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L’inconnu de la Poste

Petit criminel, grande journaliste

Florence Aubenas

29 Août 2019 : Florence Aubenas attend devant le Palais de justice de Lyon. Elle a rendez-vous avec Gérald Thomassin qui fut le principal suspect dans le meurtre de Catherine Burgot, une postière de 41 ans tuée de vingt-huit coups de couteau en 2008, dans une petite ville aindinoise nichée au pied des montagnes. Une de ces grandes affaires...

Libéré de sa détention provisoire en 2016, Thomassin doit ce jour-là se rendre à une confrontation qui pourrait le mettre définitivement hors de cause.

Florence Aubenas le connaît bien : depuis 6 ans cette affaire sans preuve, sans fin ni coupable l’obsède. C’est elle qui lui a offert son billet de train Rochefort-Lyon, dans lequel il est monté comme son colocataire le lui confirme. Elle l’attend avec un sandwich. Mais Gérald Thomassin ne la rejoindra jamais. Il a disparu.

L’inconnu de la Poste est le fruit d’un travail de longue haleine de la grand reporter du Monde et d’une enquête immersive dans ce qui est encore aujourd’hui, une affaire irrésolue.

Lors de la parution, maintes fois repoussée de son ouvrage en février 2021, elle explique dans un entretien qu’elle donne à LObs, son immersion totale dans l’affaire et au cœur d’une région. Celle que l’on appelle la « Plastics Valley », autour de la petite ville de Montréal-la-Cluse : une région autrefois pleine de promesses, à la pointe de l’industrie plastique et où l’on pouvait croiser sur les bords du lac de Nantua quelques personnalités en villégiature.

Mais, délocalisation et désindustrialisation aidantes, c’est désormais un tout autre décor que celui de cette enquête judiciaire, devenant presque ethnographique sous la plume d’Aubenas.

En toile de fond du roman noir, celle d’une France rurale et précaire du début des années 2000 : parcelle de vie amoureuse, portrait familial, patriarcat, entre-soi rural, région en crise économique et nature grandiose entre les montagnes brutes et sombres de l’Ain.

« C’est cet ensemble qui m’a happée » dira Florence Aubenas pour (s’) expliquer sa décennie de recherches.

Un décor français d’une grande banalité qui pourrait être celui de n’importe quelle localité. Mais tous les ingrédients d’une grande affaire judiciaire y sont réunis.

La journaliste se laisse absorber dans ses méandres, sans cesse attirée à son épicentre, Montréal-la-Cluse… D’abord en week-end, ensuite en vacances, puis un mois et enfin un an – parenthèse « sabbatique » de sa vie de journaliste – pour construire cette enquête personnelle dans laquelle elle ne prétend pas révéler de vérité absolue.

Sans compter sa rencontre avec Gérald Thomassin, anti-héros de ce tragique fait divers, suspect haut en couleur, jamais totalement coupable.

A l’image de la « Plastics Valley » dans laquelle il échoue un an avant le meurtre, lui aussi a eu son heure de gloire avant la dégringolade. Avant d’amerrir sur les rives du lac de Nantua, fuyant ses fantômes, il avait été acteur et avait tourné avec les « grands » du cinéma français.

Repéré au début des années 1990 par Jacques Doillon qui écumait les foyers à la recherche d’un gamin gouailleur, d’une « gueule » pour son film Le Petit Criminel, le jeune garçon de la DDASS passe alors des luttes intestines du foyer pour adolescents au César du Meilleur Espoir masculin… Avant la chute.

Le début d’une l’histoire à la Simenon, écrivain qu’Aubenas chérit.

Elle dessine la chronique d’une affaire au long cours dans le huis clos de ce village niché au pied du Bugey, où les personnages se croisent et se connaissent : Le père, le « Futur Ex », le « Nouveau », l’ambulancier, le gendarme, l’institutrice, les voisins Cap-Verdiens.

Derrière les pseudonymes, autant de personnes qui lui ont donné leur confiance pour recueillir leur parole au fil des mois et des années.

L’aboutissement de ce travail : un superbe essai journalistique dans lequel on retrouve le liant des reportages Aubenassiens, entre acuité journalistique, empathie sans pathos et un regard sans voyeurisme, résolument humain.

 

À écouter 

 

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