Pierre Soulages, volupté et rigueur cistercienne…

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - Modifié le 23/01/2020 par Dalli

Tourmenté (par la peinture traditionnelle), chercheur permanent (de spatialité), constructiviste de lumière (du noir forcément), ...en quête de l’origine du monde... : Pierre Soulages, né le 24 Décembre 1919 à Rodez, plus de 1300 toiles, 60 ans d’expérimentations.

Soulages au Louvres
Soulages au Louvres Soulages au Louvres, catalogue d'exposition

« Enfant, de la fenêtre où je faisais mes devoirs d’écolier, je pouvais voir sur le mur d’en face une tache de goudron. J’avais plaisir à la regarder. Je l’aimais. C’était à un mètre cinquante du sol, une sorte d’énorme éclaboussure noire, trace laissée probablement par le balai d’un cantonnier qui avait goudronné la rue. Elle avait une partie unie, surface calme et lisse qui se liait à d’autres accidentées, marquées à la fois par les irrégularités de la matière et par une directivité qui dynamisait la forme ; le contour était d’un côté rebondi, et ailleurs présentait quelques excroissances à demi explicables et à demi possédant cette cohérence que la physique donne à l’aspect des taches de liquide projeté sur une surface. (…) ».
« Tout cela m’enracinait dans l’épaisseur du monde. »

Par respect pour Soulages, un choix arbitraire a été fait : celui de ne pas joindre les représentations de ses œuvres ici.
Aucune ne pourrait, dans ces conditions, retranscrire l’expérience directe, seul vecteur possible pour la captation de la lumière, via le noir.
Soulages requiert l’engagement absolu du spectateur, un engagement charnel.

LA PRÉSENCE de l’œuvre émergera donc au moment de la confrontation à laquelle Le Centre Pompidou nous invite, du 14 octobre 2009 au 9 mars 2010. Cette importante rétrospective « Soulages » réunit une centaine d’œuvres (depuis 1946 et jusqu’à nos jours) et va inonder de lumière la grande galerie du 6ème étage. Ne pas oublier le Sésame : « le noir sert à exalter le blanc » À l’occasion de cette exposition,en collaboration avec l’Institut National d’Histoire de l’Art (INHA),sera organisé un colloque international « Soulages » les 21 et 22 janvier 2010.

Livre

Soulages : la plénitude du visible, par Jean-Michel Le Lannou, Éd. Kimé

Illust : Soulages, 147.6 ko, 315x475

Une radicalite de la conception, une conception radicale de ce qu’est la peinture…

inventée et à réinventer qui la place dans une impermanence continue.

« C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche » , « Pour un peintre, les problèmes qui se posent ne précèdent pas les solutions. Ils naissent de l’œuvre, avec elle ». OBJET VIVANT, fruit de l’expérimentation plastique, le travail ne porte aucun message, aucun sens qui seraient les produits d’une réflexion ou d’une théorisation quelconque. Pour autant, sa peinture ne retrace pas d’états d’âme, de sentiments, ne relate pas de vécus, ne donne pas traces d’événements, n’est pas un journal intime. Il veut que nous aimions voir, fréquenter, flirter avec. CHOSE définie comme un « un ensemble de relations entre les formes » , elle résulte en filigrane, d’un espace ressenti, personnel, porteur du rapport que Soulages entretient au monde. Il aime produire du désir, du plaisir sans image (ne représente rien) ni langage (ne raconte rien). Il refuse la description. L’art est FICTION et la peinture « une humanisation du monde ». La vie de l’œuvre dépend de ceux qui la voient …et reste, même si rien de secret n’est dessiné par l’auteur dans ce sens, MYSTERE (au sens mallarméen du terme : « une ancienne et très vague mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche. »)

Livre

Soulages : les peintures, 1946-2006, par Pierre Encrevé, Éd. Seuil

Illust : Soulages : les peintur, 101 ko, 147x233

Spatialité, temporalité

« Un peintre peut difficilement parler du sens de l’espace de sa peinture : une peinture ne se laisse pas réduire à un système »

Soulages affranchit, libère son travail des limites souvent convenues de manière systématique : pas de classement, de recensement, de dates logiques (correspondant au commencement ou à l’achèvement de la toile), d’intitulation distincte (les dimensions en cm de la hauteur de la toile, sa largeur, suivie d’une date comportant toujours les chiffres d’une année…sont toujours précédés du mot « peinture » et se répètent immuablement). Son ami Roger Vaillant dira, à propos de l’oeuvre : « Sa signification est celle-ci : il a été peint par Pierre Soulages le 27 mai 1961, à une certaine période de l’histoire de la peinture, à un certain âge du peintre, à une certaine étape de sa vie de peintre, dans l’élan d’un homme en pleine possession de son métier, et avec chance (c’est important aussi) ». L’œil, 1961.

