« Un jour en ma présence, un mage retira l’horizon tout autour de moi. »

La ligne d'horizon dans l'art

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - par AGdG

Paradoxe à mille têtes, supergéante en expansion ou barreau de chaise invisible et pourtant sous nos yeux : tel pourrait se définir, d'un air facétieux, le motif de la ligne d'horizon dans l'art . Que donnent à voir, à penser certains "artistes-mages" quand leurs esprits, leurs sens, leurs corps s'emparent de la ligne d'horizon ? L'horizon, malaxe...

@Maanantai Collective, Canning mist

« Quand on me parlait d’horizon retiré, de Mages qui savaient vous enlever l’horizon, laissant visible tout le reste, je croyais qu’il s’agissait d’une sorte d’expression verbale, de plaisanterie, uniquement dans la langue. Un jour en ma présence, un mage retira l’horizon tout autour de moi.   »

Extrait de Au Pays de la magie de Henri Michaux (1899-1984)

Dans cette nouvelle, Henri Michaux imagine des mages capables de soustraire l’horizon à la vue de tous.  Dans Snow Storm (1842) , en ôtant, floutant la ligne d’horizon à notre vue, on pourrait croire J. M. William Turner (1775-1851) figurer parmi ces mages. La terre et le ciel se confondent. Une ligne stabilisatrice et familière nous manque, soustraite par vortex vibrant.

A l’occasion de l’exposition des œuvres du « mage » William Turner au Centre d’Art d’Aix-en-Provence à l’Hôtel de Caumont, explorons cette ligne d’horizon manipulée par une sélection d’artistes, d’Alberti au Maanantai Collective

« Ligne circulaire où le ciel et la terre semblent se rejoindre« : là où s’accordent et s’opposent le lointain et le proche, le fini et l’infini, l’éphémère et ce qui demeure, partout, le perpétuel…

Elle est ce motif qui allie un phénomène physique à une réflexion sur la place dans le monde, qui permet à la pensée d’envisager la poursuite de l’inconnu et la critique des limites imposées.

C’est accueillir le paradoxe, l’humilité et la complexité des regards. Il s’agit de questionner sans rechercher de réponse. Ou le principe même de l’apprentissage et de la connaissance.

QUAND, entre certaines mains d’artistes,…

BORNER

DÉPLACER

FONDRE /ESTOMPER / DISSOUDRE /SOUSTRAIRE

INVESTIR/ PEUPLER

…la ligne d’horizon

BORNER

Quand, entre certaines mains, la ligne borne

Dans The Truman Show, Jim Carrey marche sur la ligne d’horizon, butant sur son identité.

De Pictura, Alberti, ALLIA, 2007.

L’horizon vient du mot grec orismos qui signifie la limite. C’est en substance la conception  que les artistes et théoriciens de la Renaissance ont forgé : l’horizon, c’est cette ligne, là. Une limite du regard, clôturant l’espace du tableau achevé, un principe de concordance des points de vue.

La peinture a joué un rôle cardinal dans sa définition. Les traités sur la perspective en feront un pivot de la réflexion sur la représentation de l’espace. Celle-ci était alors organisée, rationalisée et théorisée pour borner, « horizonner » la vue, matérialiser la limite visuelle du spectateur,  comme chez Leon Battista Alberti (1404-1472) dans De Pictura (1435).

Une brève histoire des lignes de Tim Ingold, Éditions Zones Sensibles, 2013.

Une brève histoire des lignes de Tim Ingold, Éditions Zones Sensibles, 2013.

Dans une perspective d’idées réticulaires, on peut trouver cet essai anthropologique atypique  et passionnant sur la ligne qui soulève des horizons inexplorés de la ligne  : Une brève histoire des lignes de Time Ingold qui pense que : « Nous vivons dans un monde qui, avant tout, se compose non pas de choses, mais de lignes. »

 

DEPLACER

Quand, entre certaines mains, la ligne se déplace, bouge, devient mobile…

© Maanantai Collective, Rock portrait

« Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l’infini » (Louis Aragon, Une vague de rêves)

Giordano Bruno, De innumerabilibus, immenso et infigurabili (Frankfurt: Johann Wechel and Peter Fischer, 1591)

Giordano Bruno, De innumerabilibus, immenso et infigurabili (Frankfurt: Johann Wechel and Peter Fischer, 1591)

Dans De innumerabilibus, immenso et infigurabili (1591), , Giordano Bruno (1548-1600), esprit libre contre la pensée unique, constate que ce que l’on observe est toujours relatif : l’horizon se déplace avec l’observateur. Précurseur de Isaac Newton ou Johannes Kepler, ce visionnaire fut brûlé vif par l’Inquisition Catholique pour avoir notamment « décentré » la terre du centre de l’univers, hissé les étoiles à des mondes identiques au notre et surtout refusé d’abjurer ses idées.

