Le Shell Shock : un traumatisme de la Grande Guerre

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 22/06/2016 par Céline

Durant la Grande Guerre, la médecine militaire constate, étudie et tente de soigner un trouble du comportement encore inconnu à l'époque : le Shell Shock ou l'obusite, comme l'ont déterminé les aliénistes, psychiatres de l'époque.

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Mais bien avant d’en déterminer la cause, cet état de stress post traumatique n’était pas identifié comme tel. La prise en charge était sommaire car les spécialistes de l’époque avaient pour seule consigne de renvoyer ces malheureux au front. La médecine parlait alors d’hystérie masculine, pire : de patients simulateurs qui ne voulaient pas retourner dans les tranchées…Les diagnostics étaient donc inexistants.
Heureusement, à partir de 1915, au regard du nombre de soldats atteints par ce traumatisme, l’Armée ne pouvait plus nier ce phénomène et a décidé de prendre en charge cette folie liée guerre.

Le soldat blessé dans la partie inférieure gauche de la photo a un regard hébété : il s’agit d’un visage marqué par le « Shell Shock ».

1. Une reconnaissance et une prise en charge tardive

D’après le Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918, le CRID, le Shell Shock ou « choc de l’obus » est le nom donné par les Anglo-saxons aux affections psychologiques consécutives à l’expérience du bombardement. L’obusite est le terme donné par les spécialistes en France.
A ce sujet, l’émission de science et de santé CQFD de la Radio Télévision Suisse francophone Première (RTS 1) proposait le 24 juin 2014 une émission radiodiffusée sur la médecine et la science durant la 1ère Guerre mondiale. Son deuxième épisode était consacré au Shell Shock ou obusite ; l’intervention d’Aude Fauvel, historienne de la médecine psychiatrique à Lausanne, y définit les différents stades de la pathologie et le contexte de son apparition.
Pour aller plus loin, le site du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) a mis en ligne une thèse sur la psychotraumatologie : apports de la psychiatrie militaire et de la psychiatrie civile (cf. page 12 et suiv. en ce qui concerne la 1ère Guerre mondiale) qui propose de revenir sur les débats houleux entre les spécialistes de l’époque, entre simulation ou réel traumatisme des soldats.
Et la Bibliothèque Inter-Universitaire de Santé – Paris Descartes permet de consulter les psychonévroses de guerre en revenant sur les apports cruciaux du docteur Paul Voivenel à ce sujet.

2. Du « Shell Shock » à « l’état de stress post traumatique »

Bon nombre d’ouvrages retracent ce choc intense constaté à l’époque. Aujourd’hui appelé « état de stress post traumatique », il est reconnu par la Classification Internationale des Maladies de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) au chapitre « Troubles mentaux et du comportement », dans la partie des « troubles névrotiques, liés à des facteurs de stress et somatoformes », comme une « réaction à un facteur de stress important, et troubles de l’adaptation ».

JPEGLes soldats de la honte, de Jean-Yves Le Naour, éd.Perrin, 2011
Placés dans des conditions effroyables, confrontés au spectacle quotidien de la mort, bien des poilus ne se sont jamais remis de ce baptême de l’épouvante. Certains sont restés hagards à vie, hurlant, criant sans raison apparente ; d’autres sourds, pliés en deux, incapables de se relever. Ces blessés-là furent si nombreux qu’on estime pour la seule France leur chiffre au minimum à 100 000. D’abord on ne sut pas quoi en faire. Puis les médecins se sont penchés sur leurs cas, convaincus qu’ils mentaient. Pour le vérifier, l’un d’eux imagine de les soigner à l’électricité, un choc pour un autre choc… On baptise cette technique le « torpillage » !…

JPEGLes traumatismes psychiques de guerre, de Louis Crocq, édOdile Jacob, 1999
A côté des mutilés de guerre, nombre de survivants portent une autre blessure plus secrète : celle que la violence a infligé à leur psychisme, la « névrose de guerre ». Chef de file de la psychiatrie de guerre, l’auteur examine les manifestations du traumatisme, les facteurs qui expliquent sa sévérité chez certains sujets, les mesures thérapeutiques.

JPEG Du front à l’asile : 1914-1918, éd.Alma, 2013
Se fondant sur des documents inédits, puisés dans les archives des établissements psychiatriques, les deux historiens, Stéphane Tison et Hervé Guillemain, font entendre la voix de ceux qui furent brisés par la guerre, les difficultés des familles et la difficile reconnaissance de ce que l’on nomme aujourd’hui le traumatisme de guerre.

JPEGLa folie au front : la grande bataille des névroses de guerre 1914-1918, éd.Imago, 2013
S’appuyant sur des archives inédites, Laurent Tatu et Julien Bogousslavsky reconstituent le vif débat qui eut lieu autour de ces pathologies mal connues et qui, en définitive, fit progresser de façon décisive la psychiatrie.

