Les femmes dans la Commune de Paris

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - par Bib Gerland

Mars 1871. La guerre contre la Prusse a eu raison du second Empire. Le peuple de Paris a subi le siège, la faim, puis la capitulation et l'affront du défilé des Allemands sur les Champs-Élysées. Le gouvernement de la toute jeune République, dirigé par Adolphe Thiers, est aux mains des royalistes. Impopulaire, il prend des mesures qui aggravent le sort de population, comme la fin du moratoire sur les loyers. L’élément déclencheur de la Commune de Paris a lieu le 18 mars. Adolphe Thiers décide d'aller reprendre, de nuit, les canons payés par le peuple par souscription et conservés dans les quartiers populaires, notamment à Belleville et à Montmartre.

Portraits de communardes
Portraits de communardes

Au petit matin, la manœuvre est repérée, et ce sont des femmes qui s’interposent face aux militaires :

Les femmes partirent les premières comme dans les journées de Révolution. Celles du 18 mars, bronzées par le siège – elles avaient eu double ration de misère – n’attendirent pas leurs hommes. Elles entourent les mitrailleuses, interpellent les chefs de pièce : C’est indigne ! Qu’est-ce que tu fais  là ? (Prosper-Olivier Lissagaray)

La participation des femmes à la Commune

Le code civil napoléonien réduit les femmes au statut d’éternelles mineures, soumises à l’autorité du mari. Elles n’ont pas le droit de vote et ne participent donc pas aux élections de la Commune. Il faut dire que beaucoup de communards sont influencés par les idées de Proudhon, pour qui la place de la femme est au foyer. Ce n’est cependant pas une revendication qu’elles mettent en avant. L’urgence est ailleurs. Organiser le ravitaillement, loger les familles dont l’habitat a été détruit, fournir un emploi. Très vite, il s’agit aussi de participer à la défense de la Commune contre les armées versaillaises. Les femmes s’engagent comme ambulancières – elles ont obtenu de complètement remplacer les hommes à cette tâche, brancardières, cantinières, ou comme combattantes sur les barricades. En témoigne cet appel signé d’un collectif mené par André Léo, publié dans le Cri du peuple du 2 mai 1871:

Appel aux citoyennes

Les femmes du 17e arrondissement qui veulent concourir à la défense de Paris,

Soit pour le soulagement des blessés dans les ambulances,

Soit à la suite de nos bataillons pour relever, sur le champ même du combat, les blessés et les mourants,

Soit enfin derrière les barricades, si les ennemis du peuple forçaient nos remparts (..)

Que ces courageuses et patriotes citoyennes viennent se faire inscrire au comité, 13, rue du Boulevard ; qu’elles y apportent leur concours et leurs dents.

Qui sont-elles?

Certaines femmes ont déjà acquis un nom, en tant qu’oratrices dans les clubs républicains de la fin du second empire, comme Paule Minck ou André Léo, journalistes. Louise Michel, institutrice, participe aux réunions publiques et aux manifestations. Nathalie Le Mel, ouvrière relieuse, membre de l’Association internationale des travailleurs, a mené une grève victorieuse pour l’égalité salariale entre femmes et hommes dans les ateliers de reliure en 1865. Varlin lui confie la gestion du restaurant communautaire « La Marmite », qui outre de fournir des repas au prix de revient, œuvre à la propagation des idées politiques. Elisabeth Dmitrieff, également membre de l’Internationale, est envoyée par Marx pour suivre les événements à Paris. Mais au-delà de ces quelques noms connus, la plupart sont de simples ouvrières. Victorine Rouchy, Marceline Leloup, Sophie Poirier, couturières. Aline Jacquier et Blanche Lefèvre, blanchisseuses. Marguerite Lachaise, confectionneuse. Elisabeth Rétiffe, cartonnière. Thérèse Collin, chaussonnière.

Organisation et revendications

Les femmes prennent la place que les hommes ne leur ont pas donnée, à de rares exceptions près comme Varlin ou Frankel. Daté du 8 avril, un « appel aux citoyennes de Paris » annonce la création, trois jours plus tard, de l’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés. Elles s’y expriment en ces termes :

Nos ennemis, ce sont les privilégiés de l’ordre social actuel, tous ceux qui toujours ont vécu de nos sueurs, qui toujours se sont engraissés de notre misère… Ils ont vu le peuple se relever en s’écriant : “(…) Nous voulons du travail, mais pour en garder le produit… Plus d’exploiteurs, plus de maîtres !” (…) Citoyennes, l’heure décisive est arrivée. Il faut que c’en soit fait du vieux monde ! Nous voulons être libres !

Les objectifs sont clairs : participer à la défense de la Commune, et participer au mouvement social d’émancipation. Elles réclament leur place au travail, à l’égal des hommes. Elles se dotent de leur propre mode d’organisation, créent un comité dans chaque arrondissement, qui envoie des déléguées au Comité central, dont font partie Elisabeth Dmitrieff et Nathalie Le Mel. Les revendications féministes sont étroitement liées aux revendications sociales, dans une perspective de lutte de classes.

Pendant les 72 jours que dure la Commune de Paris, les femmes obtiennent quelques mesures. La reconnaissance de l’union libre, et des enfants dits «naturels», qui permet aux veuves de gardes nationaux non mariées de bénéficier d’une pension. L’interdiction de la prostitution. Elles revendiquent l’égalité salariale, le droit à un enseignement professionnel pour les filles. Une commission est instituée « pour organiser et surveiller l’enseignement dans les écoles de filles ». La Commune confie à l’Union des femmes la gestion des ateliers coopératifs. La semaine sanglante vient interrompre la création de chambres syndicales féminines.

