10 poèmes pour des funérailles

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 26/01/2022 par Léa G

Il n’est pas toujours facile de trouver les bons mots pour honorer une personne disparue. Insérer un poème au sein de son discours peut-être un bon moyen d’y parvenir.

scène issue du film Les chansons d'amour, de Christophe Honoré (2007)

Mais lorsque l’on recherche des poèmes à cet effet sur le web, on croise souvent les mêmes titres encore et encore, qu’il s’agisse de Demain dès l’aube de Victor Hugo, L’adieu de Guillaume Apollinaire ou bien le magnifique poème de W.H. Auden intitulé Funeral blues, désormais indissociable du film culte de Mike Newell, Quatre mariages et un enterrement.

De très beaux textes certes, mais qui manquent toutefois d’une certaine originalité pour des obsèques.

L’année dernière, nous vous avions proposé une sélection de 10 poèmes à insérer dans vos vœux de mariage pour sortir du carcan de la poésie classique et orner votre discours d’une certaine originalité.
Si écrire des vœux d’union est certes plus réjouissant que d’écrire une oraison funèbre, il y a cependant des étapes de la vie par lesquelles nous passons tous, la perte d’un proche étant l’une d’elle.

 

scène issue de Quatre Mariages et un enterrement de Mike Newell

Scène issue du film Quatre mariages et un enterrement, de Mike Newell (1994)

 

C’est pourquoi à l’influx, nous avons décidé de vous concocter à nouveau une sélection de 10 poèmes récoltés par nos soins, issus de la poésie classique comme contemporaine, française comme étrangère, qui, nous l’espérons, viendront compléter votre discours avec sobriété et élégance.

Bien sûr, nous n’avons pas ici la prétention de mettre des mots sur votre douleur tant chaque deuil est singulier, mais nous espérons qu’à travers ces différentes voix poétiques, vous saurez trouver un peu de réconfort, malgré ce sentiment de manque indicible qu’aucun poème ne viendra combler tout à fait.


1 . « Sept parcelles de Lubéron » de René Char (1907-1988)

 

De mon logis, pierre après pierre

J’endure la démolition.

Seul  sut l’exacte dimension

Le dévot, d’un soir, de la mort.

L’hiver se plaisait en Provence

Sous le regard gris des Vaudois ;

Le bucher a fondu la neige,

L’eau glissa bouillante au torrent ;

Avec un astre de misère,

le sang à sécher est trop lent.

Massif de mes deuils, tu gouvernes :

Je n’ai jamais rêvé de toi.


2 . « Sans titre » de Philippe Jaccottet (1925-2021)

 

(Le ciel d’hiver, qui occupe sans peser les deux tiers de ma fenêtre, […] et qui change en fils d’argent les plus fines branches des arbres presque immobiles au-dessous de lui, c’est encore une fois presque comme s’il m’encourageait à en fêter la lumière…l’illusion de la lumière. Comme pour qui écoute de la musique dans laquelle il baigne les yeux fermés et s’imagine, le temps de l’écoute, à l’abri du pire ; alors que ce manteau ne le protège pas mieux que celui de la neige.

Vient le moment du manteau déchiré, du corps déchiré, et trop souvent des tortures sans aucune excuse pensable.

Vient la destruction sans aucun remède et dont on ne peut plus parler sans mensonge, sans fioritures, sinon ces brassées de fleurs qui ne font que masquer l’insoutenable.)


3 . « Berck-Plage », de Sylvia Plath (1932-1963)

 

C’est donc cela, la mer, cette immensité hors d’usage.

Le cataplasme du soleil ne peut rien contre ma brûlure.

Dans l’air fusent les couleurs électriques de sorbets

Puisés dans la glace par les mains gercées de filles blêmes.

Pourquoi est-ce si calme, que veut-on nous cacher ?

J’ai mes deux jambes et le sourire pour avancer.

Une épaisse couche de sable étouffe les vibrations ;

Elle s’étend sur des kilomètres et des kilomètres,

Et les voix flottent, immatérielles, diminuées de moitié.

Le regard vient heurter contre ces surfaces lisses

Qui renvoient comme un boomerang leur vision blesser l’œil.

[…]

La mer aux serpents nombreux qui avait créé ces cristaux

Se retire en rampant et siffle longuement sa détresse.

 

 

 

scène issue de la série Twin Peaks réalisée par David Lynch

Scène issue de la saison 1 de la série Twin Peaks, réalisée par David Lynch (1990)

 


4 . « Sans titre », de Charles Juliet (1934-…)

 

*

garde au plus profond

de ta terre

cet éblouissement

qui fut nous

je vis de ces images

de toi qui me hantent

et ton visage est là

comme au premier jour


5 .« La vie », Andrée Chedid (1920-2011)

 

Ce souffle du passage

Cette brièveté des jours

cette arcane souterraine

cette surprenante         cette remuante

cette mort souveraine

cet étau qui nous bride

ce temps qui engloutit

ce presque rien :

La Vie !

