

Qui suis-je ?

Voici mon autobiographie.

Lisez-là, parce que la série Netflix sur moi :

« elle est fausse à 80 % » (selon moi)


 Experts

Nous ne pouvions pas passer à côté de cet ouvrage assez rare dans la catégorie du livre théorique de criminalistique.

Peggy Alliman et Céline Nicloux nous présentent leurs spécialités respectives, deux indispensables à l’enquête, survenant dans les premières minutes/heures après découverte d’une scène de crime :

La morphoanalyse des traces de sang (Céline Nicloux) et la psychocriminologie ou analyse comportementale d’une scène de crime (Peggy Alliman).

La morphoanalyse, popularisée grâce à la série Dexter est pratiquée en France par Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie nationale depuis 1995. C’est l’étude du sang sur une scène de crime, en fonction de ses critères de forme, taille et distribution.

Elle implique un travail de trigonométrie puis de modélisation : où et comment les coups ont-ils été portés, avec quelle intensité, depuis quelle hauteur, etc.

En quelque sorte, un portrait-robot des circonstances violentes à un moment précis. (**Phrase à entendre avec la voix de Dominique Rizet, l’acolyte de Christophe Hondelatte)

L’analyse comportementale (ou profilage) consiste à étudier tout ce qui s’exprime de la personnalité de l’auteur de l’acte criminel en s’intéressant aux temporalités suivantes : le pré-crime, le crime et le post-crime.

Les lieux, les caractéristiques spatio-temporelles des faits, la nature des violences, le comportement sexuel, le choix de l’arme ou encore la dissimulation du crime en sont les éléments centraux.

Dans cette somme de vulgarisation crument illustrée, nos deux autrices font aussi la part belle à leurs collègues de terrain : l’expert balistique, l’expert toxicologue et le médecin légiste.


Interlude Indices !

  • Un innocent accusé de meurtre
  • Un aliment très belge trouvé dans l’estomac de la victime 
  • Un homme au T-Shirt avec « grande rayure blanche comme ça »
  • Une magistrate que l’on reverra trente ans plus tard à l’écran
  • Une émission culte qui se met à nouveau à poil
  • Des rebondissements incroyââbles
  • Un générique
  • Une pépite réjouissante (César du Meilleur Film documentaire 2019, sortie en DVD en 2022)

Réponse ⋙ ICI !


United-States of crime

Impossible d’éluder de cette liste, True Crime, la nouvelle collection (2023) des éditions 10/18 en partenariat avec le magazine Society.

L’objectif initial de cette série de récits d’enquête : proposer au format poche, une « cartographie des crimes aux Etats-Unis ».

source : site lisez.com

En d’autres termes, raconter dans un style journalistique la trame d’un grand fait divers, représentatif d’une époque et/ou d’une problématique sociétale américaine.

Pari réussi : les premiers petits volumes se dévorent.

Aux commandes, des journalistes chevronnés qui ont tout à la fois le sens de l’enquête que la fibre narrative, chacun auteur d’une des fameuses enquêtes au long cours qui font la renommée du magazine Society.

Citons William Thorp qui signe L’affaire du Golden state killer narrant la traque de 42 ans, en Californie, d’un des plus grands serial killers américains ou encore Anaïs Renevier qui dessine les contours troubles d’Alice Crimmins : mère coupable d’infanticide ou victime collatérale de la justice patriarcale des années 1960 ?


Procès

Faisons ici un petit écart à la règle, pour nous éloigner des parutions inédites et présenter la nouvelle édition d’un ouvrage qui ressort dans la collection Folio chez Gallimard : Notes sur l’affaire Dominici de Jean Giono (1955).

Au moment où je classe ces notes prises pendant le déroulement du procès (…) le jury et la Cour sont en délibération dans la salle du conseil.

Je n’aimerais pas être à leur place. Je suis bourrelé de scrupules et plein de doutes.
Si je fais le compte, il y a autant de preuves
formelles qui démontrent la culpabilité de l’Accusé que de preuves formelles qui démontrent son innocence.