Abraham Bosse (1604-1676) file cette idée d’un horizon sans cesse recomposé à mesure des déplacements de celui qui regarde dans son Traité des pratiques géométrales et perspective. Ce traité sera décisif dans la représentation de la ligne d’horizon.

Eloge de l'ombre de Junichirô Tanizaki, Verdier, 2011.

Eloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki, Verdier, 2011.

A l’instar de l’ombre, l’horizon nous suit. Dans un plan de pensée réticulaire, on peut lire l’illustre texte de Jun’ichirō Tanizaki, Eloge de l’ombre (1933).

La ligne d’horizon est donc partout. Il y a donc autant d’horizons que de regards, que de déplacements. Là, G. Bruno et A. Bosse cèlent, si l’on peut dire, l’arrêt de mort de la perspective. Ils ont contribué à « l’infinitisation » de l’univers. Alors, la ligne d’horizon se charge d’infini. L’horizon « ouvre le paysage sur le mystère d’un  lointain invisible, au lieu de le clore dans la jouissance d’une visibilité parfaite mais circonscrite » (Michel Collot, L’horizon fabuleux). Au loin, la peinture sans fin de Jackson Pollock :

« Un critique a écrit que mes tableaux n’avaient ni début ni fin. Il ne l’entendait pas comme un compliment, mais s’en était un. C’était un beau compliment. »

Petite histoire de l'infini en peinture par Pierre Schneider Pierre,HAZAN, 2001.

Petite histoire de l’infini en peinture par Pierre Schneider Pierre,HAZAN, 2001.

En rebond, on peut lire cette éloquente Petite histoire de l’infini en peinture par Pierre Schneider . Si l’histoire de l’infini et celle de l’horizon sont intiment liés, la première est toutefois exempt de marqueur représentatif concret comme la ligne. La ligne d’horizon est dans notre œil, l’infini n’y est pas.

 

 « J’aime les panoramas », OSS 117.

Quand, entre certaines mains, cette ligne s’étire

J'aime les panoramas, exposition Marseille, 2013.

J’aime les panoramas, exposition Marseille, 2013.

Au 18e siècle, on réfléchit à l’espace en étirant sa ligne horizon à mesure du déplacement du regard. Alors, on aime les panoramas. Traduisant un désir de vision intégrale, cette représentation est corollaire de la découverte de nouveaux espaces, tant terrestres que célestes : « Mais à la découverte de nouveaux continents et de nouveaux espaces, l’horizon a profondément reculé, à tel point qu’entre le XVIIe et XVIIIe siècles, on en est venu à l’utiliser pour désigner l’illimité, soit le contraire de ce pour quoi il avait été crée. » (Céline Flécheux, l’horizon). La ligne d’horizon devient le symbole de l’extension du voir au lieu de la limite du champ visuel. C’est l’une des constantes de l’évolution de la définition de l’horizon et de sa représentation dans l’art : suivre une certaine idée de la place et du regard de l’homme sur le monde. L’idée d’un horizon immense témoigne d’une mutation de la peinture de paysage : il n’est plus au fond du tableau mais l’occupe totalement.

Hiroshi Sugimoto: Revolution, Hatje Cantz, 2013.

Hiroshi Sugimoto: Revolution, Hatje Cantz, 2013.

A l’instar de Barnett Newman et dans l’idée de faire bouger, déplacer la ligne d’horizon, Hiroshige Sugimoto la renverse littéralement. Il lui consacre un série entière : Revolution. Devenue verticale, elle porte en elle un autre temps, thème cher au photographe, exploré dans l’essai de Munesuke Mita  « La ligne d’horizon du temps, ou l’arrêt fécond« . « La photographie est une machine à explorer le temps » confirme Hiroshige Sugimoto.

La verticalité de cet horizon convoque en rebond la question du temps en photographie dont s’est emparée notamment Arnaud Claass dans Du temps dans la photographie. Ce livre examine la diversité des relations entre l’une et l’autre.