JPEG Vies tranchées : les soldats fous de la grande guerre, éd.Delcourt, 2010
Grâce à des documents d’époque inédits, redécouverts à Ville-Evrard par Hubert Bieser (historien en santé mentale), la bande dessinée « Vies tranchées » retrace le parcours d’une quinzaine d’hommes, oscillant entre champs de bataille et asile psychiatrique.

JPEG Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, éd.Futuropolis, 2006
Ecrit à la première personne, ce roman présente une multitude de personnages qui défilent sous le regard de Bardamu. Ses commentaires dénoncent les horreurs dont il est le témoin, voire la victime, celles de la Grande Guerre et celles des rapports sociaux.

Les Tranchées, extrait de Les Sentiers de la gloire

3. De la Grande Guerre aux conflits contemporains : qu’en est-il aujourd’hui ?

Même si le terme de « Shell Shock » a disparu des diagnostics psychiatriques militaires aujourd’hui, le PTSD (Post Traumatic Stress Disease) et le « Battle Fatigue » l’ont remplacé.
Identifié durant la Seconde Guerre Mondiale, ces troubles sont aujourd’hui reconnus et pris en charge, en France, par les services de santé des Armées. D’ailleurs, le site du Ministère de la Défense expose les moyens mis en œuvre pour soigner ces blessures invisibles.
Il a même mis à disposition des familles et proches de militaires, un annuaire de contacts et un glossaire pour comprendre ces maux et en faciliter la prise en charge au retour des soldats.
Par delà cette reconnaissance, ce sont les témoignages de ces soldats aujourd’hui, revenants d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire et d’autres fronts où l’Armée française est présente, qui illustrent le syndrome du stress post traumatique, comme ceux de la consultation du Dr Humbert Boisseaux, psychiatre au Val de Grâce présentée sur le site de l’émission Allo-Docteurs ; la prévention et la sensibilisation à ces risques psychiques font aujourd’hui partie intégrante de la formation des futurs soldats envoyés aux combats.
Pour tenter de comprendre comment le cerveau réagit à ce traumatisme intense, une équipe du Neurocentre Magendie à Bordeaux, centre multidisciplinaire de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a travaillé sur ce sujet et publié leurs résultats en 2012. Ils ont pu remarquer que ce traumatisme provoque une inversion de l’activité normale des structures du cerveau qui encodent les souvenirs liés à la peur, voici leurs conclusions.

JPEG Les blessures psychiques en 10 questions, de Yann Andruétan, éd.Economica, 2013
En dix questions simples, l’ouvrage aborde les blessures psychiques à la fois à travers la médecine, de façon très vulgarisée, tout en expliquant leurs origines possibles, la façon de les soigner et en détaillant aussi les droits des personnes atteintes. Enfin, s’appuyant sur l’expertise du Dr Andruétan, psychiatre des armées qui traite et accompagne de nombreux militaires blessés dans leur psychisme, ce livre est indispensable pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur les blessures psychiques, de quelques natures qu’elles puissent être

JPEGL’enfer du retour, de Nina Chapelle, éd.J.C. Gawsewitch, 2013
Ce livre raconte l’histoire d’une famille ébranlée par le « syndrome post-guerre ». Lui, jeune officier, a craqué quelques mois après son retour d’Afghanistan. Ses souvenirs sont devenus un enfer au quotidien. Flashbacks traumatisants, cauchemars à répétition, agoraphobie, agressivité, désespoir, hospitalisation en psychiatrie…
Irak, ex-Yougoslavie, Rwanda, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Mali… au cours des vingt dernières années, plusieurs dizaines de milliers de soldats français ont connu des situations de guerre.

JPEGRevenants, d’Olivier Morel & Maël, éd.Futuropolis, 2013
Olivier Morel a réalisé un film, « L’Ame en sang », qui parle des vétérans de la guerre d’Irak atteints du trouble de stress post-traumatique. Ce film poignant, utile, diffusé sur Arte en 2011, et dans de nombreux festivals aux États-Unis et en Europe, rappelle que le nombre de suicides de vétérans est aujourd’hui supérieur à celui des soldats tués sur le sol irakien. Revenants n’est pas le livre du film. Cette bane dessinée raconte l’histoire du film et surtout, dans ce lien qui unit le réalisateur aux vétérans, cette délicate intimité qui projette Olivier au cœur des interrogations d’une société malade de sa guerre.

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One thought on “Le Shell Shock : un traumatisme de la Grande Guerre”

  1. Adele Monrouge dit :

    Le réalisateur de documentaire Laurent Bécue Renard avait fait un TEDx absolument sublime à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=Q6AO_JF61Kg&list=PLhlmrcwXrxY1KHx7dVNs6BZllNoAL9_DV&index=7

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