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L’Émetteur de Radio-Lyon

Photographe : Jean-Marie Huron, 14 juin 1987.

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 30/03/2020 par prassaert

C'est un bâtiment aux lignes Art déco, perché sur les hauteurs de la commune de Dardilly à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon. En ce lieu, Radio-Lyon a inscrit dans les années de l'entre-deux-guerres l'une des plus belles pages de la radiophonie privée en France.

Émetteur de Radio-Lyon à Dardilly / J.-M. Huron, 14 juin 1987.
Émetteur de Radio-Lyon à Dardilly / J.-M. Huron, 14 juin 1987.

La grande aventure de la radio en région lyonnaise, commencée pour raisons militaires avec l’émetteur national de Lyon-La Doua en activité à Villeurbanne dès les premiers mois du conflit mondial de 1914-1918, s’est poursuivie à Lyon dans l’après-guerre suite à la parution du décret réglementant l’établissement et l’usage des postes radios-électriques privés (24 novembre 1923). Dorénavant, radios d’État et radios privées – les radios-libres du moment – peuvent coexister dans un système qui est à cette époque unique au monde.

C’est ainsi que de 1923 à 1926, est créée une dizaine de radios privées locales à travers toute la France, à l’initiative d’amateurs, de techniciens, d’ingénieurs, mais aussi de groupements économiques ou d’industriels. Bénéficiant de cette nouvelle législation, l’installation de la société Radio-Lyon Émissions se fait dès 1924, sous l’impulsion de la Compagnie française de radiophonie (C.F.R.), déjà propriétaire de Radiola à Paris. Le projet d’un poste lyonnais est porté par deux passionnés, Jean-Claude Dubanchet et Hippolyte Trolliet, négociants en métaux et articles de quincaillerie, nouveaux représentants de la C.F.R. à Lyon, et avec le soutien d’amateurs locaux et du patronat lyonnais. La nouvelle société prend possession de deux locaux contigus loués sis 39, rue de Marseille et 66, rue Béchevelin, en plein cœur du quartier de la Guillotière, qui sont officiellement inaugurés le 1er avril 1925.

Des débuts difficiles

À ses débuts, Radio-Lyon vit surtout des adhésions au Radio-Lyon journal, petite feuille d’annonces spécialisée à parution hebdomadaire diffusant les programmes des quelques stations françaises existantes, mais aussi des dons des auditeurs,  de ses promoteurs (syndicats agricoles, sociétés de presse, commerçants et soyeux) et d’un peu de publicités. Du côté des programmes, la station lyonnaise tient à s’affirmer rapidement par des initiatives qui lui sont propres, en lançant par exemple son journal parlé dès septembre 1926. De 19 heures 15 à 21 heures, bulletins d’informations, prévisions météorologiques, chroniques et reportages se succèdent ainsi, en alternance avec des morceaux d’orchestres diffusés en direct depuis ses studios de la rue de Marseille. Tous les mardi, à 20 heures 45, la troupe du théâtre du Passage de l’Argue présente également le « vrai guignol lyonnais », tandis que, le mercredi, les « causeries » de la Mère Cottivet – alias Élie Périgot-Fouquier (1871-1971) – réjouissent tous les vieux Lyonnais. Mais avec de trop faibles recettes et surtout face à la concurrence du poste d’État de Lyon-La Doua qui exploite comme tant d’autres le réseau des P.T.T. et reçoit de ce fait de nombreuses subventions, les difficultés financières ne tardent par à s’annoncer.

Radio-Lyon / J.-M. Huron, 1987.

Radio-Lyon / J.-M. Huron, 1987.