Quant à Jan Dibbets, il renverse aussi la ligne mais pour offrir une ligne d’horizon en diagonal, affublée d’un ressac sur terre ferme. Ou comment brasser le café de ce matin :

Video : Horizon III – sea #1
Jan Dibbets, 1971, 3’25 »

 

 

 FONDRE / ESTOMPER/ DISSOUDRE / SOUSTRAIRE

 Quand, entre certaines mains, la ligne d’horizon s’efface

© Maanantai Collective, Fog

L’horizon gras ou « Ronde de pochards dans le brouillard » (Album primo-avrilesque d’ Alphonse ALLAIS)

Fog par Fujiko Nakaya, Anarchive, 2012.

Fog par Fujiko Nakaya, Anarchive, 2012.

La ligne d’horizon fantomatique de certaines peintures de M.W Turner, son évaporation, sa dissolution rappelle ce que l’on appelle en météorologie maritime un horizon « gras » soit saturé par la brume.

L’insertion de nappes de brouillard et l’absence de ligne d’horizon sont caractéristiques de la manière japonaise pour rendre la perspective et la profondeur. C’est l’objet du travail de Fujiko Nakaya dans Fog.

Nuits américaines : l'art du nocturne Etats-Unis, 1890-1917 par Hélène Valance, Presses de l'Université Paris Sorbonne, 2015.

Nuits américaines : l’art du nocturne Etats-Unis, 1890-1917 par Hélène Valance, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2015.

Horizon embrumé, bouché, dilué, comme dans les peintures représentant la nuit. La nuit dont Merleau Ponty , dans Phénoménologie de la perception dit : « la nuit est sans profils […] elle est profondeur pure sans plans, sans surfaces, sans distance d’elle à moi » . La nuit, où la vue se réajuste…

Lumière, vision et peinture de Philippe Lanthony, Citadelles et Mazenod, 2009.

Lumière, vision et peinture de Philippe Lanthony, Citadelles et Mazenod, 2009.

Entre visible et invisible, proche et lointaine,  la ligne d’horizon monopolise particulièrement la perception visuelle, le lois de l’optique. En rebond, l’ouvrage Lumière, vision et peinture :  un ophtalmologiste nous explique…

Au sujet du potentiel vertige visuel propre à la dissolution de la ligne, dans l’incontournable Le sens du mouvement, Alain Berthoz  écrit que regarder l’horizon en bateau « rassure » le système visuel : « et si vous êtes en bateau, montez sur le pont et regardez l’horizon : cela donnera à votre vision exactement la même référence que votre système vestibulaire. » Le système vestibulaire est l’organe sensoriel qui détecte les sensations liées à l’équilibre.

Erre : variations labyrinthiques, Centre Pompidou Metz

Être déséquilibré c’est participer à une certaine errance de l’œil. « L’horizon autorise l’errance ; de tout les axes de la perception, il est le moins géodésique ou géographique et le plus propice à la perte d’orientation. Il ne garantit aucun lieu qui lui corresponde, comme en témoigne les mirages. » (Céline Flécheux, L’horizon). Dans le sillage de la dissolution de la ligne d’horizon  : Erre : variations labyrinthiques. L’errance y est aussi envisagé comme positive. Le non exploré peut être potentiellement ressource et puissance de projection, d’échappée, d’imaginaire.

« L’imaginaire est tout » a écrit Raymond Roussel.  Cette soustraction de la ligne d’horizon pourrait également s’envisager comme une multiplication des horizons, ouvrant alors sur une nouvelle dimension de la définition de l’horizon : au pluriel, les horizons sont « un espace imaginaire« . Il y a un horizon que l’homme voit et un autre qu’il imagine. Cette dimension d’imaginaire prendra son essor particulièrement au XIXe siècle.  Elle pose la question de la finitude de l’homme, des limites du monde et sert de tremplin à l’esprit. Ou comment écouter des paysages dans des coquillages pour pupilles, comme on écouterait la mer : percevoir au-delà des apparences comme le suggère l’image ci-dessous de Maanantai Collective dont le projet a questionné entre autre sur l’horizon...(voir en fin d’article).

© Maanantai Collective, Watching through shell eyes

« L’horizon nocturne oblige, de fait, à passer rapidement de la disparition des repères d’organisation d’un nouvel ordre visuel, dans lequel les autres sens contribuent, avec leur matériau propre, à l’édification d’une nouvelle perception » (Céline Flécheux, L’horizon).