Cette entaille de l’ombre

cette flamme dans la nuit

cet élan du désir

cette fabuleuse              cette mystérieuse

Cet aimant vers l’ailleurs

cet essor vers l’avenir

cette esquisse d’éternité

ce presque tout :

La Vie !


6 . « Jusqu’à la nuit » de Jacques Roubaud (1932-…) 

 

Le téléphone ne sonne pas. S’il sonne, je le décroche. Je le rebranche ensuite au cas où il sonnerait et je voudrais répondre. mais je réponds rarement.

L’arbre le plus à gauche, dans la fenêtre, a des feuilles si vertes qu’elles sont jaunes, de gros moineaux s’y agitent. je les aperçois à peine.

[…]

J’ai pris l’habitude de m’y étendre par le regard, assis sur une chaise. Sur la table j’ai posé les papiers, les livres, les lettres que je reçois et auxquelles je n’arrive pas à répondre.

Le soir quand la lumière se concentre, et avance, en oblique, parfois portant du soleil, parfois pas, jusqu’à mes pieds, je m’assieds sur cette même chaise, face à l’image.

J’y reste jusqu’à la nuit.

Pas pour regarder, j’ai déjà vu, pas pour attendre, quand rien ne viendra, juste par un geste, de continuité.

A hauteur de mes yeux, à peu près, est le point d’où a été composée l’image, la photographie, où l’on voit, ce que je vois et viens, paresseusement, de décrire, que je ne regarde pour ainsi dire plus jamais. cette image est sur le mur face à moi.

Je pourrais voir, sur le mur, distinctement cette image, je pourrai la voir, parfaitement dans la nuit même, mais je ne la regarde pas.      cette image qui te contient.


7 . « I », Catherine Pozzi (1882-1934)

 

Nous marchons sous la profusion brillante

Des hêtres du chemin jusqu’au portique

Et nous voyons dehors les grilles

Pour la seconde fois les fleurs d’amandes.

Nous cherchons les espaces libres d’ombres

Où jamais d’autres voix ne nous troublèrent.

Et comme nous rêvons nos bras se serrent.

Nous nous désaltérons de reflets sombres

Nous sentons des sommets aux vents tranquilles

Descendre sur nous des traces de jour.

Nous écoutons seulement dans les pauses

Tomber les fruits mûrs et frapper le sol.

 

 

 

scène issue de la série Les Sopranos réalisée par David Chase

scène issue de la saison 6 des Soprano, réalisée par David Chase (2006)


 

8 . « Fin de l’hiver », Louise Glück (1943-…) 

 

Au dessus du monde immobile, un oiseau solitaire appelle

à son réveil parmi les branches ébène.

Vous vouliez naître : je vous ai laissé naître.

Quand ma peine a-t-elle une seule fois

contrarié vos plaisirs ?

Plongeant

à la fois dans les ténèbres et la lumière,

affamés sensations

comme si vous étiez une sorte de nouvelle chose, à vouloir

vous exprimer,

tout éclat, et vivacité,

ne pensant pas une seule seconde

que cela vous coûterait quoique ce soit,

n’imaginant pas une seule seconde le son de ma voix

comme une chose qui ne fasse partie de vous –

vous ne l’entendrez pas dans l’autre monde,

jamais clairement,

ni dans l’appel de l’oiseau, ni dans le cri de l’homme,

ni dans le son clair, seulement

dans l’écho persistant

de tout son insignifiant au revoir, au revoir-

la seule ligne continue

qui nous lie l’un à l’autre.

 


9 . « Sans titre », de Valérie Rouzeau (1967-…)

 

Je ne porte pas spécialement d’habits noirs parce que tu n’es plus visible.

Je peux penser à toi en bleu des jours entiers.

Te trouver des fleurs qui sortent de l’ordinaire des vases assez beaux assez lourds.

C’est difficile de t’offrir quelque chose, ç’a toujours été.

L’autre fois j’ai mis mes deux pieds dans tes grandes bottes vides et ton chien est venu avec moi.

Il pleuvait et je nageais dedans, tu avais dû garder des cailloux dans tes poches.

Et l’autre fois encore je ne t’ai pas porté spécialement de bouquets.


10 . « Sans titre », d’Eric Sautou (1962-…)

 

toute la maison

vide

de toi la chambre fermée

dans la cuisine et dans les chambres

la mort quelque chose et puis le jour d’après

il pleut sans savoir dans la grande maison

lumière lumière

pour toi les mots les fleurs

 

 

 

scène issue de L'homme qui aimait les femmes de François Truffaut

Scène issue de L’homme qui aimait les femmes, de François Truffaut (1977)

Pour aller plus loin :

 

Liste des recueils consultés pour la sélection de poèmes :

Films et séries consultés pour les illustrations :

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