Affiche: appel aux ouvrières

La semaine sanglante et la répression

Drapeau rouge en tête, les femmes étaient passées; elles avaient leur barricade place Blanche: il y avait là Elisabeth Dmitrieff, Madame Lemel, Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Excoffons. André Léo était à celles des Batignoles. Plus de dix mille femmes, aux jours de mai, éparses ou ensemble, combattirent pour la liberté. (Louise Michel)

Le 21 mai, les Versaillais entrent dans Paris. Combien de femmes tuées parmi les 10 000 à 20 000 morts de la semaine sanglante ? Celles qui ne sont pas abattues ou n’ont pu s’enfuir sont arrêtées. 1 051 femmes sont déférées devant les conseils de guerre, 133 condamnées pour actes insurrectionnels, à des peines de prison ou de travaux forcés. Certaines sont déportées à Cayenne, en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie.

Louise Michel

C’est notamment le cas de Louise Michel, figure de la Commune et devenue icône. Jules Vallès, lui aussi célèbre communard, dira d’elle “notre Jeanne D’Arc.” Elle est affublée d’une foule de surnoms dont parmi les plus notables: “ la Louve noire” ou encore “la Vierge rouge.”

Née en 1830, fille non reconnue d’une servante et d’un châtelain, elle reçoit une éducation libérale, dans la tradition des Lumières. Arrivée à Paris en 1856, les années qui précèdent la Commune sont pour elle des années de formation littéraire et militante. Elle est membre de sociétés d’aide aux ouvrières et de clubs républicains. Lorsque la Commune commence, elle s’engage entièrement, avec exaltation. Animatrice d’un club dans le XVIII°, ambulancière mais surtout combattante, Louise Michel n’oublie pas pour autant l’éducation : « … la tâche des instituteurs, ces obscurs soldats de la civilisation, est de donner au peuple les moyens intellectuels de se révolter.” Elle s’applique ainsi à défendre au sein de la Commune un enseignement laïque et vivant, valant tout autant pour les filles que pour les garçons. Elle propose d’aller seule à Versailles pour assassiner Adolphe Thiers: sa proposition n’est pas retenue. Louise Michel ne refuse pas la violence pour que la révolution puisse advenir.

Lors de la Semaine Sanglante, elle parvient à s’échapper, mais se livre pour libérer sa mère. A l’issue de son procès, auquel assiste Victor Hugo, elle est condamnée à la déportation. Elle assume la totalité de ses actes et s’adresse à ses juges en oratrice:

Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez conseil de guerre, qui vous donnez comme mes juges, qui ne vous cachez pas comme la commission des grâces, de vous qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c’est le champ de Satory où sont déjà tombés nos frères ! Il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien, le commissaire de la République a raison. Puisqu’il semble que tout coeur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame une part, moi! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces…

Pendant sa déportation en Nouvelle-Calédonie, elle défend les Kanaks contre le colonialisme, non sans paternalisme. Amnistiée, elle est de retour à Paris en 1880 et n’a pas renoncé à ses engagements anarchistes et révolutionnaires. Jusqu’à la fin de sa vie, elle donne des conférences, participe à des manifestations qui lui valent d’être inlassablement surveillée par la police et de retourner plusieurs fois en prison. Son oeuvre révolutionnaire passe aussi par sa plume. Poèmes, théâtre, mais aussi romans populaires (La Misère, la trilogie Les Microbes humains, Le Monde Nouveau et Le Claque-dents). Remplis de péripéties rocambolesques, ils dénoncent la misère du peuple, notamment des femmes. Elle cherche à sensibiliser et à diffuser les idées révolutionnaires et anarchistes:

Rafles de filles sur les trottoirs, rafles de vagabondes sous les arches des ponts, rafles dans les bouges, rafles dans les bibines [cabarets]. Aussi il y avait des types bien tranchés et de toutes sortes, depuis la pauvre ouvrière jetée dans la rue par son propriétaire, avec une fillette de douze à treize ans […] jusqu’à la hardie gonzesse qui a dégringolé les pantes et vidé jusqu’au fond les FINETTES DES BALLONNÉS [les poches des gros richards]. (Les Microbes humains)

Mais c’est La Commune, où elle relate sa version de la Commune et ses souvenirs, qui sera son oeuvre la plus célèbre. La légende qui entoure la figure de Louise Michel peut occulter à la fois la complexité du personnage et de son oeuvre.

Elle n’est cependant pas la seule à écrire ses mémoires de la Commune. C’est le cas d’autres communards, hommes et femmes et notamment Victorine Rouchy. Ses Souvenirs d’une morte vivante, parus en 1909 sous la signature de « Victorine B. », forment la trame narrative du documentaire Les Damnés de la commune.

Pour aller plus loin

En ligne:

  • Le site des amies et amis de la Commune de Paris, dossier Les femmes
  • Compte twitter: « La Commune au jour le jour » @Commune2021, compte tenu par Alice de Charentenay
  • Emission de France culture, Toute une vie: Louise Michel, louve et agneau
  • Film documentaire Les Damnés de la Commune, de Raphaël Meyssan, à voir sur arte.tv

Livres:

Cet article fait parti du dossier Féministes tant qu’il le faudra !.

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