Depuis l’enfance Soulages nourrit un rapport au temps fondé sur la patience, une forme de « science de l’attente » (vécue lors des parties de pêche avec son père : dont la saveur repose sur l’attente de la prise imaginée). Il inscrit la matière dans LE TEMPS… Multipliant les expérimentations, il place ses toiles dans une forme de continuité entrecoupée par les autodafés qui rythment sa soif de renouvellement sans rupture… voyant dans cette succession une liberté : celle de chercher. Soulages se défend d’appartenir à l’abstraction gestuelle, au minimalisme,…préfère que son travail soit défini autrement, par des mots « clefs de voûte », « cisterciens » : TENSION, GRAVITE, HIERATISME… des principes qui doivent créer un Choc visuel et corporel que Jean Michel Le Lannou définit comme LA PRESENCE de l’œuvre, une réalité puissante et monumentale.

Livre

Soulages : la lumière et l’espace, par Nathalie Reymond, Éd. Adam Biro

Illust : La lumière et l, 72 ko, 147x166

Livre

Pierre Soulages, par Pierre Daix , Éd. Ides et Calendes

Illust : Pierre Soulages texte, 91.4 ko, 149x209

Outils non conventionnels, matériaux improbables

Que reste t-il de sa fascination pour la préhistoire, l’art roman, Zurbaran, Delacroix, Courbet, Cézanne, Picasso, Rembrandt… ? : « de grandes leçons de peinture » dira t-il…une recherche perpétuelle de matières, de surfaces, de liants… Soulages aurait pu continuer à exploiter l’encre noire et le fusain qui ont eu sa préférence, jeune…. De l’utilisation de l’huile, il parvient à trouver une satisfaction temporaire. « employée avec un certain médium et certains outils, elle amène à une conception de la peinture issue d’une tradition et d’une culture. Complexe, elle porte en elle beaucoup d’autres possibilités. C’est par l’intuition et la connaissance des possibilités de cette technique que j’ai pu, plusieurs fois, y rencontrer des ouvertures. J’y ai trouvé ce que je ne pouvais rencontrer autrement. ». Mélangée à des résines, il la désacralise, y fait naitre des craquelures. Sa préférence va toujours vers l’INCONFORT nécessaire à l’exigence de sa démarche, en optant pour des matériaux moins maléables, plus rebelles.

Les brous (1947) illustrent parfaitement cette idée : « C’est avec les brous de noix de 1947 que j’ai pu rassembler et obéir à une sorte d’impératif intérieur. La vérité est que je me suis senti contraint par l’huile. Par impatience un jour, dans un mouvement d’humeur, muni de brou et de pinceaux de peintres en bâtiment, je me suis jeté sur le papier par la magie ». Il affectionne « la puissance de la couleur sombre et chaude, la matière banale et bon marché » mais aussi l’immédiateté de cette technique sommaire et le travail des transparences qui lui rappellent la fluidité de l’encre. Pour stabiliser et donner à ce matériau rebelle de la résistance, il va incorporer une émulsion acrylo-vinylique (1970).

« J’ai des crises de litho, j’ai des crises de gravures », comme pour les matériaux, les supports et les techniques s’enchainent : toiles, papiers, papiers marouflés, bandes collées, feutres, voiles en plastique noir, goudrons sur verre, gravures, lithographies, bronzes… …Il réalisera également quelques décors de théâtre et de ballet.

LES OUTILS empruntés aux artisans du bâtiment couplés à d’autres qu’il fabrique (pour en assurer variété et souplesse) pourraient faire l’objet d’un inventaire à la Prévert : brosses et chiffon combinés, brosses en soie, de peintre en bâtiment, à badigeon, à long manche, spalters, queue de morues, lames… Ils servent une peinture qui ne les figure pas, prolongent les gestes : strient, lissent, grattent, raclent, étalent, arrachent, recouvrent, découvrent. La matière est texturée, maçonnée, truellée pour faire naitre des VALEURS nuancées, opposables : le calme et la tension, la stabilité et le dynamisme.