J’ai assisté au procès à une place qu’on m’a
désignée et qui était de choix : juste derrière le Président.

Août 1952, aux abords d’une départementale près de Lurs, aux confins des Alpes de Haute Provence, les cadavres de trois anglais sont retrouvés, il s’agit des époux Drummond et de leur fille.

Tout près, une seule maison : celle de la famille Dominici. Le patriarche de la maisonnée, Gaston, est un homme aux airs rustres qui devient le suspect principal de l’enquête.

Entre aveux, rétractations, accusations familiales et incohérences, l’enquête aussi médiatique que chaotique, passionne la France.

Jean Giono est un local de l’étape. Le procès s’ouvre en novembre 1954 au palais de justice de Digne. Giono est accompagné de Roland Barthes.

Ses notes – tantôt drôles, tantôt sensibles et dramatiques – laissent transparaître l’essence de ce procès qui marquera l’histoire judiciaire par son manque de sérénité (120 journalistes sont présents en continu)…

…et surtout une immense fracture sociale entre justiciers et justiciables, troublant tout ce qui pourrait s’approcher d’une réalité factuelle et tangible.

Giono perçoit dès les premières heures de ce procès fleuve, le «total malentendu de syntaxe » existant entre l’accusé et son juge. L’écrivain qu’il est livre une vision lexicale et sociale du procès :

« je le répète : c’est un procès de mots ;
il n’y a aucune preuve matérielle, dans un sens ou dans l’autre : il n’y a que des mots.
[les] erreurs de mots accusent parfois […] et très lourdement.
Elles ne sont pas toutes en faveur de l’innocence ».

La finesse et l’acuité de son texte finira par convaincre un Jean Gabin pourtant très réticent, à camper le personnage de Gaston Dominici dans le film de Claude Bernard-Aubert, L’affaire Dominici en 1973.


Interlude Teaser   

Dans ce livre sorti à l’automne 2023..

L’auteur y chronique une affaire dont l’intrigue s’inscrit dans un millefeuille spatiotemporel sur plus de 30 ans. (**Phrase à entendre avec la voix de Christophe Hondelatte).

Il y est question de :

  • chiens
  • marionnettes
  • terrorisme
  • MI5

Et il y a aussi :

  • des voisins sympas et un documentaire Netflix qui a tout fait basculer.

Le parcours du personnage principal débute en Angleterre et se termine dans le 2e département le moins peuplé de France, dans un village de quelques 150 âmes.

Lisez-moi : ICI !


French touch

Une étonnante somme que voici. Tueurs en série. Made in France, est signée Gilbert Thiel qui fut durant trente-huit ans, juge d’instruction à Nancy puis au parquet de Paris (dont 19 ans en charge de la section anti-terroriste).

Patrice Alègre, Pierre Bodein, Pierre Chanal, Martin Dumollard, Michel Fourniret, Maurice Gâteaux, Pierre Laget, Emile Louis, Albert Millet, Yoni Palmier, Albert Pel, Louis Poirson, Jacques Rançon, Alfredo Stranieri, Roberto Suco, Patrick Tissier, Joseph Vacher, François Vérove, Denis Waxin, Honoré Zanchi…

… et tant d’autres.

Les tueurs en série, il connaît bien : il en a traqué quelques-uns.

A commencer par le tueur de l’Est parisien qu’il piste sans relâche par l’ADN et qu’il finit par identifier en 1995… Un nommé, Guy George. (** Phrase à entendre avec la voix de Jacques Pradel).

Sous la forme d’un catalogue alphabétique, il expose l’histoire de 53 tueurs en série français. Une occasion pour le magistrat à la retraite de poser pour chacune de ces affaires hors-normes un regard critique et professionnel en relevant les défaillances comme les progrès du trio indissociable entourant la figure du tueur en série : la psychiatrie, la police et l’institution judiciaire.

« On aurait aimé vous les présenter en détail aussi » :

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