Un nouvel essor

Radio-Lyon trouve son salut et un nouvel essor… en changeant de mains : en 1928, Pierre Laval (1883-1945), ancien ministre, futur président du Conseil puis chef du gouvernement de Vichy, dont on connaissait le goût pour les médias depuis le rachat du grand quotidien régional Lyon républicain, rival du Progrès en terres lyonnaises, flaire là une bonne affaire de presse et fait l’acquisition, en sous-main et par l’intermédiaire d’un prête-nom, de la majorité des actions du poste d’émissions. Après avoir nommé un directeur général des programmes en la personne du journaliste Adolphe Anglade, ancien animateur de Radio-Toulouse, son but avoué est d’obtenir un poste digne de la deuxième ville de France qu’il puisse gérer depuis son bureau parisien, au 120 de l’avenue des Champs-Élysées. Au début des années 1930, Radio-Lyon s’installe donc définitivement dans le paysage lyonnais en multipliant les retransmissions en extérieurs : manifestations officielles, galas artistiques ou de charité, soirées lyriques et théâtrales sont radiodiffusées depuis les hauts-lieux du spectacle en région (salle de Charbonnières,  Palais d’hiver, etc.)… et même au delà. Dès lors, toutes les vedettes du moment participent à ses émissions : de Rachel Meller à Jeannette Mac Donald, en passant par Mistinguett, Gilles et Julien, Damia et tant d’autres. Et l’expansion suit, car dès novembre 1934, Radio-Lyon est autorisée à transférer son émetteur en dehors de l’agglomération et à augmenter sa puissance.

Émetteur de Radio-Lyon à Dardilly / J.-M. Huron, 14 juin 1987.

En route vers le succès

Avec son installation à Dardilly, non loin de la Tour-de-Salvagny, tous les records sont battus : le terrain étant acheté le 1er avril 1935, on commande l’émetteur le 7, et les travaux peuvent commencer le 22 du même mois. En un peu moins de sept mois, l’architecte lyonnais Gabriel Deveraux (1887-1977) édifie le moderne et puissant ensemble du poste émetteur de Radio-Lyon dont les premiers essais sont réalisés le 9 octobre 1935. Plus crédible, Radio-Lyon devient une entreprise commerciale prospère et voit affluer la publicité qui transforme en profondeur ses programmes dont la plupart sont patronnés par les grandes marques de l’époque telles que les pâtes alimentaires Milliat ou Lustucru, la chicorée Leroux ou bien encore Banania. Elle continue ainsi d’émettre de 1940 à 1944, tout en conservant son studio d’enregistrement de la rue de Marseille. Au fil des ans, le poste est devenu une affaire rentable : « Radio-Lyon, qui, en 1928, fut acheté 400.000 francs, avait reçu en 1944, d’un des groupements les plus importants de France, une offre d’achat de 55 millions », avouera Adolphe Anglade en 1948. Avec la Libération et le sabotage de l’émetteur par les troupes allemandes, Radio-Lyon est réquisitionné, comme toutes les stations émettant sur le territoire français. Et le monopole d’État reprendra ses droits.

Ainsi disparut la plus ancienne radio privée régionale… Propriété de la Fondation de Chambrun – au même titre que les archives privées de Pierre Laval -, le bâtiment de l’émetteur de Radio-Lyon, dernier témoin des grandes heures de la radiodiffusion en région lyonnaise, est aujourd’hui dans un triste état, bien que classé à l’inventaire des Monuments historiques depuis le 16 janvier 1990.

 

Bibliographie

  • Histoire de la radio en France / René Duval, 1979, p.[150]-158.
  • « Un grand poste vient de naître » / Robert de Fragny in Le Nouvelliste de Lyon, 4 juillet 1935.
  • « Le poste d’émission de Radio-Lyon » in Lyon républicain, 6 octobre 1935.
  • « Le nouveau poste Radio-Lyon » in Le Nouvelliste de Lyon, 6 octobre 1935.
  • « La nouvelle station de Radio-Lyon » in Le Salut Public, 8 octobre 1935.
  • « Le Nouvel émetteur de Radio-Lyon » / R. Berthillier in La Vie lyonnaise, no.778, 5 octobre 1935, p.7-9.
  • « Les radios libres hier : le cas de Radio-Lyon » / Caroline Mauriat in L’Histoire, no.45, mai 1982, p.[92]-95.
  • « L’émetteur de Radio-Lyon à Dardilly » in Lyon Figaro, 16 juin 1987, p.7.
  • « Radio-Lyon », lettre d’Adolphe Anglade, directeur de Radio-Lyon, 3 mai 1948 repr. in La Vie de la France sous l’Occupation / [publ. par l’] Institut Hoover, Stanford University California, 1957, vol. III (1940-1944), document no.56, p.1187-1189.
  • « Lyon sur les ondes » / Gérard Chauvy in Le Progrès de Lyon, 23 janvier 1990.
  • Base Mérimée (Ref. PA00118105)

Ressource(s) Internet

Photographie(s)

 

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