DVD

Pierre Soulages, regards, Éd. CNC, Images de la Culture

En pleine lumière : le noir ultime, l’outrenoir ou le refus d’une monochromie ordinaire

« Pourquoi le noir ? La seule réponse incluant les raisons ignorées, tapies au plus obscur de nous-mêmes et des pouvoirs de la peinture, c’est : parce que. » Chez Soulages, il est tout, partout, dans une constance non uniforme puisque ses recherches l’emmènent vers des variations autour du noir, mobile avec ses nuances (niger (noir brillant)) et ater (noir mat)), immuable (antérieur à la lumière), révélateur (de couleurs). « ah ! le noir et blanc ! vous prenez la peinture par les cornes, c’est-à-dire par la magie » lui dira Joseph Delteil. Soulages cherche une valeur ajoutée à la monochromie. Les Toiles monopigmentaires, du fait des marques d’outils scandent des effets chromatiques. Ce « vibrato » découvre le noir comme émetteur de lumière. « Le noir est l’absence de couleur la plus intense, la plus violente, qui confère une présence intense et violente aux couleurs, même au blanc » comme le démontrent les toiles bipigmentaires avec du bleu, de l’ocre… « le rapprochement d’un bleu et d’un noir est assez sensuel, on s’y livre avec une certaine volupté »

OUTRENOIR, NOIR LUMIERE : les premières peintures monopigmentaires apparaissent en 1979. C’est « un champ mental autre que celui du simple noir » qui procède par un envahissement de la toile par la couleur noire. Les altérations de la surface du noir sont révélées par la lumière, son écho. Sa nature est double : à la fois noir et lumière, à la fois absence et présence du noir et de la lumière. Ce néologisme entérine la filiation indiscutable du noir et de la lumière et dévoile ce que Soulage appelle sa pictique (comprendre sa propre poésie).

Livre

Soulages : noir lumière, Éd. Paris Musées

Grotte de Pech Merle : traces digitales, un art fondateur de son imaginaire

Soulages est à la fois ému « ce qui m’émeut m’anime et va loin en moi » et fasciné par le geste de peindre « étonnamment fraternel » incarné par les peintures rupestres, notamment celle de la grotte de Pech Merle. Attiré par la PREHISTOIRE qui lui dicte sa propre définition de l’art « Art : rendre présente une façon de sentir, d’être, un rapport aux autres et au monde », il y reconnait des qualités concrètes sur lesquelles s’appuient ses recherches en lien avec le rythme et l’espace : formes, traces, vibrations, taches, contrastes, couleur.

Conques : 95 fenêtre, 9 meurtrières, 1986

Soulages fut bouleversé par la musique de l’ARCHITECTURE, celle des proportions de l’abbatiale de Conques qui fut aussi le lieu où il décida, adolescent, de se consacrer à la peinture. Les réactions furent vives lorsqu’il eut la charge de concevoir les VITRAUX : « quelle catastrophe, il va faire des vitraux noirs ! » Soucieux de moduler la lumière, la filtrer, la refléter, de trouver des tonalités changeantes à la fois émétrices de clarté, translucides mais non transparentes, il recherche un verre incolore paraissant coloré (bleu, gris bleu) prenant une coloration plus chaude au soleil couchant. »le vitrail fait mur non fenêtre ». Il le veut proche de l’albâtre, sans son épaisseur et son poids ou sa couleur… Ce verre doit diffuser la lumière. Après avoir vu les vitraux d’Aubazine, Augsbourg, Valencia et rencontré de nombreux maîtres verriers, il décide de travailler en collaboration avec le CIRVA à Marseille.
Pour épouser les lignes structurelles du bâtiment, il opte pour une organisation en bandes de verre séparées par des plombs et des barlotières qui nous projettent dans une autre rythmique.Il y aura une peinture après Conques, marquée par la structure horizontale et la réduction de la forme.

Livre

Conques, les vitraux de Soulages, Éd. Seuil

Illust : Conques, les vitraux, 13.3 ko, 148x204

Livre

Sémiotique et perception esthétique : Pierre Soulages et Sainte Foy de Conques, Éd. PULIM

Illust : Sémiotique et percepti, 11.8 ko, 149x225

guetteur de l’imprévisible, Soulages se joue des limites de l’espace (il est partout !), du temps (piégé par la toile), les transcende en objet poétique, nous rallie à son questionnement intrinsèque du monde et à ce que nous pouvons en faire…le vivre.

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