Cette nouvelle perception, ce sont les artistes de la modernité qui vont la défendre…  Alors, parfois soustraire, c’est pour mieux augmenter. La soustraction de l’horizon devient alors ressource : c’est lui donner de l’épaisseur, c’est l’ouvrir, l’approfondir d’une dimension existentielle.

…« l’anneau de l’horizon »…

Le XIX siècle est le siècle de l’épanouissement de la peinture de paysage. La ligne d’horizon est partout, passe au premier plan du tableau, reléguant le sujet à figurer de dos, comme chez Caspar David Friedrich (1174-1840) dans Le Voyageur contemplant une mer de nuages (Der Wanderer über dem Nebelmeer), 1818 . Symbole romantique d’un idéal inaccessible, l’horizon « s’investit de sentiments » (Michel Collot dans l’Horizon fabuleux). Il est devenu un « enjeu de la représentation par lequel s’affirme des forces contraires à la perspective traditionnelle et à la tradition mimétique de la peinture » (Céline Flécheux, L’horizon).

Ecrits, Kazimir Malévitch; ALLIA, 2015.

Ecrits, Kazimir Malévitch; ALLIA, 2015.

Mais c’est surtout les peintres de l’art moderne et contemporain, des Avant-Gardes du début du XXe siècle à nos jours,  qui se sont saisi de la question de l’horizon et qui ont fait valoir sa puissance d’abstraction. Dès lors, les artistes ont cessé de voir l’horizon comme une ligne. En repoussant la soustraction de cette ligne à son summum, il était question de révolutionner le regard, la manière de voir. Le divorce entre l’horizon et le point de fuite était consommé. En tête de cortège, Kazimir Malévitch (1878-1935) :

« J’ai brisé l’anneau de l’horizon, je suis sorti du cercle des choses, de l’anneau de l’horizon, qui emprisonne le peintre et les formes de la nature(…) Comme des poissons, vous êtes pris dans les filets de l’horizon ! Nous les suprématistes, nous vous ouvrons le chemin. »

(Extrais d’ Ecrits de Kazimir Malévitch).

 Aux origines de l'abstraction : 1800-1914, RMN, 2003.

Aux origines de l’abstraction : 1800-1914, RMN, 2003.

 

Là encore, les découvertes scientifiques et notamment en matière d’optique vont influencer la façon d’appréhender et de représenter le monde. Aux origines de l’abstraction démontre cette influence dans son premier chapitre.

James Turrell : The Other Horizon, Hatje Cantz Publishers, 2001.

James Turrell : The Other Horizon, Hatje Cantz Publishers, 2001.

Dans son exposition, The Other Horizon (2001), James Turrell (1943-…) radicalise d’avantage la soustraction de l’horizon :

« Vous n’êtes pas vraiment sûr de ce qui est le haut ou le bas. Je suis intéressé par ce nouveau paysage sans horizon ».

 

 

La Nature de l’art abstrait de Meyer Shapiro, Allia, 2013.

La Nature de l’art abstrait de Meyer Shapiro, Allia, 2013.

La soustraction de la ligne d’horizon dans l’art abstrait pourrait en réalité augmenter, ouvre l’espace de dimensions nouvelles, notamment la spiritualité, l’intériorité, comme chez Vassily Kandinsky (1866-1944) où les horizons illimités de l’immatérialité comme chez Yves Klein (1928-1962) pour qui : « A l’opposé, la ligne symbolise la mort. Car elle désunit, fragmente. Les lignes sont « nos chaines », nos « barreaux de prison ».   Cette idée de l’art abstrait comme matière généreuse et ouverte, son pouvoir de ressource est notamment défendue par Meyer Shapiro dans son essai « La Nature de l’art abstrait ».

« De simplement visuel, l’horizon devint pictural et concerna, de proche en proche, les autres sens que la vue » (Céline Flécheux, L’horizon).

Le vide dans l'art du XXe siècle de Shiyan Li, Presses Universitaires de Provence, 2014.

Le vide dans l’art du XXe siècle de Shiyan Li, Presses Universitaires de Provence, 2014.

L’ouverture d’un espace picturale sans l’emprise de la 3eme dimension est une manière de repenser le vide, de le penser comme ressource et non comme absence. L’horizon recule mais il ne s’évide pas. « Dénué de tout caractère mimétique, c’est une puissance qui donne à penser » (Céline Flécheux, L’horizon) et de rajouter : « La question du vide sur lequel s’ouvre l’horizon permet d’envisager la différence entre l’espace vécu et l’espace propre du tableau« …

INVESTIR / PEUPLER

« Quand j’étais petit, je rêvais d’aller me promener sur la ligne horizon. Aujourd’hui, je me promène sur toutes les lignes d’horizon » Jacques-Henri Lartigues

Quand, entre certaines mains, la ligne est investie

L'atmosphère : météorologie populaire / Camille Flammarion. 1888

L’atmosphère : météorologie populaire / Camille Flammarion. 1888

Selon le Trésor de la langue française, « horizon » apparait pour la première fois a XIII e siècle dans un traité d’astronomie. Il désigne une « ligne circulaire où le ciel semble rejoindre la terre ». L’astronomie fut donc le premier lieu à problématiser l’horizon en y intégrant ce motif de la ligne. Un missionnaire aurait aussi fait l’expérience de ce lieu de rencontre. Dans Atmosphère : météorologie populaire (1888), Camille Flammarion publie une gravure légendée en ces termes : « Un missionnaire du Moyen Âge raconte qu’il avait trouvé le point où le ciel et la Terre se touchent ... » Cette sublime gravure illustre l’ambition d’éprouver, de peupler, d’investir l’horizon,  en tutoyant son seuil, en outrepassant sa ligne.

L’horizon ne se limite pas à une simple ligne à représenter mais comme un espace des possibles, comme une réalité agissante avec laquelle les hommes doivent entrer en action.  Elle peut être investie. Certains artistes y mettent les lettres ou les pieds : « L’artiste expérimente le champ de l’art avec tout son corps, en prenant en considération toutes les sensations, et plus seulement celle de l’œil « fixe, aveugle et innocent comme le qualifie Nelson Goodman » (Céline Flécheux, L’horizon).

A l’instar de Jacques-Henri Lartigues, Ed Ruscha écrit sur la ligne d’horizon de la fameuse colline d’Hollywood dans une oeuvre intitulée « Hollywood« .

Dans sa performance Don’t Cross the Bridge Before You Get to the River : détroit de Gibraltar, 2008, Francis Alÿs interroge : “Is it imaginable for the two groups to meet on the horizon?” . Le 12 août 2008, une ligne d’enfants, chacun portant un bateau fait à partir d’une chaussure, quitte l’Europe en direction du Maroc, tandis qu’une seconde ligne d’enfant avec des bateaux-chaussures quitte l’Afrique en direction de l’Espagne. Les deux lignes se rejoindront sur l’horizon.

© Maanantai Collective, I will not venture alone

Convergence des points de vue, l’horizon et sa ligne peuvent s’envisager, s’investir collectivement : se peupler.

C’est dans cet esprit que le collectif de photographes Maanantai a réalisé un projet à 16 yeux. 16 yeux mais un auteur commun : le Collectif Maanantai. Entre 2012 et 2014, Anne GolazJonna Kina, TanjaKoljonen,  Jaana Maijala,  Juuso Noronkoski,  Mikko Rikala,  Maija Savolainen et  Anne Yli-ikkelä ont entrepris ensemble un voyage dans les Iles Lofoten en Norvège. Ces îles sont celles de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Une descente dans le maelstrom. Ce projet interroge la question de la démarche collective elle-même, les notions d’auteurs, d’individualités et le genre traditionnel du road-trip où la description photographique est questionnée.

Espiègle, parfois incongru, mystérieux mais pas abscons, les images revenues de ce périple ont aussi interrogé l’horizon comme métaphore de vie : espace impossible à atteindre. Mais cette impossibilité fait toute une ressource : heureusement inatteignable, la poursuite de sa ligne encourage le dépassement, donne à voir ce qui ne cesse d’exister. Insaisissable, elle appelle à des redéfinitions permanentes. Leur projet se poursuit avec la publication d’un livre de photographies délicat, incarné, espiègle récompensé par le German Photo Book Award 2014 : Nine Nameless Moutains publié par Kehrer Verlag.

Penser la ligne d’horizon, c’est convoquer la fluence et l’énergie immanente à la fixité apparente.

Pourvu que les mages questionnent encore…que la pluralité des horizons soit

 

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